« Elle m'a fait tomber d'un coup de pied, et après, elle m'a frappé plein de fois avec un livre… »
C'était absolument exaspérant. Tordre les faits avec autant d'habileté et mentir comme ça. Honnêtement, j'étais surprise qu'Astaliou ait seulement assez de cervelle pour un coup pareil.
J'avais envie de crier tout de suite que ce n'étaient que des mensonges, mais je me retins. À la place, je fixai Grand-père avec de grands yeux qui disaient « J'ai quelque chose à dire ! ».
« … »
Grand-père me regarda une fois, puis reposa la question à Astaliou.
« Tu es en train de dire que Pirenthia s'est mise à vous frapper, Belesack et toi, sans raison ?
— C-c'est que… »
Malheureusement, Astaliou n'avait pas l'esprit assez vif pour inventer des mensonges à toute vitesse. Parmi les héritiers du sang Lombardi, il était particulièrement lent : très bien pour les tâches physiques, mais sans espoir dès qu'il fallait réfléchir.
« Pirenthia nous a toujours détestés… ! »
Sentant le danger, Belesack prit la parole d'une voix forte à la place d'Astaliou, qui bafouillait. Je relevai discrètement les coins de ma bouche.
« N'interromps pas la conversation des autres, Belesack. »
Parce que c'était précisément ce que Grand-père détestait le plus. C'est pour ça que je m'étais retenue, sans crier à l'injustice jusqu'ici.
« Quelle impolitesse. »
Sous la remontrance cinglante, les larmes montèrent de nouveau aux yeux de Belesack. Mais il avait tellement peur de Grand-père qu'il n'osa même pas renifler.
« Continue, Astaliou. »
Astaliou se crispa encore davantage. Le garçon, qui n'avait déjà pas su trouver d'excuse valable, enfouit son visage dans les vêtements de son père, Lorels, et se mit à pleurer.
Bon.
C'était la réaction typique des enfants face à Grand-père. Le charisme formidable de Rulak Lombardi faisait parfois trembler jusqu'aux adultes. Les enfants de la famille Lombardi, qui voyaient Grand-père depuis leur plus jeune âge, arrivaient au moins à parler comme ça. La plupart des gens n'osaient même pas croiser son regard.
« Pirenthia. »
Quand Grand-père m'appela, je sentis la main de Papa se crisper sur mon épaule.
« À toi. »
Mais même en posant la question, Grand-père ne semblait pas en attendre grand-chose. C'était naturel. La Pirenthia d'origine était une enfant exceptionnellement timide et effacée. Une personnalité héritée de Papa, aggravée par le harcèlement de ces affreux cousins.
Mais je regardai Grand-père droit dans les yeux et dis :
« Je n'ai rien fait de mal.
— Tu as mis mon fils dans cet état, et tu oses encore… !
— Biejie ! »
Un rugissement éclata enfin de la bouche de Grand-père. L'attitude menaçante de Biejie, qui semblait prêt à me dévorer, se dégonfla instantanément et ses épaules s'affaissèrent.
Il venait de voir son fils se faire réprimander pour exactement la même chose, et pourtant il n'avait pas su contenir son humeur et avait interrompu. Tel père, tel fils.
« Continue. »
Grand-père me parla sévèrement. Mais je voyais qu'il y avait autre chose dans ces yeux en apparence froids.
« J'attendais Papa ici. Et puis Belesack et Astaliou sont arrivés tout à coup et se sont moqués de moi en me traitant de sang-mêlé, et quand je leur ai dit d'arrêter, ils m'ont frappée.
— Frappée ? Qui t'a frappée ?
— Belesack. »
Je n'oubliai pas de pointer l'index vers Belesack.
« Et ils m'ont traitée de fille de rien et m'ont dit de dégager au Village des roturiers. »
Je savais quelle tête Papa devait faire en ce moment, sans même le regarder. Sa main posée sur mon épaule tremblait de colère. J'aurais pu passer ça sous silence, mais c'était le moment de dire clairement quel genre de traitement je subissais.
Papa, pardon. Tiens bon encore un peu.
« Alors tu as frappé Belesack ?
— Non.
— Alors pourquoi l'as-tu fait ?
— C'est parce que Belesack… »
Je pris une petite inspiration et parlai distinctement.
« C'est parce que Belesack m'a dit : "Tu n'es pas une Lombardi." »
Mes yeux bruns rencontrèrent directement ceux de Grand-père. Ils ressemblaient à des yeux bruns ordinaires, mais je savais que ces yeux-là voyaient bien plus loin que ce que les gens ordinaires pouvaient imaginer.
« Je suis une sang-mêlé, c'est vrai. »
Ma mère n'avait jamais reçu la permission de porter le nom Lombardi : j'étais donc bel et bien une sang-mêlé. Je n'avais aucune intention de le nier.
« Mais même sang-mêlé, je suis bel et bien une Lombardi. Une Lombardi que Grand-père a reconnue. »
Autrefois, je me croyais incomplète parce que ma mère était roturière. Alors j'acceptais toujours d'être méprisée comme sang-mêlé, persuadée que mes cousins étaient des êtres complets qui possédaient la moitié que je n'aurais jamais. C'est pour ça que j'acceptais d'être traitée non comme un membre de la famille Lombardi, mais comme une simple employée, en trouvant ça justifié.
Mais en dirigeant réellement le clan, je m'étais rendu compte, douloureusement, que j'étais cent fois plus digne du nom Lombardi que ces idiots qui se disaient Lombardi et se pavanaient.
Que j'étais tout autant une Lombardi que n'importe qui d'autre.
« Belesack a nié que je sois une Lombardi. Et ça, je ne peux pas le tolérer.
— Tu ne l'as pas frappé parce qu'il t'a traitée de fille de rien, mais parce qu'il a dit que tu n'étais pas une Lombardi ?
— Oui. »
J'acquiesçai, puis ajoutai délibérément un mot.
« Grand-père. »
Cela voulait dire : « Je suis votre petite-fille, moi aussi. » Je voulais lui faire comprendre que j'avais autant que Belesack le droit de l'appeler Grand-père.
Et à cet instant, je le vis. Un léger sourire passa sur le visage de Grand-père, jusque-là figé par la colère.
« Ton genou ne te fait pas mal ? »
À ces mots, je baissai enfin les yeux sur mon genou. Du sang coulait de l'écorchure que je m'étais faite en tombant.
« Bien sûr que si, il me fait mal.
— Mais tu ne pleures pas. Toi, la pleurnicheuse. »
Je pensai : « Oh non. » Allait-il trouver bizarre que j'aie soudain changé, alors que la veille encore j'étais une pleurnicheuse timide ? Un peu décontenancée, je répondis vite :
« Je vais pleurer. Quand j'aurai dit tout ce que j'ai à dire, j'irai pleurer dans ma chambre.
— Pfft. »
J'entendis Papa pouffer doucement au-dessus de ma tête. Au même moment, l'atmosphère tendue se détendit.
Ouf.
J'avalai discrètement un soupir de soulagement. Pour devenir cheffe du clan, la première chose à faire, c'était gagner la confiance de Grand-père.
Grand-père était le roi des Lombardi. Tout, des grandes et petites affaires du clan jusqu'à la succession, suivait sa volonté. Bref, avoir les faveurs de Grand-père, c'était décrocher le gros lot.
Biejie et les autres membres de la famille avaient beau ne pas m'approuver, tant que j'avais les faveurs de Grand-père, ils ne pouvaient pas grand-chose. Chez les Lombardi, tomber en disgrâce auprès de Grand-père équivalait à une mort sociale.
La bagarre avec Belesack était un accident imprévu, mais c'était un mal pour un bien. Je me demandais comment attirer l'attention de Grand-père, et cette occasion semblait lui avoir fait une impression certaine.
« Euh, Père. Je crois qu'il faudrait soigner la blessure de Tia. »
Papa, qui avait jaugé la situation, s'adressa prudemment à Grand-père.
« Mm. Oui, c'est mieux. Emmène-la. »
Maintenant qu'on en avait la permission, il fallait vite filer. Au moment où j'allais prendre la main de Papa :
« Attends. »
Grand-père m'appela.
Oh, quoi encore ?
« Pirenthia, ce livre est à toi ? »
Grand-père ramassa le livre tombé par terre et me le tendit en posant la question. Le gros volume intitulé « Les Peuples du Sud » n'était visiblement pas un livre de contes pour enfants. Autrement dit, il était très cher et précieux.
Je sursautai un instant. J'avais complètement oublié le livre, et je savais ce que Grand-père pensait des gens qui maltraitaient les livres.
Je n'avais pas d'autre choix que d'avouer. Grand-père m'avait vue rouer Belesack de coups avec ce livre : impossible de m'en tirer.
« Oui, c'est mon livre… »
Je répondis en prenant le livre à deux mains.
« Pardon.
— Hmm ? »
Grand-père me regarda, l'air perplexe.
Quoi ? Il n'était pas fâché ?
« Pourquoi t'excuses-tu ?
— Eh bien, euh. Pour avoir maltraité le livre. Les livres servent à transmettre le savoir, pas à frapper, je veux dire, à faire du mal aux gens.
— Tu n'as pas dit tout à l'heure que tu n'avais rien fait de mal ? »
Bonne mémoire, en plus. Je fis l'innocente.
« Je crois que c'est bien aussi de reconnaître vite une erreur quand on s'en rend compte.
— Hé hé… »
Après un son qui pouvait passer pour un rire ou un soupir, Grand-père s'adressa à Papa.
« Dépêche-toi d'emmener Pirenthia chez le médecin. »
Il y avait un médecin résident au domaine Lombardi. Il tenait un petit hôpital, où il formait des disciples avec le soutien du clan, menait des recherches et soignait les gens.
« Oui, Père. »
Papa regarda mon genou qui saignait et me prit dans ses bras. Comme je n'avais que sept ans, il était naturel qu'un père porte sa fille, mais avec l'esprit d'une femme adulte saine d'esprit, être portée ainsi était assez gênant. Surtout par Papa, mort depuis si longtemps, que je pensais ne jamais revoir.
« Mais Père ! Vous allez étouffer l'affaire comme ça ? Pirenthia a mis Belesack dans un état pareil ! »
Biejie, qui était resté abattu et hébété, cria comme s'il était la victime d'une injustice.
« Pirenthia doit en assumer la responsabilité ! »
Oh là là, cet imbécile.
Je résistai à l'envie d'enfouir mon visage dans l'épaule de Papa. Son incapacité à lire l'ambiance était la même maintenant qu'elle le serait à l'avenir.
« Tu remets ma décision en question ? »
La voix de Grand-père se fit de nouveau menaçante.
« Non, ce n'est pas ce que je voulais dire…
— Biejie.
— … Oui, Père.
— Tu devrais avoir honte. »
Sur ces seuls mots, Grand-père retourna dans son bureau. Biejie, resté là, grinçait des dents de rage, mais il ne pouvait rien faire.
« Bien, nous allons y aller. »
Papa salua les personnes présentes en me tenant dans ses bras. Je pensais que nous partirions tout de suite, mais en passant à côté de Biejie, il s'arrêta un instant et lui dit quelque chose.
« Grand frère, tu ne fais pas un peu trop d'histoires pour une querelle d'enfants ?
— Pfft ! »
Je dus vite me couvrir la bouche d'une main. Il venait de lui renvoyer mot pour mot ce que mon oncle disait toujours chaque fois que Belesack me harcelait.
« Toi, toi… ! »
Biejie était si furieux qu'il ne savait plus quoi faire, mais notre Papa s'éloigna d'un pas vif, l'air de rien.
J'enroulai mes bras autour du cou de Papa et me retournai pour chercher Belesack des yeux. Quand le garçon croisa mon regard, ses épaules tressaillirent. Effaçant complètement le sourire de mon visage, j'articulai en silence :
'On. Se. Re-verra. Plus. Tard.'
Le garçon, qui était resté tranquille jusque-là, éclata soudain en sanglots dans un grand « Ouaaaaah ! », mais je m'en moquais et savourai cet instant, en frottant mon visage contre les bras de mon Papa adoré.
Ah, Papa sent si bon.
