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Chapitre 2

Chapitre 2

29 septembre 2026 ~11 min · 2 068 mots

« … Père ? »

Je voyais un homme qui approchait la trentaine, aux cheveux bruns, en train de lire un livre.

« … Père, non… Papa ? »

Des yeux verts semblables aux miens se tournèrent vers moi.

« Qu'est-ce qu'il y a, Tia ? »

J'en eus la chair de poule : sa voix était exactement comme dans mon souvenir.

Qu'est-ce que c'est, c'est réel ?

Pour n'y voir qu'une ultime vision avant la mort, l'odeur des livres de la bibliothèque et la texture de ce qui m'entourait étaient bien trop nettes. Je clignai des yeux plusieurs fois pour essayer de comprendre la situation.

J'avais bel et bien été percutée par une calèche et projetée dans les airs, j'attendais mon dernier souffle… alors pourquoi me retrouvais-je soudain debout dans la bibliothèque du manoir ? Pourquoi les étagères étaient-elles si hautes, et le bureau si haut ?

« Tia ? »

À quand remontait la dernière fois qu'on m'avait appelée avec autant de tendresse ? J'avais l'impression que j'allais pleurer en regardant ces yeux verts familiers, remplis d'inquiétude.

Père avait l'air exactement aussi jeune que dans mon souvenir.

« Tia, tu vas bien ? »

Je ne sais pas ce qui se passe, mais il faut d'abord que je sorte d'ici.

« Euh, juste un instant. Alors, je peux aller dans ma chambre ? »

Père inclina une fois la tête, puis acquiesça, le regard doux et soulagé.

« Oui, vas-y. Tu veux que je t'accompagne ? »

Une grande main me caressa doucement la tête pendant qu'il posait la question.

« Oh, non ! Je peux y aller toute seule ! »

« Haha. Tu es particulièrement pleine d'entrain aujourd'hui. Fais attention. »

« Oui ! Je reviens vite, alors attends-moi ici un petit moment ! »

Après avoir crié ça, je me mis à courir sans réfléchir. Tout en courant, je regardais la bibliothèque, qui avait gardé son ancien aspect. C'est-à-dire l'aspect d'avant, celui d'avant que j'en prenne la responsabilité et que je la réorganise de façon efficace.

C'est bizarre ! Vraiment bizarre !

En sortant de la bibliothèque, je me retrouvai dans un couloir à la fois familier et étranger. Ma chambre était trop loin, alors j'ouvris la première porte que je vis et j'entrai.

La pièce, meublée d'un simple lit et de quelques meubles sobres, semblait inoccupée. Je me dis que ce devait être une chambre d'amis, mais ce n'était pas important pour l'instant. Dans l'immense manoir des Lombardi, qui était à lui seul comme un village, les chambres vides ne se comptaient pas.

« Un miroir ! C'est ça, un miroir ! »

Heureusement, je trouvai une psyché posée dans un coin de la pièce. Elle ne paraissait pas si loin, mais bizarrement, il me fallut faire beaucoup de pas pour l'atteindre. Et à l'instant où je me tins devant le miroir, je compris pourquoi.

« Pourquoi je suis si petite ?! »

Mon corps était ridiculement petit : il ne remplissait même pas le tiers de ce miroir fait pour une taille d'adulte. En baissant les yeux, je voyais deux mains pareilles à des feuilles d'érable, un petit ventre de bébé tout rond et de minuscules pieds.

« Quel âge j'ai, là ? »

Il n'y avait personne à qui demander. Après un instant de réflexion, je relevai précipitamment ma jupe.

« Je m'étais fait très mal en tombant le jour de mes huit ans ! »

Je m'étais gravement écorché le genou sur un rocher en jouant dans le jardin, et la cicatrice était si grande qu'elle était restée sur mon corps de vingt-cinq ans.

« Elle n'y est pas. Il n'y a pas de cicatrice. »

Mon genou était parfaitement lisse, sans la moindre blessure.

« Alors ça veut dire que je n'ai pas encore huit ans… »

Je me regardai de nouveau dans le miroir, mais c'était sans aucun doute mon apparence d'enfant. Même pour quelqu'un comme moi, qui avait connu la mort dans un accident et le réveil sans une égratignure, se réveiller revenue dans le passé était difficile à accepter.

C'est ma première régression, après tout.

J'avais les jambes en coton, alors je m'assis sur le lit à côté de moi. Mais même ça n'avait rien de facile, vu ma petite taille. Par la fenêtre, que je voyais à peine à cause de ma taille réduite, j'apercevais le paysage des Lombardi.

« Je suis vraiment revenue dans le passé. »

Je marmonnai ces mots en regardant les grands arbres à feuilles persistantes qui se dressaient au fond du jardin.

C'étaient les arbres qu'oncle Biejie avait fait abattre en devenant chef du clan. Il avait dit que c'était pour l'aménagement paysager, mais il était évident qu'il l'avait fait parce qu'il détestait voir les arbres que Grand-père chérissait.

Pourtant, on avait appris plus tard que ces arbres avaient été offerts par l'empereur fondateur pour célébrer l'achèvement de ce manoir, ce qui avait provoqué un grand embarras.

Pour quelqu'un qui était censé être le fils aîné et le chef du clan, en savoir si peu sur la famille…

« Crétin de Biejie. »

Je ne sais pas ce que Grand-père avait en tête, mais Biejie n'était absolument pas fait pour être chef du clan. Cela dit, à ce compte-là, oncle Lorels n'en avait pas l'étoffe non plus. Si Biejie était mesquin et borné, son cadet Lorels n'était qu'un fidèle chien de chasse qui faisait tout ce que son grand frère lui disait.

Le seul qui montrait des promesses, c'était mon père, Gallahan. Il réfléchissait trop et avait une santé fragile, mais il était si savant que même l'Académie le convoitait.

Mais parce que Père était mort jeune, Grand-père n'avait pas eu d'autre choix…

Attends une minute.

« Est-ce que je peux… sauver Père ? »

Père était mort de maladie peu avant mes onze ans. À l'époque, il n'existait aucun remède, et nous n'avions pu que regarder, impuissants ; mais je me souvenais clairement d'avoir appris, quelques années plus tard à peine, qu'un médecin avait découvert un médicament.

« Je peux sauver Père ! »

Tout mon corps tremblait de joie. Mes yeux me brûlaient, et une larme unique tomba.

Je n'ai pas à perdre Père.

Je peux le sauver.

Je n'ai pas à regarder Père souffrir et mourir si jeune.

C'était incroyable, mais revenue dans le passé, je pouvais le faire. Et bientôt, une autre idée me vint.

« Alors, est-ce que je ne pourrais pas aussi protéger les Lombardi ? »

Je bondis de ma place et allai à la fenêtre. Depuis la bibliothèque, on voyait tout l'immense bâtiment principal des Lombardi, haut de quatre étages, et les nombreux bâtiments construits autour. Je voyais les invités qui rendaient visite au manoir, les domestiques, et les employés qui travaillaient pour les Lombardi.

Avant que je sois percutée par la calèche, rien de tout ça n'existait plus dans le domaine des Lombardi que j'avais vu en dernier. L'image du manoir vide, dont les soldats impériaux verrouillaient les portes, était encore vive devant mes yeux.

« D'abord, il faut empêcher Biejie de devenir chef du clan. »

Soutenir le prince héritier avait été sa décision en tant que futur chef du clan. Lavinia Angenas, mère du prince héritier et impératrice de l'Empire de Lambru, était la cousine de l'épouse de Biejie, ma tante Ceral Angenas. Vu leur lien, il était naturel qu'il les favorise, mais tout de même, il s'agissait de la place du futur prince héritier.

Le prince héritier n'était pas capable d'assumer un pouvoir et des responsabilités aussi immenses, et l'empereur Yobanes n'avait jamais été un souverain insensé. Biejie ne l'avait pas compris et avait soutenu le prince héritier.

S'il n'avait pas proclamé son soutien aussi publiquement… Non, s'il n'avait pas essayé de menacer et de nuire au deuxième prince ! Les Lombardi auraient été sauvés.

J'envisageai d'essayer de raisonner Biejie, mais je compris vite que ce serait inutile. S'il avait été du genre à changer d'avis quand on le raisonnait, ce désastre ne serait jamais arrivé. Il faudrait donc que quelqu'un d'autre devienne chef du clan à sa place.

« J'aurais aimé te laisser cette famille… »

Je me rappelai ces mots que Grand-père avait l'habitude de prononcer en soupirant.

« Et si… j'essayais ? »

Je gloussai, mais ce n'était pas entièrement un vœu pieux. En aidant Grand-père et en gérant pratiquement les affaires de la famille, j'avais pensé plus d'une fois que j'aurais aimé être cheffe du clan, surtout à cause de Biejie qui détruisait sans cesse ce que j'avais bâti.

En fait, quoi que je fasse, je ferais mieux qu'oncle Biejie.

« Au moins, je ne ferais pas une erreur pareille avec le deuxième prince. Alors notre famille serait sauvée. Puisque je sais pertinemment que le deuxième prince deviendra prince héritier… »

Et si je nouais des liens avec le deuxième prince à l'avance ?

Si je me rapprochais de lui, est-ce que ça ne profiterait pas aux Lombardi ?

Et ce n'était pas tout. J'avais en mémoire les événements des vingt prochaines années au moins. Si j'utilisais bien ce que je savais, je pourrais rendre les Lombardi plus prospères encore.

Je peux protéger de mes propres mains les Lombardi que j'aime.

C'est certain.

« Essayons. »

Si on la laissait faire, cette famille serait complètement ruinée. Elle serait pitoyablement détruite après des centaines d'années de domination. Je ne pouvais pas rester les bras croisés à regarder les Lombardi connaître de nouveau un tel sort.

« Je deviendrai cheffe du clan. »

Ou alors Père pourrait succéder à Grand-père.

N'importe qui, sauf l'aîné, Biejie, ou le cadet, Lorels.

« Alors d'abord… »

Je me rassis sur le lit et mis un peu plus d'ordre dans mes pensées.

***

« Messire Gallahan a été convoqué par le chef du clan et s'est rendu au bureau, mademoiselle. »

Quand je revins à la bibliothèque, la place de Père avait déjà été soigneusement rangée, et le bibliothécaire me transmit le message.

Le vieux bibliothécaire aux cheveux grisonnants, Broshul.

J'avais commencé à travailler à la bibliothèque après que ce Broshul avait démissionné pour raisons de santé. C'était à l'origine un célèbre professeur de l'Académie, venu chez les Lombardi après avoir renoncé à l'enseignement.

« Grand-père bibliothécaire. »

Vu mon âge réel, c'était assez impoli de m'adresser ainsi à Broshul, qui avait été professeur, mais quelle importance ?

Pour l'instant, je suis une enfant.

« Prêtez-moi juste un livre, s'il vous plaît. »

« Quel livre voudriez-vous ? »

Quand je lui donnai le titre du livre, Broshul resta interdit.

« C'est Gallahan qui vous a demandé d'aller le chercher, peut-être ? »

« Non. C'est moi qui vais le lire. »

Je comprenais la surprise de Broshul. Mais j'attendis avec assurance, sans fuir son regard insistant.

Ce livre était celui que j'avais le plus eu envie de lire avant d'être percutée par la calèche. Il était si rare et si cher que je n'avais jamais pu le lire, au bout du compte.

Un peu plus tard, je quittai la bibliothèque avec un livre plutôt lourd sous le bras.

« Je devrais aller près du bureau et attendre en lisant. »

Quand j'avais demandé tout à l'heure, on m'avait dit que c'était le troisième jour de la semaine. Réunir ses trois fils et sa fille pour une brève réunion le troisième jour était une vieille habitude de Grand-père.

Mais comme l'heure changeait à chaque fois, Père et ses frères et sœur devaient rester au manoir toute la journée à attendre la convocation de Grand-père. Même ainsi, personne ne s'en plaignait.

Car l'autorité de Grand-père sur les Lombardi était absolue.

Marchant seule à petits pas, j'arrivai au bâtiment principal et pus bientôt atteindre le couloir devant le bureau. C'était un endroit que j'avais fréquenté comme ma propre chambre, du temps où j'aidais Grand-père dans son travail. Peut-être parce que je le voyais avec des yeux d'enfant, il me paraissait un peu différent.

J'aurais bien aimé explorer un peu plus l'intérieur du bâtiment principal, mais je dus m'appuyer contre la fenêtre pour me reposer. La distance entre la bibliothèque et ici était bien trop grande pour mes petites jambes. Et puis, je sentais nettement qu'un corps d'enfant manquait d'endurance et se fatiguait vite.

Je me disais qu'il faudrait peut-être bientôt que je fasse une sieste.

« Hé, la sang-mêlé. »

C'est alors que j'entendis la voix d'un enfant arrogant qui m'interpellait.

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