Ihyeon était sidéré.
L'éveil en lui-même était certes un phénomène rare.
Mais ce n'était pas comme si je ne risquais jamais d'en voir un de toute ma vie.
Les Chasseurs dotés de niveaux étaient certes rares, mais il y avait pas mal d'Éveillés comme moi, capables seulement d'utiliser le mana après leur éveil.
Ce n'était pas pour rien que les Éveillés étaient enrôlés dans l'armée.
« Mais voilà le truc… »
Je n'avais jamais entendu parler d'un fusil (non, pas seulement d'un fusil : d'un objet) qui s'éveille.
Était-ce seulement possible ?
Aussi puissantes que soient les Larmes, n'était-ce pas le propriétaire qui aurait dû gagner en force dans ce genre de cas, et non le fusil lui-même ?
C'est alors que ça se produisit.
Une fenêtre système apparut devant mes yeux.
「L'objet "Fusil de précision de Choi Ihyeon" s'est éveillé.
Le système est désormais lié et synchronisé à son propriétaire, "Choi Ihyeon".」
« ??? »
Même la fenêtre système affichait un contenu que je n'avais jamais vu ni entendu.
Qu'est-ce que c'était, un éveil d'objet, et une synchronisation du système ?
Mais je compris bientôt ce que cela signifiait.
« … Fenêtre de statut ? »
J'appelai prudemment la fenêtre de statut, d'un ton qui admettait à moitié que j'étais peut-être en train de perdre la tête.
À l'origine, je m'étais seulement éveillé, sans posséder de fenêtre de statut.
Mais alors…
「Fusil de précision de Choi Ihyeon
Trait : Fusil de précision
Niv. 1
Puissance de feu : 0
Portée : 0
Précision : 0
Stabilité : 0
Discrétion : 0
Cadence de tir : 0
Mana : 0
Points de statistiques à répartir : 15」
La fenêtre de statut qui me manquait s'était manifestée sur mon fusil à pierre de mana.
« Qu'est-ce que c'est que ce… ! »
J'en restai bouche bée.
D'abord, les noms des statistiques du fusil de précision n'avaient rien d'ordinaire.
D'habitude, on les classait en force, endurance, agilité, sagesse, et ainsi de suite.
'Puissance de feu, précision, stabilité, discrétion… Qu'est-ce que c'est que tout ça ?'
Le fusil de précision, c'était complètement différent.
Bon, c'était un fusil, pas une personne, alors je n'y pouvais rien.
Mais 15 points de statistiques à répartir ?
Même parmi les Chasseurs capables de progresser en niveaux en gravissant la Tour, il existait des distinctions de rang très strictes.
Et le critère de ces distinctions, c'était essentiellement le nombre de points de statistiques accordés par niveau.
Même si, au niveau 1, je ne pouvais les répartir que moi-même.
D'ordinaire, les Chasseurs recevaient environ 3 à 7 points de statistiques par niveau.
Si le talent débordait, jusqu'à 8.
Ceux qui en recevaient une dizaine pouvaient prétendre au rang S : on les appelait l'élite des Chasseurs, avec plus de 500 niveaux.
Parmi les Chasseurs de rang S, ceux qu'on considérait comme des monstres de la catégorie surhumaine avaient paraît-il besoin de 10 points ou plus.
Honnêtement, je n'en savais pas beaucoup plus.
Mais ce fusil de précision avait 15 points à répartir.
« S-si c'est comme ça, alors surhumain… ou plutôt, surfusil ? »
Je bafouillai ces mots.
Le pouvoir des Larmes.
L'effet était indéniablement réel.
Mais je ne le savais pas encore.
… Que même ceux que je rangeais dans la catégorie surhumaine n'avaient jamais reçu 15 points de statistiques à répartir.
Je fixai intensément une statistique en particulier.
Le mana, précisément.
'Je n'en suis pas encore sûr…'
Peut-être qu'en augmentant le mana, je pourrais surmonter ma maudite réserve de mana.
Non, c'était plus qu'une intuition : c'était presque certain.
Je pourrais dépasser non seulement le deuxième palier, mais atteindre le troisième.
Je refermai la fenêtre de statut sans répartir les points pour l'instant.
Rien ne semblait tout à fait réel.
« Inventaire. »
L'inventaire que je n'avais jamais pu utiliser jusque-là s'ouvrit comme par magie.
'Se pourrait-il… que ça marche aussi ?'
Je pris avec précaution le fusil à pierre de mana et le tendis vers l'inventaire.
Normalement, les fusils à pierre de mana n'étaient pas des objets officiels et ne pouvaient pas entrer dans l'inventaire.
Seuls les sous-produits issus de l'abattage de monstres et les objets réservés aux Chasseurs pouvaient y être rangés.
Mais…
Fouuuh… !
« !!! »
Contrairement à ce que je craignais, le fusil à pierre de mana glissa sans accroc dans l'inventaire et y apparut sous la forme d'une petite icône.
Je fixai cette icône d'un regard vide.
Puis je vérifiai de nouveau le trait dans la fenêtre de statut.
Sans aucun qualificatif, simplement « Fusil de précision ».
J'ouvris la fenêtre du trait pour en consulter le détail.
「Fusil de précision de Choi Ihyeon
Classification : Fusil de précision
Description : C'est un fusil de précision.」
« Pff. »
Je ne pus m'empêcher de laisser échapper un rire sec devant une description aussi laconique.
'Bon, un fusil de précision reste un fusil de précision, après tout.'
Paradoxalement, c'est justement cette explication qui m'aida à reprendre un peu pied dans la réalité.
Si un fusil pouvait parler, il s'exprimerait sans doute exactement comme ça.
En tout cas, une chose était claire : mon fusil s'était éveillé en buvant des larmes, comme un mensonge impossible.
« … Qu'est-ce que je fais, maintenant ? »
C'était bien là le problème.
Un fusil qui venait de s'éveiller, et moi au bord de la réforme.
Devais-je signaler que le fusil s'était éveillé et qu'il m'était lié, puis continuer à supporter l'armée ?
L'armée essaierait sûrement de me garder, en disant que c'était la chose juste à faire.
Et c'est vrai que j'avais voulu protéger les gens, dans l'armée aussi.
'Avec un pouvoir pareil, je n'en ai plus envie.'
Les choses avaient changé.
Un soldat lié à une unité, qui se contente de répondre aux ordres de déploiement ?
Je voulais voir plus loin que ça.
Une façon de protéger davantage de gens.
Et le moyen le plus sûr de protéger les miens.
Cela se trouvait entre les mains d'un Chasseur libre d'agir, pas d'un soldat.
Et puis, après avoir encaissé toutes ces moqueries et tout ce mépris, l'armée m'avait finalement offert une réforme forcée en cadeau : je ne pouvais plus éprouver le moindre attachement pour elle.
« … Oui. Je pars. »
Ma décision était prise.
***
Le lendemain.
Dès le matin, je me rendis directement au bureau du commandant de bataillon.
« Mon commandant, sergent-chef Choi Ihyeon, au rapport. »
« Entre. »
La voix de Junghwan n'avait pas changé depuis la veille.
À peine entré, Junghwan me demanda :
« Tu viens pour une demande de permission ? »
« Non, mon commandant. »
« Alors ? Si c'est encore pour me dire que tu ne peux pas être réformé, ou une ânerie de ce genre… »
« J'accepte la réforme. »
« Je m'en doutais… Tu as dit quoi ?! »
Les yeux de Junghwan s'écarquillèrent sous le choc.
Jusqu'à la veille encore, il était bien embêté : je refusais le poste d'instructeur, et je semblais même prêt à accepter une mutation dans une unité ordinaire.
Et en une seule journée, j'avais changé d'avis et décidé de partir ?
Junghwan plissa ses yeux écarquillés et reposa la question.
« Tu n'as pas mangé quelque chose de pas frais, au moins ? »
Ihyeon répondit alors d'un air perplexe :
« Ce n'est pas vous, mon commandant, qui m'avez dit de partir ? »
« Si, c'est vrai, mais… »
Junghwan me fit rasseoir sur la chaise devant son bureau.
« Pourquoi as-tu changé d'avis tout à coup ? »
C'était une question que j'aurais pu facilement anticiper.
Et j'avais déjà préparé la réponse.
« En fait… j'ai parlé à mes parents hier. »
« Et ? »
« Quand je leur ai expliqué la situation dans l'unité, ils m'ont dit de rentrer à la maison. D'aider mon père au magasin. »
« Hmm. »
Junghwan hocha la tête.
Il avait entendu dire que mes parents tenaient une petite supérette de quartier.
C'était une voie courante pour les soldats réformés.
Pourtant, l'intuition de Junghwan, aiguisée par une carrière d'officier sorti de l'académie militaire et monté jusqu'au commandement d'un bataillon des forces spéciales, lui soufflait quelque chose.
'Ce type me cache quelque chose.'
« Tu ne te serais pas ré-éveillé, par hasard ? »
« … »
C'était une question pour me sonder, mais mon expression resta parfaitement impassible.
Bien sûr, au fond, je pensais tout autre chose.
'Je m'en doutais, mais on ne devient pas commandant par hasard.'
Pour ce qui était des affaires du bataillon, Junghwan voyait tout comme s'il le tenait dans le creux de sa main.
Même quand les soldats essayaient désespérément de garder un secret, il finissait par tomber une fois ou deux sous les yeux de Junghwan et par être découvert.
Quelle sorte de don fallait-il pour penser à un ré-éveil dans une situation pareille ?
Et puis, ce n'était même pas moi qui m'étais éveillé, cette fois.
Mais comme je connaissais aussi le caractère de Junghwan, je souris naturellement et laissai passer.
« Haha, comment ce serait possible ? Comment je me ré-éveillerais le jour même où j'apprends ma réforme, après avoir vécu quatre ans en tant qu'Éveillé ? Je ne suis pas un héros de roman. »
Honnêtement, Junghwan avait lui aussi des soupçons, mais en même temps, il trouvait que ça ne tenait pas debout.
Une seule journée.
Quelles étaient les chances de se ré-éveiller en une seule journée ?
Pourtant, Junghwan passa outre ses soupçons et déclara :
« Va à l'infirmerie. »
« J'ai mal entendu ? »
J'inclinai la tête, comme pour demander pourquoi il allait jusque-là.
L'infirmerie du bataillon disposait d'un appareil simple de mesure du mana.
Rudimentaire et donc peu précis, il permettait tout de même de confirmer s'il y avait eu ou non un ré-éveil.
D'autant que ma capacité de mana d'origine avait toujours été assez faible.
Junghwan reprit :
« Eh bien, si tu es sûr de toi, tu n'as qu'à passer l'examen. Justement, une directive du commandement est descendue de l'état-major la semaine dernière. Comme beaucoup de cadres éveillent leurs capacités, le cachent, puis se lancent dans des activités de Chasseur après leur départ, un examen médical est obligatoire avant toute libération. »
'C'est dingue…'
Depuis quand une note pareille avait-elle été publiée ?!
Je fis claquer ma langue devant la cruauté de l'armée.
Les Éveillés dotés d'un Niveau sont exemptés du service militaire, mais si on s'éveille dans l'armée, le service est automatiquement prolongé de cinq ans et on est muté à l'Unité des Chasseurs.
C'est pourquoi on mettait tout le monde en garde : il ne fallait jamais, sous aucun prétexte, s'éveiller dans l'armée.
Autrement dit, si mon ré-éveil était confirmé maintenant, mon service serait prolongé de cinq ans !
Pour moi, qui venais de décider de quitter l'armée, c'était un coup du sort d'une cruauté inouïe.
Mais moi…
« Oui, compris. »
Je me levai avec assurance.
Mon attitude disait : allez-y, essayez, si vous êtes si sûr de vous.
« Hmm. »
Junghwan sembla un peu décontenancé par mon attitude et inclina légèrement la tête, mais il prit bientôt les devants vers l'infirmerie.
Vrrrrrr…
L'examen fut vite terminé.
Monter sur l'appareil de mesure en forme de tige pour mesurer la taille et passer au scanner : rien de plus.
Le médecin militaire communiqua les résultats à Junghwan.
« C'est identique. Juste de quoi tirer deux coups de fusil à pierre de mana, pas un de plus. »
Le médecin militaire, qui avait lui aussi l'habitude de se moquer de moi, avait parlé d'un ton teinté de dérision.
En temps normal, j'en aurais été blessé, mais je souris sincèrement.
« Merci d'avoir vérifié, docteur. »
« Hein ? »
Le médecin militaire sembla un peu désarçonné par mon attitude, quelque peu différente de d'habitude.
'Il a dit qu'il quittait l'uniforme aujourd'hui… Il a fini par craquer ?'
Enfin, puisque je partais de toute façon, peut-être que j'avais trouvé une forme de sérénité face à ce genre de remarques.
Bien sûr, la raison de mon sourire était un peu différente de ce que pensait le médecin militaire.
'Qu'ils m'examinent tant qu'ils veulent ! Mon mana va apparaître en hausse, peut-être ?'
Ce qui s'était éveillé, ce n'était pas moi, mais mon fusil.
Il était donc impossible qu'un examen comme celui-là révèle un ré-éveil.
Au début, je m'étais honnêtement demandé si la synchronisation du système ferait aussi reconnaître le mana du fusil, mais ça ne semblait pas être le cas.
N'était-ce pas justement pour ça que je n'avais réparti aucun point de statistique, par précaution ?
Quoi qu'il en soit, tout se déroula ensuite sans accroc.
Quand Junghwan contacta le service du personnel, mon certificat de libération fut délivré sur-le-champ.
« Tu as bien travaillé pendant tout ce temps. »
Junghwan me tapota l'épaule comme s'il s'était donné de la peine.
Mais je pensais tout autre chose.
'Bien travaillé ? Tout était déjà prêt.'
Si Junghwan avait vraiment eu des égards pour moi, il n'aurait pas laissé les sous-officiers, ni même les soldats, cancaner ouvertement sur mon compte dans mon dos.
Il était au courant des affaires des autres bataillons, mais ne savait rien des miennes ?
C'était impossible.
Au fond, Junghwan aussi espérait qu'Ihyeon s'en aille, tout simplement.
Je n'avais pas d'autre choix que d'exaucer son souhait.
« Tu pars demain ? Ou aujourd'hui ? »
Ihyeon répondit aussitôt à la question de Junghwan.
« Puisque c'est décidé, je pars aujourd'hui. »
« Très bien. Tu as bien travaillé pendant tout ce temps. »
« Oui. Fidélité ! »
« Je dois aller à la brigade aujourd'hui, je ne pourrai pas te raccompagner. Désolé. »
« Ce n'est rien ! Merci pour tout ! »
« Et n'oublie pas : jusqu'à ce soir, tu es encore un soldat. Fais attention. »
« Ha, je ne suis même pas un simple soldat. Je ne ferais pas une erreur pareille. »
Ihyeon répondit d'un ton vif et quitta le bureau du commandant de bataillon.
Même une fois qu'il fut complètement sorti, les yeux de Junghwan gardaient cette lueur interrogatrice (« Qu'est-ce qui lui prend, à ce type ? »), mais il ne pouvait pas l'imaginer.
Comment aurait-il pu penser qu'un fusil s'était éveillé ? Pas même une personne : un fusil.
Au mieux, il se dirait sans doute que la supérette du père rapportait plus que la maigre solde d'un soldat.
De retour au quartier des célibataires, Ihyeon rassembla aussitôt son fusil et ses affaires.
Il n'y avait pas grand-chose qui méritait le nom de bagages.
Juste quelques vêtements simples et des objets divers.
Cette dernière année, je n'avais pas vraiment vécu, je m'étais contenté d'exister, et mes affaires s'étaient naturellement raréfiées.
Alors que j'allais quitter le quartier des célibataires, des sous-officiers que je connaissais bien approchaient au loin en ricanant entre eux.
« T'as entendu ? Le Précoce s'en va enfin. »
« Il était temps. Le commandant a pris une sacrée décision. »
« En fait, le commandant l'espérait aussi, tu sais. »
« … Hé, là-bas. »
Puis ils remarquèrent Ihyeon devant eux et se raclèrent la gorge, gênés.
Park Geonwoo, qui portait les galons de sergent-chef, éleva la voix avec effronterie.
« Hé, le Précoce, t'es même plus soldat, pourquoi tu fais autant attention ? Dis au revoir, c'est tout. À plus~ »
Geonwoo agita la main d'un air moqueur.
C'était un camarade de promotion d'Ihyeon, mais il faisait partie de ceux qui le mettaient ouvertement à l'écart, persuadé, semblait-il, d'avoir été privé d'avancement à cause de ses résultats au tir.
'Dans les forces spéciales, on n'est pas recalé pour ça, abruti.'
Qu'il le sache ou non.
En temps normal, Ihyeon aurait simplement ri et serait passé son chemin, mais à présent, il n'avait aucune intention de se retenir.
Toc… toc…
Ihyeon marcha droit sur Geonwoo.
Puis il lui colla son visage sous le nez.
Geonwoo, qui faisait une dizaine de centimètres de moins qu'Ihyeon, recula d'un bond, sous le choc.
« Q-qu'est-ce qui te prend ? T'es malade ? »
« Hein ?! »
Les sous-officiers alentour se crispèrent, se demandant si une bagarre allait éclater, et observèrent la scène avec attention.
Même à moitié éveillés, nous étions tous deux des Éveillés et des membres des forces spéciales.
Une fois que les poings se mettaient à voler, ça ne finissait jamais proprement.
La tension était sur le fil du rasoir.
Mais après avoir fixé Geonwoo en silence un long moment, Ihyeon laissa soudain échapper un petit rire.
« Ouais, prends soin de toi, enfoiré. »
« Quoi, quoi ? »
Le sourire d'Ihyeon s'élargit.
Inutile d'en dire davantage.
À quoi bon parler à un déchet qu'il ne reverrait jamais ?
