Le mage s'était effondré en prétendant que le monde tournait, après que je l'eus secoué si fort par le col, alors je le traînai jusqu'au salon.
Pendant qu'Axion dormait, il reprit connaissance et m'expliqua tout ce qui s'était passé à la Tour des Mages.
Tout en pleurant à chaudes larmes.
*Snif.*
« Hnng... »
« Ah, ça suffit, arrêtez de pleurer. Vous êtes un homme adulte. Vous trouvez ça normal de brailler comme ça ? Même le bébé reste sagement tranquille. »
« C'est seulement parce qu'il ne sait rien et qu'il dort ! »
« Tss. Ne criez pas quand un bébé dort. Et si vous le réveillez ? Vous en prendrez la responsabilité ? Hein ? »
Le mage se recroquevilla aussitôt et secoua la tête.
Le mouchoir bleu marine qu'il tenait à la main était déjà trempé de larmes.
Il marmonna d'une petite voix :
« C'est juste que... c'est tellement injuste. »
« Injuste ? Qu'est-ce qui est injuste là-dedans ? Quelles que soient les circonstances, comment avez-vous pu ne serait-ce qu'envisager de placer un Cœur de Dragon dans la poitrine d'un enfant sans le consentement de sa tutrice ? »
« E-eh bien, c'est parce que... sur décision du Maître de la Tour... »
« Alors amenez-moi ce Maître de la Tour. Je me ferai un plaisir de lui faire sauter toutes les dents. »
« Iiik ! »
Le visage du mage blêmit instantanément, et il plaqua ses deux mains sur sa bouche.
Les mages de la Tour étaient-ils tous aussi timorés ?
Ce n'était peut-être pas juste de généraliser à partir d'une seule personne, mais je commençais à me poser la question.
Je contemplai d'un œil vide le sommet de son crâne qui gigotait, puis poussai un long soupir et croisai les bras.
« Donc, vous dites qu'il n'y avait pas d'autre choix pour sauver l'enfant. »
« Oui ! Et le bébé était sur le point de mourir quand le Cœur de Dragon s'est soudain mis à vibrer et à résonner ! Alors je... non, le M-Maître de la Tour... a été complètement stupéfait... »
« Hum. »
« C-c'est la vérité ! Je ne sais pas mentir ! »
Quand je plissai les yeux, le mage sursauta et poursuivit, presque à plat ventre :
« C-c'est que... pendant cent ans, quoi qu'on ait tenté, le Cœur de Dragon n'avait jamais réagi... Et voilà qu'il réagissait d'un coup à cet enfant... A-alors je... non ! N-nous avons été curieux... »
« Alors, pour faire une expérience, vous avez posé le Cœur de Dragon contre le cœur du bébé ? »
« ... C'est ça. Le Cœur de Dragon a été absorbé instantanément... et le cœur de l'enfant, qui était sur le point de s'arrêter, s'est remis à battre. »
Les épaules toujours rentrées, il guettait prudemment mon expression.
Ignorant ses coups d'œil craintifs avec un visage aussi impassible qu'une forteresse, je me plongeai dans mes réflexions.
'Donc, si on retire le Cœur de Dragon... Axion pourrait mourir ?'
« Que se passerait-il si on retirait le Cœur de Dragon ? »
« Très probablement... hem... le cœur de l'enfant s'arrêterait... ? »
C'est bien ce que je pensais.
Dans le roman original, grâce au Cœur de Dragon du dragon démoniaque, Axion avait obtenu une magie et une force physique dignes d'un dragon.
Mais en échange, il risquait sans cesse d'être englouti par le miasme du dragon démoniaque.
Comme tout héros qui se respecte, son inconscient avait senti le danger et avait instinctivement scellé son propre pouvoir.
Mais le sceau était imparfait, et en grandissant, il avait été peu à peu assimilé par la conscience du dragon démoniaque.
Et puis, il avait rencontré l'héroïne.
Devenu adulte et le plus grand épéiste de l'Empire, il avait croisé par hasard l'héroïne...
Vanilla Siaster, fille unique de la monstrueuse maison ducale Siaster, une famille si terrifiante que même les oiseaux, disait-on, repliaient leurs ailes plutôt que de survoler ses terres.
« Elle aussi, elle doit encore être un bébé, comme Axion. »
Si je me souvenais bien, ils avaient à peu près le même âge.
« Hm ? »
Le mage, qui se faisait tout petit sur son siège, sursauta à mon murmure.
Je secouai doucement la tête.
« Ce n'est rien. Alors... il n'y a vraiment aucun moyen de le retirer ? »
« Probablement... aucun... »
« Il n'existe pas d'autre méthode ? »
« E-eh bien... »
Tandis que le mage roulait des yeux nerveusement en suant à grosses gouttes, je sombrai dans une profonde réflexion.
'Bon sang. Quel âge avait Axion quand il a détruit le continent après avoir tué l'héroïne ?'
'Une vingtaine d'années ?'
À regarder le bébé qui dormait paisiblement à côté de moi, il ne devait même pas avoir un an.
'Alors... il me reste une vingtaine d'années à vivre ?'
Non.
Attends.
Un souvenir me traversa soudain l'esprit et me glaça le sang.
Maintenant que j'y pensais, la première étape de la chute d'Axion dans le mal, c'était le massacre de la famille de sa mère, qui l'avait abandonné.
Et cette famille, c'était...
Eh oui.
La nôtre.
'Alors dans l'histoire originale... ce corps a abandonné Axion ?'
'Mais alors pourquoi l'avoir adopté ?'
La question me vint à l'esprit, mais il n'y avait plus aucun moyen de la poser à la propriétaire d'origine de ce corps.
'Quand est-ce que ça s'est passé, déjà... ?'
Le roman était raconté du point de vue du héros, mais son enfance n'y était pas décrite en détail.
Elle n'était évoquée que brièvement, lors d'un de ses moments tendres avec Vanilla.
« Une mère ? Je n'ai jamais eu personne que je puisse appeler mère. Pas même un seul instant. »
Non, pas cette réplique-là...
'C'était quand ?'
« Il y a eu deux femmes qui auraient pu devenir ma mère. L'une a tenté de mourir avec moi avant même que j'aie conscience du monde... et l'autre... a tenté de me tuer. Elle disait que j'étais maudit. »
Ah.
Dès que je me souvins de ces mots, je compris que la sœur aînée de la propriétaire de ce corps avait tenté de mourir avec Axion.
'Alors l'accident de calèche n'avait rien d'un accident.'
Attends.
'Pourquoi je ne me souviens que de ce passage-là ?!'
'Quand est-ce que la famille maternelle se fait massacrer, exactement ?!'
Je me pris la tête à deux mains, à bout de nerfs.
Puis, soudain, une autre réplique me revint.
« Alors je les ai tués les premiers. Jusqu'au dernier de ceux qui partageaient le sang de cette femme. Selon les critères d'aujourd'hui... je devais être sur le point d'entrer à l'école primaire. »
L'école primaire.
Ça désignait l'école publique pour les roturiers, qui ne serait fondée que plus tard.
'Donc... vers sept ans ?'
'Ça veut dire qu'il me reste moins de sept ans à vivre ?!'
'Je viens à peine de transmigrer, et je suis déjà en phase terminale ?!'
Cette révélation fracassante me fit l'effet de quelque chose qui m'aurait attrapée par les cheveux pour me tirer vers le bas.
« E-euh... vous allez bien ? »
« ... »
Non.
Ce n'était pas ça.
Ce qui me tirait les cheveux, c'étaient mes propres mains.
Faisant mine de ne pas remarquer les mèches emmêlées entre mes doigts, je lissai calmement mes cheveux.
Malheureusement, le regard du mage, qui disait clairement 'cette femme est complètement folle', ne s'était pas atténué le moins du monde.
« Avant tout... merci d'avoir sauvé l'enfant. »
Je m'inclinai poliment.
Me voyant passer de la femme qui s'arrachait violemment les cheveux à la dame raffinée, le mage se recula discrètement un peu plus loin.
« D-de rien... ? Hem. Ce n'est rien. Je... Je veux dire, nous aurions vraiment dû obtenir votre consentement au préalable... Nous avons mal agi. »
« Non. Vous essayiez de sauver l'enfant. Et... je suis désolée de vous avoir attrapé par le col tout à l'heure. »
Le mage détendit enfin ses épaules voûtées.
Avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, je pris la parole.
« Mais ça ne veut pas dire que je ne peux pas vous tenir pour responsables, n'est-ce pas ? »
« ... Hein ? »
« J'aimerais que la Tour des Mages surveille régulièrement l'état de cet enfant. Vous pouvez faire au moins ça, non ? Bien entendu... pour le restant de sa vie. »
Le mage me regarda comme si j'étais devenue complètement folle.
Et c'est alors qu'une cloche sembla tinter dans ma tête.
C'est ça.
Voilà.
Axion n'a pas encore complètement sombré dans la folie.
Enfin... il finirait par y sombrer.
Dans l'histoire originale, il avait exterminé cette famille parce que ce corps avait tenté de le tuer.
Alors...
Et si j'empêchais simplement que ça arrive ?
Et que je trouvais un moyen de l'empêcher de se synchroniser avec le Cœur du dragon démoniaque ?
Mieux encore, si je pouvais le retirer complètement.
Pour ça, il faudrait que je me serve de toutes les ressources possibles.
Même si cette ressource se trouvait être un mage chétif qu'on pouvait maîtriser d'une seule main.
« Pour le restant de sa vie ? Comment voulez-vous qu'on le surveille éternellement ? »
Le mage avait l'air complètement décontenancé.
« J'ai entendu dire que les mages de la Tour vivaient bien plus longtemps que les gens ordinaires. Surtout le Maître de la Tour. »
« ... »
« Et d'après ce que vous m'avez dit tout à l'heure, n'est-ce pas le Maître de la Tour qui porte la plus grande responsabilité ? Alors il vous suffit de la lui faire assumer. »
Une goutte de sueur roula sur son visage pâle et exsangue, qui semblait n'avoir jamais vu le soleil.
Après s'être longuement tourmenté en suant à grosses gouttes, il finit par répondre.
« ... Très bien. Nous ferons ainsi. »
« Parfait. Alors signez ici, s'il vous plaît. »
« Q-quand est-ce que ces papiers sont apparus... ? »
« Le majordome de notre famille Evanroar est très efficace. Cal, merci. »
Cal, qui s'était approché sans bruit avec les documents pendant que le mage réfléchissait, eut un petit rire franc.
« Ce n'est rien, ma dame. Ce n'est pas tous les jours que vous délaissez les champs pour recevoir des invités au salon. Comment aurais-je pu rester les bras croisés ? »
« Ah, oui... »
Pour une raison ou une autre, ses yeux semblaient briller.
Était-ce une larme qui perlait au coin de ses yeux ?
... Sûrement mon imagination.
Pendant que je parlais avec Cal, le mage termina de signer et me fit glisser les papiers.
« Alors vous vous appelez... Elston ? »
« O-oui... c'est bien ça. »
« Enchantée, monsieur Elston. Je suis Cilia Evanroar, fille de la maison du baron Evanroar. Au plaisir de travailler avec vous. »
Je lui tendis la main.
Après une brève hésitation, il la serra.
« J'ai... beaucoup entendu parler de vous, Dame Evanroar. »
« Vous me connaissez ? »
« Y a-t-il quelqu'un qui ne vous connaisse pas ? »
Sa façon d'éviter subtilement mon regard ne me disait rien de bon.
Cilia Evanroar.
La tante de sang d'Axion, et sa mère adoptive.
Elle n'apparaissait jamais dans le roman original.
En héritant des souvenirs de ce corps, j'avais appris beaucoup de choses sur elle, mais ça ne voulait pas dire que je savais ce qu'en pensaient les autres.
« ... Pourquoi les gens me connaîtraient-ils ? »
« L'excentrique noble dame... obsédée par l'agriculture... »
« ... Pardon ? »
« C'est... ce que j'ai entendu dire. On raconte que vous êtes si obsédée par l'agriculture que vous avez laissé passer l'âge de vous marier et que vous passez vos journées enfermée sur votre domaine à arracher les mauvaises herbes. Une étrange jeune dame qui ne parle que de choses bizarres comme la qualité du sol ou le repiquage du riz, si bien que les gens ont peu à peu commencé à vous éviter... »
« ... »
« Et l'an dernier, en essayant de créer le meilleur engrais du monde, vous avez ramassé, chez toutes les espèces d'animaux, leurs... »
Je ne voulais pas en entendre un mot de plus.
Je me bouchai doucement les deux oreilles, le visage grave.
'Je me demandais pourquoi une noble dame passait ses journées à cultiver la terre...'
'En fait, ce corps est une vraie fanatique de l'agriculture ?'
'Une vraie fanatique, en plus, pas quelqu'un qui fait semblant d'être ordinaire ?'
« Ouiiin ! »
Comme choqué par la révélation, Axion, qui dormait paisiblement jusque-là, éclata soudain en pleurs bruyants.
Il venait sans doute d'apprendre l'identité de la femme qui allait devenir sa mère.
Et pour être honnête...
Moi aussi.
'Donc ma réputation est complètement fichue.'
Impossible d'espérer trouver des amis prêts à m'aider.
Le chemin qui m'attendait, semblait-il, n'allait être qu'une suite d'épreuves.
