Devant mon apparition soudaine et mon invitation, Jereuth fut fort surpris, mais il retrouva vite son calme. C'était bien un chevalier qui avait traversé d'innombrables champs de bataille.
Boum !
Jereuth frappa vigoureusement sa poitrine du poing et inclina la tête.
« Cela faisait longtemps, Votre Altesse Leonardo. Je suis heureux de vous voir en bonne santé. »
« Merci de vous en soucier. »
« Bien. Cependant, je suis ici pour voir Sa Majesté. D'après cette servante, je suis venu parce que Votre Altesse souhaitait que je voie Sa Majesté. Je ne puis donc pas voir Votre Altesse en premier. »
On sentait un léger mécontentement sous son visage impassible et sa voix calme. Comme s'il me demandait si moi, le prince héritier, j'étais plus important qu'une audience avec le roi.
'Comment tourner ça...'
Jereuth avait un caractère bien trempé. Et on le disait déçu par une famille royale sans force.
L'attitude à adopter était donc...
« Ce n'est pas une requête, c'est un ordre, commandant. »
« ... ? »
« Je vous le répète : j'ai quelque chose à vous dire avant que vous ne voyiez Sa Majesté. Suivez-moi pour l'instant. »
Je n'avais rien à perdre, alors je choisis la fermeté. Si je demandais docilement à Jereuth quelque chose comme « Haha, et si nous bavardions un peu ? », j'avais le sentiment qu'il m'ignorerait.
Et même s'il ne m'ignorait pas et acceptait de discuter, j'avais le sentiment que je perdrais l'initiative.
« Un ordre... dites-vous. »
À ces mots, les épais sourcils de Jereuth tressaillirent. Un pli se forma sur son front. Il semblait fort mécontent de ce gamin de prince héritier qui osait lui donner un « ordre ».
Mais, pour l'instant, ma méthode avait peut-être porté ses fruits.
« Soit. Je vous accorderai un moment avant de voir Sa Majesté. Dois-je entrer dans cette pièce... ? »
J'étais sauvé.
« Oui. Entrez, je vous prie. »
Sur ma réponse, Jereuth entra sans hésiter dans la chambre de la reine. Elly, elle, restait désemparée, sans trop comprendre ce qui se passait.
Elle me demanda prudemment :
« Euh... Votre Altesse, dois-je attendre dehors, alors ? »
« La conversation risque d'être longue, tu peux rentrer te reposer. »
« Non, j'attendrai. Je suis la servante de Votre Altesse. »
Elly s'exprimait poliment, comme toujours.
« Alors, pendant que tu attends, fais donc un peu de ménage dans la chambre de Sa Majesté. »
« La... la chambre de Sa Majesté ? Moi ? »
« Oui. Ça pose un problème ? »
« C'est que... je ne suis qu'une servante de bas rang. Que quelqu'un comme moi ose servir Sa Majesté... »
Une servante de bas rang n'avait donc pas le droit de nettoyer la chambre du roi.
Je m'en doutais, mais Elly était vraiment loyale envers la famille royale.
'Il faudra que je lui demande un jour. Pourquoi elle est si dévouée envers moi et la famille royale.'
« Alors, à partir de maintenant, tu es servante principale. Tu as donc qualité pour nettoyer la chambre de Sa Majesté. »
« ... Ser... servante principale ? Moi ? »
« Oui. Alors occupe-t'en un moment, pendant que je m'entretiens avec le commandant Jereuth. »
« Vo... Votre Altesse ! »
Elly voulut ajouter quelque chose, mais je fis semblant de ne pas l'entendre et fermai la porte. Puis je m'approchai de Jereuth.
Jereuth parcourait en silence la chambre de la reine d'un regard où se mêlaient bien des émotions.
'Maintenant que j'y pense, c'était dans le journal de la reine. Jereuth était amoureux d'elle.'
Le roi, la reine, Jereuth et plusieurs autres compagnons avaient autrefois été camarades d'aventure. Dans ces conditions, il était naturel que des sentiments naissent entre eux.
Surtout, la reine était une femme d'une grande beauté. Bien sûr, je n'avais vu d'elle que son portrait, il y avait donc peut-être eu un peu de Photoshop, pardon, de « retouche », mais même en tenant compte de cela, la reine était vraiment belle.
Une telle femme, qui de surcroît partageait ses idées : on comprenait que Jereuth ait vu en elle non pas une « camarade », mais une « femme ».
« Eh bien, pour quelle raison m'avez-vous fait venir ? »
Comme je m'approchais, Jereuth cessa d'observer la chambre de la reine et baissa les yeux sur moi.
Le vieux vétéran en armure lourde faisait deux fois ma taille, à moi, un enfant de douze ans.
C'était le commencement. Le « commencement » qui déciderait si j'échouerais à prendre le pouvoir pour finir un jour pendu au gibet, ou si je parviendrais à saisir une bouée de sauvetage porteuse d'un peu d'espoir.
Je levai la tête bien haut, regardai Jereuth et déclarai :
« Le royaume est au bord de la ruine. C'est pour cela que je vous ai fait venir, vous, en qui je vois le seul espoir. »
« ... Le royaume est au bord de la ruine ? »
« Oui. Vous n'allez tout de même pas me dire que vous l'ignorez. »
J'avais ma propre idée, mais je posai une question ouverte pour entendre d'abord celle de Jereuth.
Seulement, comme pour prouver qu'il était lui aussi un vieux vétéran qui avait longtemps arpenté les champs de bataille, il ne me livra pas facilement le fond de sa pensée comme je l'espérais.
« Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Bien sûr, le royaume est en pleine tourmente depuis la fin de la guerre de trente ans contre les démons, mais il n'est pas au bord de la ruine. Notre royaume est un pays faible comparé aux grandes puissances qui l'entourent, mais la situation n'est pas si grave. »
« ... »
« Mais pour quelle raison Votre Altesse pense-t-elle que le royaume est au bord de la ruine ? »
Tout comme moi, cet homme semblait me sonder. À moins qu'il ne me signifie d'arrêter ces jeux d'esprit inutiles et d'en venir au fait.
Mais pour prendre l'initiative, je devais remporter cette joute. Pour que moi, le faible, je puisse faire du puissant Jereuth mon bras armé, je devais montrer autant que possible que je lui étais supérieur.
Je décidai donc de frapper un peu plus fort.
« Je suis déçu. Que vous ignoriez la crise que traverse le royaume. »
« ... Déçu ? Ha, Votre Altesse est déçue de moi ? »
Il semblait fort contrarié.
« Oui. Sa Majesté m'a dit que vous, au moins, étiez un sujet loyal du royaume, un chevalier sage et fort. Mais si vous ne voyez pas clairement la crise du royaume, comment ne serais-je pas déçu ? »
« Sa Majesté a dit cela de moi ? »
« Il l'a dit. Et ma mère, la reine, le pensait aussi. C'est écrit ici, dans son journal. »
Je sortis le journal de la reine que j'avais glissé contre ma poitrine, le lui montrai et dis :
« Voici le journal de ma mère. Elle y a écrit en détail ce qu'elle pensait de vous. »
« ... ! »
À la mention de la reine, l'expression de Jereuth vacilla légèrement. Peut-être tenait-il encore à elle.
Chérir l'épouse de son maître, le roi, était peut-être indigne d'un chevalier, mais cela m'était parfaitement égal. Je me réjouissais simplement d'avoir une carte de plus à jouer contre Jereuth.
Jereuth ne pouvait détacher les yeux du journal de la reine.
Je le rangeai lentement contre ma poitrine et repris la parole. Non sans pousser, délibérément, un soupir.
Ouf.
« Je me suis trompé, semble-t-il. Si vous ignorez vraiment que le royaume est en crise, je ne veux pas perdre mon temps. J'aurais mieux fait... de placer mes espoirs dans le "commandant du 1er ordre" et d'aller le voir. »
« ... ! »
« Vous pouvez disposer. Allez voir Sa Majesté, votre vieil ami, et évoquez le bon vieux temps. »
Je ne pensais pas un mot de cette histoire d'aller voir le commandant du 1er ordre. D'après ce que j'avais appris plus tôt pendant l'audience avec le roi, le commandant du 1er ordre était l'homme du duc Vaimal, et celui du 2e ordre l'homme du duc Panshin : il n'y avait rien à gagner à aller voir l'un ou l'autre.
Je l'avais pourtant dit pour piquer Jereuth au vif. Je me disais que si moi, le prince héritier, j'annonçais vouloir aller voir le « commandant du 1er ordre », simple laquais de la noblesse, le loyal Jereuth réagirait.
Et cela sembla fonctionner, car le visage de Jereuth se crispa.
« Ce commandant du 1er ordre est un subordonné des nobles qui pourrissent et tordent ce royaume ! Dire que je vaux moins que lui... Retirez ces paroles, je vous prie ! »
Bingo.
J'esquissai un sourire et répondis :
« Vous savez donc que les nobles sont le problème du royaume. Il aurait mieux valu le dire dès le début. »
« ... Vous me mettiez à l'épreuve, c'est cela ? »
« Oui. Pour voir si vous pensiez comme moi, et donc si vous étiez quelqu'un en qui je pouvais avoir confiance et sur qui je pouvais compter. »
Hum, hum !
Jereuth toussota, plein de mécontentement. Peu importait : j'avais sondé ses pensées comme je le voulais, je poursuivis donc ce que j'avais à dire.
« Comme vous le disiez, commandant, ce royaume vacille à cause des nobles. Après la fin de la guerre d'une trentaine d'années contre les démons, le royaume s'est appauvri, mais le luxe et les plaisirs des nobles ne montrent aucun signe de recul. Le peuple se tue à la tâche pour survivre tant bien que mal, et les nobles lui extorquent tout. »
« ... »
« Le peuple est le fondement du royaume, mais ce fondement meurt de faim et se fait ronger. Il n'y a pas que les nobles : les bandits, les voyous, tous les puissants sucent le sang d'un peuple innocent. »
Je commençai par là pour tirer parti du fait que Jereuth était « un commandant de chevalerie d'origine roturière, qui se souciait du peuple du royaume ».
Après m'avoir fixé un moment en silence, Jereuth hocha la tête.
« ... Votre Altesse dit vrai. Cependant, j'ignorais que Votre Altesse se souciait autant du peuple du royaume. Comme vous n'êtes pas sorti de votre chambre depuis votre plus jeune âge, je pensais que vous aviez renoncé au royaume, comme Sa Majesté. »
« Il est naturel que vous l'ayez pensé. Les autres nobles le pensent sans doute aussi. »
« Oui. Toutefois... Votre Altesse, malgré tout, je ne crois pas que le royaume soit au bord de la ruine. Je suis homme à tenir sa langue, donc cela ne prête pas à conséquence, mais si cela parvenait aux oreilles d'un noble, il ne vous laisserait pas en paix, sous prétexte que vous avez tenu des propos dangereux. »
Jereuth admettait que le royaume vacillait, mais il ne semblait pas mesurer l'ampleur de la crise.
Je continuai donc à parler, en m'appuyant sur le <Journal du futur>, sur ce que mon moi futur m'avait raconté.
« Non. Si les choses continuent ainsi, le royaume court à sa perte. Parce que le peuple ne restera pas les bras croisés. »
« Le peuple ne restera pas les bras croisés... ? »
« Oui. Je crois qu'un jour, peut-être dans un avenir très proche, le peuple du royaume se soulèvera. »
« ... Votre Altesse. Dans toute l'histoire de notre royaume de Plank, le peuple ne s'est jamais révolté. Pas une seule fois. Et c'est la fierté de notre royaume. »
« Vraiment ? »
Pas.
Je passai devant Jereuth et me dirigeai vers la fenêtre. La lumière du soleil couchant de fin d'après-midi m'enveloppa à travers la vitre, projetant une longue ombre.
Je ne cherchais pas à créer une ambiance. J'avais simplement besoin de temps pour mettre de l'ordre dans mes idées.
Après avoir rassemblé mes pensées un instant, je déclarai, le regard tourné vers l'extérieur :
« Qu'il n'y ait jamais eu de révolte ne signifie pas qu'il n'y en aura jamais. Commandant, choisiriez-vous de mourir de faim, ou feriez-vous n'importe quoi pour vivre, quitte à vous révolter ? Même un ver se tortille quand on l'écrase : quelle loi dit que le peuple restera sans bouger ? »
« ... »
« Et c'est justement parce que nous n'avons jamais connu de révolte populaire que c'est plus dangereux. Ni les nobles, ni l'ordre de chevalerie, ni les soldats du royaume ne sauront comment y faire face. De plus, si une guerre civile éclate à la suite d'une révolte populaire dans ce royaume appauvri par la guerre contre les démons, les dégâts seront irréparables. »
À ces mots, Jereuth parut plongé dans ses réflexions. Mes paroles avaient visiblement fait mouche.
'Maintenant que ça a bien infusé... je frappe fort ?'
Jereuth avait été profondément déçu par la faiblesse du roi et de la reine. Je devais donc lui faire sentir que j'étais différent d'eux, que j'étais quelqu'un de volonté.
Dos à la fenêtre par où filtrait le couchant, je regardai Jereuth droit dans les yeux et déclarai :
« En réalité, Sa Majesté aurait dû prendre une décision avant que le royaume n'en arrive là. Il aurait dû renforcer l'autorité royale pour tenir les nobles en respect, afin qu'ils ne puissent pas agir à leur guise. Et pas seulement Sa Majesté : la reine, qui le secondait, aurait dû en faire autant. »
« ... Votre Altesse, ces paroles insultent votre père et votre mère... »
« Je ne les insulte pas, j'énonce les faits. Sa Majesté joue aujourd'hui les victimes dépouillées de leur pouvoir par les nobles, mais en réalité, elle ne vaut guère mieux qu'eux. À mes yeux, ce n'est qu'un incapable rongé par l'avidité. Il en va de même pour la reine. Mon père et ma mère sont des faibles qui ont fui, alors qu'ils portaient la lourde responsabilité d'être de sang royal. »
« ... »
« Et, comme on dit, il n'y a pas de paradis là où l'on fuit : la reine est morte de maladie, et Sa Majesté vit comme une morte-vivante, bien qu'elle soit encore en vie. »
Jereuth ne me contredit pas. J'en déduisis qu'il pensait à peu près comme moi.
Le moment était venu de porter le coup de grâce.
'Si ces mots portent, Jereuth acceptera de m'aider. Sinon... il ne me restera plus qu'à m'accrocher à sa jambe de pantalon et à le supplier en pleurant.'
Glups.
Avalant ma salive, la gorge sèche, je déclarai résolument :
« Alors, pour protéger ce royaume, j'ai l'intention de prendre moi-même le pouvoir. Je tiendrai les nobles en respect grâce à une autorité royale forte, et je réorganiserai la nation. »
« ... Une autorité royale forte ? »
« Oui. Mais pour l'heure, je n'ai aucun pouvoir. Je n'ai qu'un titre de prince héritier, purement nominal, et la servante "Elly" que vous avez vue tout à l'heure. »
« Alors... si vous m'avez fait venir, c'est pour me demander de devenir la force de Votre Altesse ? »
« Oui, c'est exact. Commandant du 3e ordre de chevalerie, Jereuth. Je vous demande de devenir mon épée. »
À ces mots, Jereuth afficha du début à la fin une profonde surprise. Ce n'était que naturel.
Le « prince héritier » qui, jusque-là, était resté cloîtré dans sa chambre à passer ses journées dans l'impuissance tenait soudain de tels propos.
Je ne fuis pas le regard de Jereuth et m'efforçai de feindre la fermeté. Pour gagner le cœur de Jereuth, qui préférait les gens à la volonté forte.
Bien sûr, au fond de moi, c'était tout autre chose.
'Pitié... pourvu que ça marche. Pitié.'
La réponse de Jereuth tardait. Je ne savais pas pourquoi elle tardait tant. Une seconde me semblait durer dix ans.
Et puis, quelqu'un avait-il entendu ma prière désespérée ?
Boum !
Jereuth, qui m'avait longuement fixé en silence, se redressa et desserra enfin ses lèvres serrées.
« Exposez-moi votre plan, Votre Altesse. Cette vieille épée vous aidera de toutes ses forces. »
