« Waaah ! »
Des joues blanches et potelées, douces comme un gâteau de riz, des lèvres rouge cerise et de grands yeux ronds.
Le bébé devant moi était mon enfant.
Et il était incroyablement adorable.
« Ouuung ? »
« …… »
Si adorable, en fait, qu'il était impossible d'imaginer que cet enfant deviendrait un jour fou et mènerait tout un continent à la ruine.
***
Cela faisait un peu plus d'un an que j'avais transmigré dans ce roman.
Tout avait commencé à ce moment-là.
'J'ai transmigré, c'est sûr…'
Les souvenirs qui avaient envahi mon esprit à l'instant où j'avais ouvert les yeux me disaient que j'étais entrée dans le monde d'un roman.
Le seul problème, c'est que je n'avais aucune idée duquel.
'Donc… je suis une noble, c'est ça ?'
Redressant mon dos endolori, je le tapotai plusieurs fois.
J'avais passé toute la matinée courbée à travailler, et tous mes muscles étaient raides.
Les souvenirs dont j'avais hérité disaient clairement que ce corps appartenait à une noble.
'Mais j'ai beau y réfléchir… quel genre de noble fait ce genre de travail ?'
Je fixai, hébétée, la vaste mer de récoltes dorées qui s'étendait devant moi.
'Enfin… même fille d'un baron insignifiant, je reste une noble, non ?'
Cilia Evanroar.
C'était le nom du corps que j'occupais.
La fille du baron Evanroar, d'une modeste famille noble.
Pourtant, son quotidien était… plutôt inhabituel.
D'ordinaire, les dames de la noblesse passaient leur temps à fréquenter les salons pour parfaire leur éducation, à frayer avec d'autres aristocrates, à préparer d'élégants goûters, à broder…
C'est bien comme ça que ça se passe d'habitude, non ?
'Alors, c'est quoi, ça, au juste ?'
Je me massai les tempes en regardant les tiges dorées et chatoyantes devant moi.
'C'est du riz… non ?'
À en juger par les lourds grains qui pendaient à chaque tige, la récolte avait de toute évidence été si abondante que les paysans auraient dû s'étreindre en dansant et en criant :
« Une récolte exceptionnelle ! Une récolte exceptionnelle ! »
Et celle qui avait fait pousser tout ça…
… c'était ce corps.
Vu que c'était son quotidien, je m'étais persuadée d'avoir transmigré dans un de ces romans agricoles.
'C'était ce roman-là… ? Euh… le titre, c'était… Cultiver… Cultiver…'
Ah, oui.
« Même une noble dame peut cultiver la terre ! »
Ce devait être ça.
Je serrai le poing, triomphante, d'avoir enfin identifié le roman où j'étais entrée.
Pour me dégonfler comme un ballon crevé l'instant d'après.
'Haaa… L'agriculture ? Sérieusement ? Mon rêve, c'était de transmigrer dans le corps d'une petite noble et de passer mes journées à boire du thé tranquillement.'
À l'époque, je n'avais absolument aucune idée de ce qu'était vraiment cet endroit.
Je me contentais de faire la moue en triant les souvenirs de ce corps.
'Hmm… À part ça…'
Il y avait encore une chose étrange.
Elle n'était pas mariée.
Mais…
Elle avait un enfant.
Même si je ne l'avais encore jamais rencontré.
J'essuyai de ma manche les gouttes de sueur sur mon front et levai les yeux vers le ciel.
Célibataire…
… et elle élevait un enfant ?
Certes, c'était un de ces romans de romance fantasy coréens, bourrés de rebondissements à la K-romance.
Mais malgré tout, l'univers reposait sur quelque chose qui ressemblait à un monde médiéval conservateur.
Ça n'aurait pas dû être possible.
Et pourtant…
Cette femme y était parvenue.
Vu qu'elle avait déjà terminé les démarches d'adoption avant ma transmigration, elle devait être plutôt déterminée.
Il y avait une raison à cela.
Sa sœur aînée, qui vivait loin du domaine Evanroar, était morte dans un accident de calèche.
Ensuite, ce corps avait adopté l'enfant de sa sœur.
'Aujourd'hui, c'est le jour où cet enfant termine son traitement à la Tour des Mages et vient vivre avec moi.'
L'enfant avait miraculeusement survécu à l'accident, quoique grièvement blessé, et avait été transporté d'urgence à la Tour des Mages pour y être soigné.
Si ma sœur, qui n'était alors pratiquement plus qu'une roturière, avait reçu l'aide de la Tour, c'était uniquement parce que l'accident s'était produit tout près.
À vrai dire…
Certaines choses restaient incompréhensibles.
Pourquoi se trouvait-elle près de la Tour des Mages, si loin du territoire d'Evanroar, avec un nouveau-né ?
Et pourquoi la Tour des Mages, réputée pour son arrogance, avait-elle accepté de soigner l'enfant ?
'… Enfin, peu importe.'
Aujourd'hui, nous allions nous rencontrer pour la première fois depuis la fin du traitement.
« Êtes-vous Dame Evanroar ? »
« Euh… Oui. C'est moi. »
« Nous venons de la Tour des Mages. Hum hum ! »
'… Débarquer comme ça d'un coup, ce n'est pas un peu exagéré ?'
Je plissai les yeux en regardant l'homme apparu brusquement au beau milieu de l'immense champ doré, où flottait une forte odeur d'engrais.
Dans n'importe quel autre roman, un domestique serait accouru annoncer l'arrivée des invités, et tout le monde aurait d'abord pris le thé dans un élégant salon.
« Quoi… où est-ce qu'on est ? Ç-ça sent plutôt mauvais. »
L'homme était apparu dans une pluie de particules d'un blanc lumineux.
Se couvrant le nez avec la robe qui pendait lâchement sur son corps, il regardait autour de lui, désorienté.
À en juger par la magie résiduelle, il s'était téléporté.
'Il ne sait même pas où il se téléporte ?'
Je répondis d'un ton plat.
« Ah. Vous êtes tombé pile sur le champ d'engrais. »
« Q-Quoi ?! »
L'homme recula précipitamment en trébuchant.
Il portait la robe qui symbolisait les mages de la Tour des Mages.
'C'est lui qui devait amener l'enfant ?'
Il avait l'air…
… un peu incompétent.
'Mais où est le bébé ?'
« Les coordonnées étaient correctes… Bizarre. C'est encore à cause de cet enfant ? Hum. »
Le mage marmonnait tout seul d'une voix troublée.
Puis il remarqua mon regard glacial et tressaillit visiblement.
Après une brève hésitation, il me tendit un petit panier rond.
Un mouchoir en couvrait le contenu, si bien qu'on ne voyait pas l'intérieur.
'Le bébé est là-dedans ?'
« Quoi qu'il en soit ! Le traitement d'Axion est terminé, vous pouvez donc ramener l'enfant chez vous. »
'… Je vois.'
Donc le bébé est dans le…
Attendez.
Qu'est-ce qu'il vient de dire ?
« … Pardon ? »
L'homme pencha la tête.
« Oui ? »
« Comment avez-vous appelé l'enfant, à l'instant ? »
« J'ai dit que vous pouviez ramener l'enfant… »
« Non. Avant ça. »
« Ah… J'ai dit que le traitement d'Axion était terminé… ? »
« Axion ? »
Axion ?
Pourquoi ce nom me paraissait-il si familier ?
Et pourquoi un frisson me remontait-il soudain le long de l'échine ?
« Oui. C'est le nom de l'enfant que vous avez adopté, ma dame. »
« C-Ce n'est pas possible ! Cet enfant ne peut pas être Axion ! Non, ça ne peut pas être lui ! »
Tandis que j'agitais frénétiquement les mains, le mage se lança dans une explication exaspérée, débitée à toute allure.
« Vous ne croyez tout de même pas qu'on a échangé l'enfant ? Impossible. La Tour des Mages n'a jamais soigné d'autre nourrisson que cet Axion. Regardez : cette marque sur sa nuque. C'est la tache de naissance qu'il avait déjà. On nous a dit que sa mère était votre demi-sœur, vous devez donc être au courant. »
Le mage souleva prestement le mouchoir.
Dans le panier dormait un bébé angélique, respirant paisiblement.
Et sur la nuque du bébé…
… il y avait une marque noire.
Je retins mon souffle.
À l'instant où je la vis, tous mes poils se hérissèrent.
Aucun doute possible.
Le même symbole que celui qui figurait sur la couverture d'« Axion », le roman que je lisais avant de mourir.
La marque même que le héros portait depuis sa naissance.
Dès que je la reconnus…
… ma tête se mit à bourdonner.
« Je n'étais pas dans un roman agricole… ? »
La gerbe de riz doré fraîchement récoltée, calée sous mon bras, m'échappa et s'éparpilla sur le sol.
« Axion ».
« Axion » ?!
Pas ce roman-là.
Je vous en prie…
N'importe lequel, sauf celui-là.
Ne me dites pas que j'ai transmigré dans ce roman sans espoir, d'une noirceur absolue ?!
« Axion ».
Le roman que j'avais ouvert simplement parce qu'on m'avait dit qu'il était entièrement raconté du point de vue du héros.
… Non.
Ce n'est pas tout à fait vrai.
La vraie raison pour laquelle je l'avais lu, c'est que tout le monde disait que c'était l'un des romans les plus sombres jamais écrits.
Je voulais goûter l'étrange réconfort de se vautrer dans le désespoir le plus total.
… Je n'étais vraiment pas dans un bon état mental avant de mourir.
Pour une raison ou une autre, ce jour-là, j'avais désespérément eu envie de me recroqueviller dans cette poubelle métaphorique et de m'y sentir chez moi.
Alors j'avais ouvert « Axion » avec avidité…
Pour découvrir qu'il dépassait toutes mes attentes et devenait l'un des romans les plus noirs que j'aie jamais lus.
Le héros devient fou… et tue l'héroïne…
Le héros avait tué l'héroïne.
Cela suffisait à tout dire.
Ensuite…
Le continent tout entier avait été coupé en deux.
Tout au long du roman, Axion s'était montré d'une cruauté si effroyable que les lecteurs l'avaient élu à l'unanimité le plus grand héros maléfique de tous les temps.
Et le bébé devant moi, c'est cet Axion-là ?!
Parfaitement inconscient de mon désespoir silencieux, le mage crut apparemment que j'avais accepté son explication.
Il poussa négligemment le panier vers moi.
« Eh bien, prenez-le, je vous prie. Je suis assez occupé. »
Ses mots me ramenèrent à la réalité.
Paf !
Je me giflai les deux joues et secouai violemment la tête.
'Mon Dieu.'
Si c'est vraiment le monde d'« Axion »…
Je ne pouvais absolument pas laisser partir ce mage.
Je grinçai des dents à m'en faire craquer la mâchoire.
Puis je plantai fermement les pieds dans le sol et me jetai droit sur le mage à l'air blasé.
« E-Espèce d'escroc ! »
« W-WAAAH ?! »
Après avoir d'abord posé en sécurité sur le sol le panier où se trouvait Axion, j'empoignai le mage par le col.
Les bras que je m'étais forgés en des années de travaux agricoles étaient bien assez forts pour secouer comme un prunier un érudit qui passait ses journées à étudier la magie !
« Q-Qu'est-ce que vous faites, ma dame ?! »
« Retirez tout de suite ce maudit Cœur de Dragon de la poitrine de cet enfant ! »
La plus grande raison pour laquelle Axion était devenu le Héros Maléfique Numéro Un.
Le Cœur de Dragon du dragon démoniaque.
Implanté en secret dans son corps par la Tour des Mages, sous couvert de traitement médical, alors qu'il n'était encore qu'un nourrisson.
Inséré uniquement pour servir d'expérience…
Ce Cœur de Dragon jouerait plus tard le plus grand rôle dans la folie totale d'Axion.
« Q-Q-Qu'est-ce que vous racontez ?! Q-Quand est-ce qu'on aurait implanté un C-C-Cœur de Dragon ?! »
« Le Cœur de Dragon de Rohad, le dragon démoniaque que votre Tour des Mages a abattu il y a cent ans et gardé en réserve ! Vous l'avez implanté dans le cœur de cet enfant ! Ne croyez pas que je l'ignore ! »
« Hiiik ! C-Comment vous savez ça… ? »
Toujours pendu mollement à ma poigne comme une feuille de papier, le mage leva aussitôt les deux mains en signe de reddition.
« J-Je vous en prie, écoutez-moi d'abord, Dame Evanroar ! Il y avait des circonstances ! »
« Des circonstances, mon œil ! Retirez-le tout de suite ! »
'Sinon, vous et moi, on va y passer tous les deux !'
