« Quoi ? Qu'est-ce que tu fais là ? »
Belesack se redressa d'un bond de là où il était allongé et cria.
Il avait de la voix, ça, c'était sûr.
Il semblait très surpris, mais je n'avais aucune intention de prendre la peine de lui répondre.
« ... Pirenthia ? »
Une voix si faible que je l'aurais manquée si la pièce n'avait pas été silencieuse parvint à mes oreilles.
C'était Larane, qui passait la tête de derrière Belesack pour me regarder.
« Ah... »
Prise de court, j'hésitai un instant sans le vouloir.
Cela faisait si longtemps que je n'avais pas vu Larane.
Larane était une fleur si délicate et si fragile qu'on avait peine à croire qu'elle était sortie du même ventre que ce Belesack.
C'est elle qui, dès sa majorité, avait épousé un homme bien plus âgé qu'elle, un mariage arrangé par l'impératrice.
Les gens avaient parlé d'une union réussie.
Le noble était âgé, certes, mais c'était un héros qui s'était battu avec bravoure à la guerre et qui allait bientôt hériter du titre de son père : pour Larane, une fille ordinaire qui n'avait rien d'autre que le sang des Lombardi, c'était une sacrée aubaine.
Personne ne savait.
À quelle vitesse une fleur solitaire se fanerait une fois laissée seule sur le lointain domaine de son mari, loin des terres des Lombardi, toutes proches du domaine direct de l'empereur.
J'avais appris plus tard que le mari n'était pas homme à tenir assez à sa famille pour prendre soin de sa jeune épouse, et que, sous ce prétexte, les domestiques de la maison avaient ignoré et mis Larane à l'écart.
Quand Larane avait appelé sa famille à l'aide, Biejie s'était déjà lancé dans diverses affaires avec son gendre.
La seule réponse qu'elle avait reçue des parents en qui elle avait confiance avait été : « Tu dois faire mieux. »
C'est ainsi que Larane avait dépéri et que, très vite, elle était retournée à la poussière.
À un âge terriblement jeune.
La Larane qui restait dans ma mémoire, c'était l'image d'une jeune fille en pleurs qui ne voulait pas quitter les Lombardi, puis, pour finir, l'image d'une Larane revenue dans un cercueil, couchée comme si elle dormait, des lys blancs serrés dans les deux mains.
« Tu vas suivre les leçons, toi aussi, maintenant ? »
Elle avait beau avoir quatre ans de plus que moi, à serrer contre elle une grande poupée, elle était la jeune demoiselle typique d'une famille noble, qui n'avait grandi qu'au milieu de belles choses.
« Oui, je suis venue commencer les leçons à partir d'aujourd'hui. »
J'acquiesçai en répondant à la question de Larane.
Belesack, visiblement vexé que j'aie ignoré sa question pour répondre à Larane, souffla de colère.
« Menteuse ! »
Il s'avança à grands pas, comme s'il allait me faire quelque chose sur-le-champ, mais finalement, il se contenta d'aboyer de loin.
« Menteuse ! Quelqu'un comme toi, suivre les leçons ? »
C'était confirmé.
Belesack n'avait pas encore reçu assez de coups.
Il faudrait lui en coller encore quelques-uns avant que cette bouche, qui n'avait appris que des vilenies auprès des adultes, ne devienne un peu plus raffinée.
« Comment ça, quelqu'un comme moi ? »
Je posai la question exprès, pour le provoquer.
« Quelqu'un comme toi ! Une fille de basse naissance... »
« Je le dis à Grand-père ? »
Dès que le mot « Grand-père » sortit, Belesack referma la bouche d'un coup sec.
« La dernière fois, Grand-père t'a grondé pour que tu ne me traites plus jamais de basse naissance, non ? Tu désobéis, là ? »
Je l'avais appris par Père.
Grand-père avait pris Belesack à part et lui avait passé un sévère savon.
« Belesack. »
Je m'approchai exprès de Belesack avec un grand sourire.
« Il y a plein de livres, ici. Pas vrai ? »
« Ugh... »
Belesack semblait terrifié en regardant les livres éparpillés partout.
C'est ça, tous ces livres deviennent des armes une fois entre mes mains, petit chiot.
J'achevai Belesack, désemparé.
« Je vais le dire à Grand-père tout de suite ? »
« T-toi... »
Le garçon, qui reculait en hésitant, les sourcils froncés, finit par faire brusquement demi-tour et regagna à pas lourds l'endroit où il était allongé.
Oh, bien sûr, il n'oublia pas de donner un coup de pied rageur à une pauvre poupée innocente au passage.
Ouais, ce caractère-là ne risque pas de changer.
Quoi qu'il en soit, soulagée d'avoir repoussé le chiot qui s'apprêtait à me foncer dessus, je laissai échapper un petit soupir, lorsque je sentis un regard si intense qu'il me brûlait la joue.
C'étaient Giliou et Meylon, assis côte à côte près de la fenêtre.
Ces deux-là avaient onze ans cette année ; c'étaient les fils de tante Shannet, l'aînée des frères et sœurs de Père.
« Hein ? »
Pourquoi ils me regardent comme ça ?
J'étais perplexe.
À vrai dire, de tous mes cousins, c'était sur ces deux-là que j'avais le moins d'informations.
De vrais jumeaux, identiques et jolis, toujours absorbés dans leur propre monde, avec un caractère qui ne manifestait aucun intérêt pour leur entourage : cela y était pour beaucoup.
Si les autres cousins, Larane mise à part, m'ignoraient, ces deux-là m'étaient d'une indifférence totale.
Le genre d'indifférence qui les faisait passer à côté de moi sans changer d'expression, même en me regardant me faire harceler et pleurer.
Qui plus est, après le divorce de Shannet, quand les deux étaient partis avec leur père dans la famille Shultz, il n'y avait plus eu le moindre contact.
Encore moins après qu'ils eurent cessé de porter le nom de Lombardi pour devenir Giliou Shultz et Meylon Shultz.
Ils s'étaient apparemment fait un nom dans la haute société grâce à leur beauté et à leur adoubement précoce, mais pour moi, occupée à travailler, c'était une histoire d'un autre monde.
« Pirenthia. »
Les deux avaient parlé en même temps, comme s'ils s'étaient concertés.
« Il paraît que tu as frappé Belesack ? »
« Et que tu as gagné ? »
Mais quelque chose semblait un peu bizarre.
Giliou et Meylon, toujours inexpressifs, avaient l'air d'avoir un peu de vie sur le visage.
Et en plus, ils souriaient, même si c'était à peine.
Qu'est-ce qu'ils ont, ces deux-là ? Ils me font peur.
Je décidai d'opérer une retraite stratégique et m'assis sur un grand canapé près de la fenêtre, en face de Belesack.
Comme la pièce servait surtout à des enfants, j'aimais bien que les sièges soient bas et qu'il ne faille pas grimper dessus.
Là-dessus, Giliou tapota le rebord de la fenêtre et me dit :
« Viens t'asseoir ici. »
« Quoi ? »
« Viens t'asseoir avec nous. »
Meylon avait pris le relais.
Le soleil qui entrait par la fenêtre faisait briller davantage encore leurs cheveux dorés.
Je les regardai un instant, puis je dis :
« Si vous voulez vous asseoir avec moi, c'est vous deux qui venez ici. »
Je vis leurs yeux dorés s'écarquiller en même temps.
« Ne me dites pas de venir et de partir. »
Sur ces mots, je détournai de nouveau la tête d'un geste sec.
Je ne me souvenais pas qu'ils aient été méchants avec moi, mais ça m'agaçait, parce qu'ils avaient l'air de vouloir déjà me donner des ordres d'un simple mot.
Les enfants Lombardi ont beaucoup d'orgueil.
Alors Giliou et Meylon allaient bientôt se fâcher, comme Belesack...
Boum.
Le canapé sur lequel j'étais assise trembla légèrement.
« Q-quoi ? »
Sans que je m'en rende compte, les deux étaient venus s'asseoir, comme je l'avais dit.
De part et d'autre de moi, qui plus est.
« Tu as dit de venir ici si on voulait s'asseoir avec Pirenthia ? »
« Alors on est venus, Tia. »
« Ouais, c'est ça. On va t'appeler Tia. »
« Ouais, faisons ça. »
Ils échangèrent quelques plaisanteries entre eux, puis éclatèrent de rire, l'air content.
Je ne comprends pas le monde intérieur de ces gamins.
Je haussai les épaules.
Puisqu'ils voulaient s'asseoir à côté de moi, je ne pouvais pas leur dire d'aller s'asseoir ailleurs.
Je m'étais à moitié résignée quand la porte s'ouvrit et que Cleribane entra.
« Tout le monde est là. Alors commençons la leçon. »
Hein ? Comme ça ?
Je regardai autour de moi, perplexe.
Mais à part moi, personne ne semblait décontenancé.
Il n'y a pourtant ni livres ni supports de cours ?
C'est alors que je remarquai du papier et de quoi écrire, posés dans un coin de la pièce.
Ça veut dire qu'on se sert si on en a besoin ?
Mais les autres cousins regardaient simplement Cleribane, les mains vides.
Observons la situation, pour l'instant.
Je serrai le coussin contre moi et regardai Cleribane, debout devant le tableau noir.
« À partir d'aujourd'hui, nous allons étudier le commerce, l'une des activités importantes de la famille Lombardi. »
Oh, le commerce. Comme c'est intéressant.
Et ainsi commença la leçon proprement dite.
Et je fus décontenancée.
« ... Le commerce, c'est... »
Derrière la voix posée de Cleribane, un bruit se superposait comme une musique de fond.
« Rrr... Pfhou. Mmh... »
C'était le ronflement de Belesack, vautré sur le canapé.
Il n'était pas si fort, mais Cleribane ne pouvait pas ne pas l'entendre.
Je jetai un coup d'œil dans cette direction, pensant qu'il allait le réveiller, mais il poursuivit la leçon comme s'il n'avait rien remarqué.
À cet instant, j'eus un léger frisson.
Un professeur qui gronde et force à apprendre est en réalité un professeur bienveillant.
Cleribane n'avait aucune intention de traîner de force quelqu'un qui, dès le départ, ne se concentrait pas sur la leçon.
Il ne le réveilla pas et le laissa dormir.
Mais ce serait à coup sûr consigné dans le rapport après la leçon.
Je sentis Meylon, assis à côté de moi, se désintéresser de la leçon et prendre un livre qui se trouvait près de lui.
Puis je vis Cleribane jeter un bref regard dans cette direction.
Il voit tout, en fin de compte.
Je rectifiai aussitôt ma posture.
Et je me mis à montrer de tout mon corps : « J'écoute sérieusement ! »
Les yeux grands ouverts, en hochant la tête de temps à autre.
Au début, c'était du théâtre, mais par la suite, je me surpris à écouter la leçon avec une intense concentration, sans m'en rendre compte.
C'était peut-être un cours un peu ennuyeux pour de jeunes enfants, mais c'était une leçon intéressante, où l'on sentait que Cleribane avait une profonde connaissance du commerce.
« Bien, ce sera tout pour la leçon d'aujourd'hui. »
Je m'étais tellement concentrée que j'en avais oublié le temps qui passait, et avant que je m'en rende compte, c'était fini.
J'en étais un peu déçue quand Belesack, qui dormait à poings fermés, ouvrit soudain grand les yeux et s'essuya la bave en se levant.
Pour la fin des leçons, il a vraiment une ouïe de fantôme.
« Aujourd'hui, il y a un devoir spécial. »
« Un devoir ? »
Larane, qui ramassait justement sa poupée pour se lever, s'étonna.
Apparemment, les devoirs n'étaient pas chose courante, car non seulement Belesack, mais aussi les jumeaux eurent l'air surpris.
« Vous avez jusqu'à la prochaine leçon. Le devoir, c'est... »
Cleribane, qui souriait d'un air mystérieux, sortit quelque chose de derrière le tableau.
Boum.
Quand il le posa par terre, cela fit un bruit sourd assez lourd pour faire trembler le sol.
« Une bûche ? »
Ce que Cleribane avait apporté, c'était une grosse bûche, nettement sciée en haut et en bas.
L'arbre d'origine devait être assez imposant, car sa circonférence équivalait à peu près à ce qu'un adulte peut entourer de ses bras, et, debout, elle arrivait aux genoux de Cleribane : une bûche, au sens plein du terme.
« Ceci est du bibo, un arbre qui pousse vite, solide et relativement léger pour sa résistance ; on l'utilise donc beaucoup, à toutes sortes de fins, sur tout le continent. »
« Et on est censés en faire quoi ? »
Belesack avait posé la question sans détour.
Mais il n'était pas le seul à être surpris par l'initiative inattendue de Cleribane.
Larane et les jumeaux fixaient eux aussi, l'air hébété, la bûche posée devant eux.
Mon expression ne devait pas être très différente.
Cleribane nous regarda tous, puis sourit d'un air mystérieux et dit d'un ton très enjoué :
« Vous devez tous la vendre d'ici la prochaine leçon. »
