Tandis que Pirenthia contemplait joyeusement le paysage par la fenêtre, Cleribane se trouvait dans le cabinet de travail de Rulak.
En plus de ses fonctions de responsable de l'instruction des héritiers, il gérait aussi les finances du domaine, si bien qu'il avait bon nombre de comptes à rendre séparément au chef du clan.
« ... Voilà qui conclut mon rapport du jour. »
« Beau travail. Asseyez-vous un moment et prenez donc une tasse de thé avant de partir. »
« Dans ce cas, je ne refuserai pas. »
Quand Rulak tira sur une petite clochette pour la faire tinter, un domestique qui attendait dehors entra avec le thé.
Comme il seyait au cabinet de travail du chef du clan Lombardi, le doux parfum des meilleures feuilles de thé enchantait les sens.
« Alors, qu'en pensez-vous ? »
La phrase avait beau être tronquée au début comme à la fin, la relation entre Rulak et Cleribane suffisait à en saisir le sens.
« ... J'ai compris ce que vous vouliez dire, chef. »
« Vos jugements sont toujours si mesurés, autrefois comme aujourd'hui. »
Mais connaissant Cleribane, encore plus sévère envers lui-même qu'avare de compliments envers les autres, Rulak laissa échapper un petit rire.
« Jusqu'à récemment, je la prenais pour une enfant de sept ans tout ce qu'il y a d'ordinaire. C'est vraiment remarquable. »
« Justement, j'avais l'intention de vous interroger sur ce point précis. »
Cleribane parla en reposant sa tasse.
« J'ai fait venir les domestiques au service de messire Gallahan et de mademoiselle Pirenthia pour les interroger, mais aucun d'eux n'était au courant du génie de la jeune demoiselle. »
« Je m'en doutais. »
« Quand j'ai annoncé à messire Gallahan que mademoiselle Pirenthia avait les qualités requises pour suivre les leçons, il a été très surpris, lui aussi. »
« Hmm... »
Rulak caressa sa barbe soigneusement taillée.
C'était une habitude inconsciente qui lui venait chaque fois qu'il était plongé dans ses réflexions.
En l'observant, Cleribane ajouta prudemment :
« Se pourrait-il que mademoiselle Pirenthia ait caché ses capacités ? »
« Caché... ses capacités ? »
« Ce n'est qu'une hypothèse... »
« Expliquez-vous. »
Les yeux bruns de Rulak, assombris par les années jusqu'à prendre la teinte d'un arbre séculaire, avaient une force qui faisait naturellement baisser la tête à ceux qui croisaient son regard.
Suivant l'expression du chef du clan, le visage de Cleribane se fit grave à son tour.
« C'est une jeune demoiselle très intelligente. Étant ce qu'elle est, elle a dû voir des choses que des enfants ordinaires ne verraient jamais. Par exemple, la position de messire Gallahan au sein du clan Lombardi. »
« C'est possible. »
L'atmosphère autour de Rulak s'alourdit encore.
Il avait beau avoir dirigé le clan Lombardi avec plus de succès que quiconque, l'éducation de ses enfants ne s'était jamais déroulée selon ses vœux.
Non, c'était sans aucun doute la chose la plus difficile de toute la vie de Rulak Lombardi.
L'un était trop excessif, l'autre irréfléchi, et le dernier faible de caractère.
Au moins, Shannet, sa fille aînée et unique fille, était la plus apte à lui succéder, mais comme elle avait épousé quelqu'un d'extérieur au clan, il y avait un risque de voir le patrimoine s'échapper.
Inquiet, Rulak s'était opposé à ce mariage, mais son gendre, Bestian Shultz, était venu vivre dans la famille de son épouse et avait même fait porter le nom de Lombardi à ses deux fils, bien que ses arrière-pensées, à guetter sans cesse la moindre occasion, fussent évidentes.
Aujourd'hui encore, il siphonnait des droits commerciaux mineurs des Lombardi au profit de la famille Shultz, qui n'en avait aucunement les qualités, et les problèmes que cela causait ne se comptaient plus.
Secouant la tête d'un air sombre, Rulak laissa échapper une plainte mêlée d'un soupir.
« Si seulement Gallahan avait été un peu plus audacieux... »
Mais c'était un principe : le chef du clan ne devait pas intervenir dans les luttes de succession.
Il ne pouvait que veiller à ce que les choses n'aillent pas trop loin.
« Au moins, c'est une chance que Pirenthia ne ressemble pas à son père. »
Sa poitrine, qui lui semblait oppressée et obstruée, se dégagea et s'allégea à la pensée de Pirenthia.
« Pourtant, l'esprit vif de mademoiselle Pirenthia doit peut-être aussi beaucoup à la bonne éducation que lui a donnée messire Gallahan. L'environnement compte, après tout. »
« Mais c'est regrettable, si regrettable... Que la position de Gallahan soit si humble que Pirenthia ait dû cacher ses capacités. »
« Il reste encore bien du temps, non ? Ne soyez pas trop pressé. »
Aux mots de Cleribane, Rulak hocha lourdement la tête.
« Observons, pour l'instant. Faites-moi votre rapport en personne après chaque leçon. »
Cleribane répondit en prenant une nouvelle gorgée de thé.
Toc toc.
C'est alors qu'on frappa à la porte.
Rulak ayant permis d'entrer, ce fut Biejie qui apparut.
« Père, les gens de la guilde Durak sont arrivés. »
« Dans ce cas, je vais prendre congé. »
À peine Biejie avait-il mis le pied dans le cabinet de travail que Cleribane salua Rulak et prit la parole.
Ne remarquant qu'alors la présence de Cleribane, Biejie afficha ouvertement son mécontentement et fronça les sourcils.
« Vous étiez là, vous aussi. »
« Cela faisait longtemps, messire Biejie. »
Comme Cleribane était homme à dire la vérité en face à Biejie, à savoir qu'il n'avait absolument pas l'étoffe d'un chef de clan, les deux hommes ne pouvaient en aucun cas s'entendre.
« Père doit recevoir des gens importants, alors libérez la place au plus vite... »
« Non. Restez assis encore un peu, Cleribane. »
« Père ! »
Biejie eut beau exprimer son mécontentement, Rulak ne broncha pas.
Ne pouvant désobéir à l'ordre du chef du clan, Cleribane haussa les épaules et se rassit.
« Dis aux gens de la guilde Durak d'entrer. »
« ... Oui. »
La situation avait beau lui déplaire, Biejie fusilla Cleribane du regard mais obéit docilement.
Peu après, un homme d'âge mûr richement vêtu, qui attendait dehors, entra et salua Rulak avec politesse.
« C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous rencontrer. Je suis Croiton Angenas, de la guilde Durak. »
Angenas.
Cleribane fronça les sourcils en entendant ce nom de famille familier.
Les Angenas étaient la famille de l'impératrice actuelle, mais aussi celle de Ceral, l'épouse de Biejie.
Cleribane croisa tranquillement les bras.
« Je suis Rulak Lombardi. Prenez place, et parlons. »
Même pendant le bref instant où Croiton s'installait, Biejie, incapable de cacher son visage empourpré, s'agitait nerveusement.
« Mon fils aîné m'a raconté l'affaire, mais le maître de guilde voudrait-il bien m'exposer de nouveau son projet ? »
Aux mots de Rulak, Croiton s'éclaircit la gorge.
L'explication fut longue.
Une fois le long exposé terminé, Cleribane demanda confirmation des points essentiels.
« Donc, vous voulez faire venir des étoffes des régions de l'Est pour les transformer et les vendre, mais comme la guilde Durak n'a pas actuellement les moyens d'un commerce aussi lointain, vous souhaitez confier le transport à la guilde Lombardi ? »
« Oui, c'est exact. »
« Et le paiement de ces étoffes devrait être emprunté à la banque Lombardi pour que l'affaire se fasse. »
« Oui, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir le faire. »
« Ha... »
Qu'est-ce que c'était que cette absurdité ?
Cleribane frotta son front qui l'élançait et fusilla du regard Biejie, assis en face de lui.
« Hum hum... »
Rulak aussi semblait mal à l'aise et ne cessait de se caresser la barbe.
« N'est-ce pas une excellente méthode, Père ? »
Aux paroles de cet imbécile de Biejie, Cleribane crut qu'il allait exploser.
Il ne savait manifestement même pas où était le problème.
« Tant que vous y êtes, faites-en une grosse somme, je vous prie. »
En plus, cette canaille d'Angenas, cousin de l'impératrice ou que sais-je, était aussi sûr de lui que s'il venait retirer de l'argent qu'il avait lui-même déposé.
Remarquez, de leur point de vue, ils pensaient peut-être que c'était du pareil au même.
Car les Angenas étaient la famille maternelle du prince héritier Astana.
C'était une affaire impliquant une guilde soutenue par la famille impériale, et probablement par l'impératrice.
Ce n'était que nominalement l'affaire de la guilde Durak, mais au bout du compte, une entreprise qui tournait avec l'argent des Lombardi signifiait, en d'autres termes, que les Lombardi devraient aussi en assumer tous les échecs.
À moins de vouloir se mettre complètement à dos la famille impériale, ils ne pourraient pas poursuivre la famille Angenas comme des recouvreurs de dettes, et c'était en le sachant qu'ils étaient venus frapper à la porte des Lombardi.
Chaque mot prononcé risquait de leur revenir plus tard sous la forme d'un retour de bâton.
La seule personne dans cette pièce à ne pas le comprendre était Biejie, qui affichait en ce moment un sourire radieux.
Rulak ne pouvait sûrement pas ignorer, lui non plus, à quel point cette « proposition commerciale » était absurde.
Cleribane tenta de calmer sa colère.
Il était persuadé que le chef du clan saurait la rejeter comme il convenait.
« ... Je te confie cette affaire, Biejie. Mène-la avec prudence, sans la moindre erreur. »
« Chef ! »
Cleribane s'écria, stupéfait, mais Rulak ne rouvrit pas sa bouche obstinément close.
« Oui ! Faites-moi confiance, Père ! »
Biejie avait l'air prêt à attraper au plus vite le maître de la guilde Durak et à s'enfuir avant que la décision ne change.
Cleribane, qui observait tour à tour Rulak, toujours muré dans son silence, et Biejie, décida que cela ne pouvait pas durer ; il se leva brusquement et parla d'un ton ferme.
« Voyons d'abord la marchandise avant d'en discuter. »
Ce fut Biejie qui se trouva désemparé par cette intervention soudaine.
Quel coup de tonnerre dans un ciel serein, alors que tout se passait si bien !
Cette proposition commerciale de la guilde Durak était la corde d'or qui permettrait à Biejie de se rapprocher encore du pouvoir central.
La famille Angenas traversait en ce moment quelques difficultés financières, et s'il pouvait les résoudre grâce à ce commerce d'étoffes, la famille impériale aurait envers lui une lourde dette.
Mais lorsqu'il vérifia en hâte l'expression de son père, celui-ci, sans comprendre ce qu'il ressentait, approuvait d'un hochement de tête l'avis de Cleribane.
Biejie hurla de colère contre Cleribane, qui venait gâcher une affaire déjà dans le sac.
« De quoi se mêle un homme qui ne fait que torcher des gamins ! »
Mais Cleribane ignora Biejie et ne regarda que Rulak.
« ... Ce n'est pas une demande déraisonnable. Qu'en dites-vous, maître de guilde ? »
Croiton, qui parut un instant désarçonné, les yeux roulant en tous sens, finit par acquiescer à contrecœur.
« Faisons ainsi. J'ai déjà toute une pile d'étoffes qui ont été apportées, je reviendrai donc avec. »
Le visage de Biejie s'empourpra de voir sa dignité piétinée devant le maître de la guilde Durak.
Et il n'arrivait plus à relever la tête, comme s'il avait commis une faute.
« Je suis désolé, maître de guilde. J'ai honte. »
Cet idiot !
Cleribane avait l'estomac en feu à force de retenir son envie de le crier.
Ramper aussi docilement devant un invité venu emprunter les bras et l'argent des Lombardi.
Même le plus bête des chiens savait à qui montrer son ventre.
Était-ce vraiment le fils de Rulak ? Il aurait voulu le demander à la défunte dame.
Cleribane observa Rulak, qui regardait son fils aîné d'un œil impénétrable, et finit par secouer la tête, consterné.
***
« C'est bien ici ? »
Je me tenais devant une grande porte.
J'avais beau avoir vécu plus de vingt ans chez les Lombardi, c'était une pièce dans laquelle je n'étais jamais entrée.
Quand je prenais mes leçons, autrefois, je n'allais pas dans un endroit aussi proche du cabinet de travail du chef du clan, mais dans la salle d'étude du responsable de l'instruction, dans l'aile Nord.
« Ça doit être ici, je suppose. »
Je haussai les épaules et poussai la grande porte de toutes mes forces.
La porte s'ouvrit en douceur, sans le moindre bruit, et révéla l'intérieur.
« Hein ? »
Je m'étais imaginé une salle de classe ordinaire, avec des pupitres et des chaises.
C'était à ça que ressemblait l'endroit quand je prenais mes leçons, après tout.
Pourtant, ce que je découvris en entrant n'avait absolument rien à voir avec ce que j'attendais.
Le vaste espace était inondé d'un chaud soleil, et le tapis sous mes pieds était si moelleux qu'on aurait pu s'y allonger sur-le-champ.
Des canapés grands et petits, qui avaient l'air confortables au premier coup d'œil, étaient disposés librement çà et là, et entre eux trônaient des instruments de musique et de jolies poupées.
Les seules choses qui faisaient penser à une salle de classe étaient un grand tableau noir et les livres qui couvraient tout un mur.
Et de petites silhouettes occupaient cet espace aussi naturellement que s'il leur appartenait.
Avaient-ils entendu mon entrée ? Tous me regardaient, mais chacun à sa manière.
Belesack, vautré sur le plus grand canapé, la bouche grande ouverte de stupeur.
Près de lui, Larane, la sœur de Belesack, qui lisait un livre, une grande poupée posée à côté d'elle.
Et, assis près de la fenêtre ensoleillée, me regardant avec des mines renfrognées, les fils jumeaux de tante Shannet, Giliou et Meylon.
Ils étaient du sang des Lombardi : mes cousins.
