« Avant toute chose, permettez-moi de vous présenter à nouveau mes excuses. »
Une fois que nous fûmes assis face à face à la table, Rias prononça ces mots d'un air grave.
Ses yeux d'un brun profond me fixaient sans ciller.
« Je n'ai pas su vous protéger, j'ai laissé l'attaque se produire. Je vous demande pardon. »
« Arrêtez, je vous en prie. »
Si je le laissais faire, il allait finir par mettre un genou à terre.
« Il n'en reste pas moins que je suis rentré avant vous en vous laissant derrière moi. »
Il baissa les yeux, l'air sombre.
« Vous me l'avez bien dit, à bout de souffle, n'est-ce pas ? Que me laisser derrière, c'était cruel. »
Attends. Il n'a pas les oreilles un peu rouges, là ?
Bon, faisons comme si de rien n'était.
Je toussotai discrètement.
« Si je vous ai dit que c'était cruel... c'est que j'étais à moitié dans les vapes. »
C'est vrai qu'une part de moi a un peu envie de lui en vouloir.
Mais ça ne réglerait rien.
« Si j'ai demandé à vous voir, ce n'est pas pour parler de cela. »
Quand je repris d'un ton plus solennel, il me regarda enfin dans les yeux.
Il se raidit, sur ses gardes.
« Je voudrais m'excuser de tout ce que je vous ai dit depuis notre mariage jusqu'à aujourd'hui. »
Ses yeux s'écarquillèrent.
« Vous devez trouver cela bien commode, après coup. »
Là, je n'ai pas d'autre choix que de m'excuser de tout mon cœur. Même si ce n'est pas moi qui l'ai fait. Enfin... si, c'est moi ?
Je posai la main sur ma poitrine et inclinai légèrement la tête.
« Chaque fois que nous nous sommes vus, je vous ai dit des choses horribles. Pardonnez-moi. Je ne peux pas reprendre les mots que j'ai prononcés. Mais je vous jure de ne plus jamais vous parler ainsi. »
« Mais enfin... que vous arrive-t-il ? Tout à coup, comme cela... »
« J'ai mis Aidan au monde, j'ai erré entre la vie et la mort... et j'ai changé d'avis. »
Disons que c'est ça.
Moi-même, je ne comprends pas trop ce qui se passe.
« Je veux être une bonne mère. Pour Aidan. »
C'est le point important.
Je regardai Rias droit dans les yeux.
« Et je voudrais que vous deveniez un père. Pour cela, j'aimerais que nous fassions des efforts ensemble, en tant que parents d'Aidan. »
Rias avait l'air abasourdi.
Sous le choc, comme devant quelque chose qu'il n'aurait jamais imaginé.
« Je ne... vous répugne pas ? »
Me répugner ou non, pour l'instant, je n'ai même pas eu assez affaire à lui pour le détester. En ce qui me concerne.
« Je ne sais pas trop. Mais nous sommes mari et femme. J'aimerais que nous avancions ensemble. »
Je ne sais pas quel genre d'homme est Rias.
En tout cas, dans les souvenirs de Cynthia, il était quelque chose comme un ennemi juré. Peut-être même le pensait-elle vraiment, et le haïssait-elle pour cela.
C'est vrai que ce passé m'intrigue, mais pour l'instant, sans un père présent, rien ne tient.
Un père qui ne met jamais les pieds au manoir : ça n'apporte rien de bon à Aidan.
Rias ouvrit la bouche à plusieurs reprises pour dire quelque chose, et chaque fois il hésita.
« Mari et femme », murmura-t-il tout bas.
Peut-être que je l'embarrasse, à lui dire ça si brusquement ?
À l'origine, si Cynthia détestait Rias, c'est parce qu'elle avait perdu à la guerre le frère qu'elle vénérait. Son frère, le prince héritier, était mort, alors que Rias, parti au combat avec lui à l'époque et qui était son ami proche, avait survécu.
Et moins d'un an plus tard, le mariage avait été conclu.
En y réfléchissant normalement, je me dis qu'il a dû se passer quelque chose.
Mais Cynthia n'avait fait que blâmer Rias et s'abîmer dans le chagrin. Puis, sans cesser de le haïr de toutes ses forces, elle avait mis au monde un enfant...
« Je... »
Rias se décida enfin à parler.
« Si vous me le permettez, je souhaite m'efforcer de devenir un bon père et un bon mari. »
« Oh ! »
Soulagée, je joignis les mains avec un petit claquement.
« Tant mieux. »
Mon visage se détendit et un sourire m'échappa.
On aurait dit une déclaration d'intention adressée à un supérieur, mais bon, ça viendra avec le temps.
« Alors, pour commencer, puis-je vous appeler "Seigneur Rias" ? »
Même si je l'ai déjà appelé une fois par son prénom tout court.
« Pardon... ? »
« Ou préférez-vous "Monsieur" ? »
Rias se couvrit la bouche de la main et détourna les yeux.
« N-non... Appelez-moi simplement par mon prénom. »
Qu'une épouse appelle son mari par son prénom tout court... ça ne doit pas être bien courant.
« Vous êtes sûr ? »
« Oui. »
« Alors, appelez-moi Cynthia, vous aussi. »
Si je me souviens bien, il m'appelait « Votre Altesse la princesse ». Appeler sa femme « Votre Altesse ». C'est un peu fort.
« Ce serait bien trop présomptueux de ma part. »
« Rias. »
Je passai outre et poursuivis.
« Oui ! »
« Ne pourriez-vous pas rentrer un peu plus souvent au manoir ? »
Depuis la naissance d'Aidan, nous ne nous étions vus que deux fois. Ceci était la troisième. Alors que cela allait bientôt faire un an.
Ce manoir n'est qu'à quinze petites minutes en carrosse du palais royal. Il n'y a aucune raison qu'il ne puisse pas rentrer.
« Partager le dîner ou le petit-déjeuner avec nous, par exemple. »
« Prendre mes repas... avec vous ? »
Elle commence à être lassante, cette scène.
Jusqu'à quand va-t-il s'étonner de tout ?
« Votre travail vous accapare-t-il trop ? »
Il avait pris la tête de l'ordre de chevalerie en même temps que notre mariage. Cela allait bientôt faire deux ans. Les choses devaient commencer à se tasser, non ?
« N'avez-vous pas de jours de repos ? J'aimerais aussi que nous passions du temps ensemble les jours de congé. »
Rias, la main toujours sur la bouche, laissait son regard errer, mal à l'aise.
Je n'arrivais pas à savoir s'il était surpris ou s'il hésitait sur quelque chose.
« Rias ? »
C'était peut-être trop lui demander d'un coup ?
« C'est difficile ? »
« Serais-je... en train de rêver ? »
Rias me dévisageait en répétant qu'il n'y croyait pas.
« Où s'arrête le rêve, où commence la réalité... »
Sa main s'avança craintivement et me caressa la joue.
« C'est doux... »
Devant ce Rias hébété, je penchai la tête.
« Rias ? Vous ne rêvez pas. »
Reprends-toi.
Je le pensais en le lui disant, et Rias se leva d'un bond.
« ... ! Je vous demande pardon ! Qu'est-ce que je... »
Ça va, lui ?
« C'était si éloigné de la réalité que j'ai cru à une illusion née de mes propres désirs... Aïe ! »
Dans sa précipitation, il se cogna le pied contre la chaise. Ça a fait un bruit terrible, il va bien ?
« Ria... »
« Je vais me rafraîchir les idées ! »
Sur ces mots, il fit un demi-tour réglementaire, comme à l'armée, et s'éloigna, le dos bien droit, ses talons claquant sur le sol.
Mais c'est quoi, ce cirque ?
Et sa grande déclaration, « bon mari, bon père, je vais faire de mon mieux », elle est passée où ?
Pourtant.
Il n'y avait aucun dégoût envers moi chez lui. Rien que du désarroi.
... Est-ce que ça veut dire qu'il reste de l'espoir ?
Finalement, Rias repartit tel quel au palais royal.
Il paraît qu'il se démène pour retrouver les auteurs de l'attaque.
Puisqu'il n'est pas là, on n'y peut rien.
Ce n'est pas comme s'il allait s'amuser, après tout. Enfin... je n'en sais rien.
Je repense à mon mari de ma vie antérieure.
Quand Ai, notre aînée, avait eu un an.
« Dis, je peux aller plonger le mois prochain ? »
Il m'avait parlé de son projet de plongée, son loisir.
Il partait plonger régulièrement. En général pour une nuit.
Je n'avais rien contre.
Souffler un peu, c'est important.
Mais.
Lui, il pouvait dire « J'y vais » et partir comme ça, Yû.
Si moi, j'avais voulu partir une nuit...
Les petits pots, les couches, le lait, et de toute façon il n'aurait pas su lui donner le bain tout seul. Et pour ses repas à lui, comment il ferait... dès le point de départ, je savais que c'était impossible, alors je laissais tomber.
« Et si moi aussi, j'allais passer une nuit dehors ? »
Je lançai l'idée, pour voir.
« Ah bon, où ça ? »
« Chez une amie. »
« Bonne idée. »
Incroyable, il avait accepté sans hésiter.
« Souffler un peu, c'est important. Vas-y. Je m'occupe de la maison. »
C'était si facile que ça m'inquiétait presque.
Hein, il était aussi compréhensif que ça ?
Il prend le relais. Hein, qu'est-ce que je fais ? Une nuit loin des enfants. Je suis contente.
Non, non, je vais m'inquiéter, je ne pourrai pas, finalement.
Mais rien que l'intention, ça me fait plaisir...
« Mais c'est qui, l'amie qui accepte de t'héberger avec la petite ? »
Pourquoi elle serait fournie avec ?!
Je l'avais pensé très fort, en mon for intérieur.
