Gilbert et le garçon qui semblait avoir dix ans étaient assis dans un bureau. Des rayons obliques filtraient dans la pièce et l'emplissaient d'un éclat chaleureux, repoussant d'étranges ombres dans les coins.
Rughsbourgh jeta un regard circulaire avant de remarquer : « Tu les gardes toujours ici... »
Sa voix s'éteignit tandis qu'il observait les ombres persistantes, ce qui poussa le directeur à le fixer d'un air grave.
L'atmosphère se tendit.
Après un long silence, Rughsbourgh soupira et secoua la tête. « Tu es un être humain d'un ennui atroce. Quand est-ce que ça changera ? »
Gilbert haussa les épaules, sans se départir de son sérieux, et considéra la silhouette enfantine assise en face de lui, de l'autre côté d'une table ronde où reposaient deux tasses de café.
Enfin, la voix bourrue de Gilbert gronda, empreinte de respect. « Pourquoi êtes-vous ici ? »
Rughsbourgh but une gorgée de café pour la forme avant de répondre, une pointe de malice dans la voix.
« Rien de grave... Après des siècles enfermé à Milhguard, un vieil ami ne peut pas s'offrir un changement de décor maintenant qu'il y a un nouveau directeur à l'académie ? »
Gilbert le fixa, impassible, quelques instants avant de répondre.
« Non... Non, je vous connais trop bien. Vous n'avez pas parcouru plus de huit cents kilomètres juste pour prendre des nouvelles de vieux amis ou pour respirer un peu d'air frais. Assez de mensonges... Grand Maître Rughsbourgh. »
Le visage de Rughsbourgh se décomposa de façon comique, comme s'il allait fondre en larmes.
Mais son expression se durcit aussitôt et il rétorqua : « Ce visage d'enfant n'est-il pas formidable ? Bon sang, c'est à peine si je me souviens de la dernière fois où j'ai été un vrai gamin ! »
Il suivit du bout de ses doigts minuscules ses traits juvéniles tout en songeant à voix haute.
« Vous allez continuer à tourner autour du pot ? » insista Gilbert, dont la patience s'effritait.
« Les choses deviennent sérieuses à la frontière », dit Rughsbourgh, d'un ton soudain sombre qui capta toute l'attention de Gilbert.
« J'aurais aimé qu'on puisse faire quelque chose pour empêcher tout un continent de tomber aux mains des monstres. Chaque fois que je ressasse le passé, je suis rongé par le dégoût de moi-même pour une erreur aussi grave. Le malheur qui a frappé Selia aurait pu être évité si les dirigeants des Plaines Centrales avaient agi avec fermeté. Mais au bout du compte, la faute me revient, pour les avoir attendus. »
Il poussa un lourd soupir et but une autre gorgée, pensif.
« Mais ce qui est fait est fait. Si nous n'agissons pas vite, les Protecteurs ne suffiront pas à empêcher ces monstres d'empiéter sur les Plaines Centrales. »
« Mais les Plaines Centrales, c'est différent... protesta Gilbert. De tous les cinq continents, le nôtre est le plus civilisé... »
« ... Mais pas le plus fort », le coupa Rughsbourgh, le regard durci, un pli soucieux sur ses traits enfantins.
« J'ai vu des Errants du continent du Nord qui surpassent même nos plus puissants. Je crains que si les monstres commencent à s'infiltrer sur nos terres, ajoutés au fléau croissant des Failles, il ne faille pas longtemps avant que nous aussi soyons précipités dans les profondeurs de l'oubli. »
Sa voix s'alourdit de douleur et d'un désespoir silencieux. « Il ne restera rien de nous. Rien ! »
Gilbert l'observa sans broncher, laissant le silence pesant s'installer avant de parler d'un ton mesuré, les yeux baissés.
« Je suppose que vous êtes venu ici parce que vous avez une solution en tête ? »
Rughsbourgh se renversa contre le dossier, ses jambes pendantes effleurant à peine le sol.
« Oui, j'ai une solution... et j'ai besoin que tu la mènes à bien. »
Gilbert ferma les yeux et secoua la tête avec lassitude.
« Nous avons déjà eu cette discussion, maître Rughsbourgh... En aucun cas je ne retournerai à l'Académie... Il n'y a plus de place pour moi là-bas. »
« Gilbert, écoute-moi. »
Gilbert leva les yeux et soutint le regard intense de Rughsbourgh.
« J'ai un plan pour former une promotion d'élèves très particulière... »
Gilbert plissa les yeux, sceptique, mais la silhouette enfantine poursuivit sans se démonter.
« Ils seront différents de tous les Errants qu'on ait jamais vus... Je compte les forger dans la rudesse même du continent noir. »
« Arrêtez. »
La voix de Gilbert fendit l'air avec une intensité tranchante qu'on ne lui avait encore jamais entendue.
« Je sais exactement ce que vous manigancez, maître Rughsbourgh. Inutile d'en dire plus : j'ai passé trente ans à votre service, bien sûr que je sais comment fonctionne votre esprit. Vous comptez prendre un groupe d'élèves et les abandonner au cœur d'un continent gouverné par les monstres ?! »
Rughsbourgh détourna le regard, l'expression réservée mais éloquente.
En voyant cette réaction, Gilbert sut qu'il avait touché au cœur du problème.
Rughsbourgh avait bel et bien l'intention d'envoyer un contingent de jeunes dans les profondeurs cauchemardesques du continent noir.
C'était tellement lui. L'ancien directeur de l'Académie irait jusqu'à n'importe quelle extrémité, aussi radicale ou injuste soit-elle, pour parvenir à ses fins.
Rughsbourgh se moquait des moyens ; seuls comptaient les résultats.
Un trait de caractère inquiétant qui rendait Gilbert extrêmement méfiant envers cet antique homme-enfant.
« Ça n'a aucun sens ! » Il haussa le ton et se pencha en avant en gesticulant avec force.
« Grand Maître Rughsbourgh, vous allez prendre de vraies personnes et les reléguer au cœur d'une terre infestée de monstres simplement pour protéger notre continent ? Vous savez très bien qu'ils ne tiendront pas un seul jour dans cet endroit infernal ! »
Rughsbourgh balaya l'idée d'un geste de sa petite main. « Comment ça, "vous allez" ? Pfff, tu ne crois pas qu'il est un peu tard pour me sermonner sur un changement de cap ? »
Le visage de Gilbert blêmit à mesure qu'il comprenait. « Non... Vous n'avez pas fait ça. »
Mais Rughsbourgh hocha sa tête d'enfant d'un air suffisant.
« Oh que si. Ce projet a commencé il y a trois ans. J'ai déjà envoyé là-bas trois promotions d'élèves et j'ai perdu tout contact avec elles. »
« Ils sont... morts ? » Les mots restèrent coincés dans la gorge de Gilbert comme des éclats de verre.
« Non, ils ne le sont pas », répliqua Rughsbourgh en secouant la tête.
« J'ai créé une lanterne de vie pour chacun d'entre eux. Certains ont péri, oui, mais même pas un quart. À raison de cent élèves par promotion, trois cents ont été envoyés au cours de la dernière décennie. Et pourtant, je n'ai pas eu le moindre murmure d'aucun d'entre eux... Les morts, elles, semblent tout à fait naturelles. »
Les sourcils de Gilbert se froncèrent sombrement à ces derniers mots glaçants. 'Naturelles ?'
Comment pouvait-on considérer avec autant d'insensibilité la mort d'élèves, des enfants envoyés affronter des horreurs que personne ne devrait jamais avoir à endurer, comme quelque chose de « naturel » ?
La pourriture morale de Rughsbourgh était indéniable, mais Gilbert éprouvait toujours un immense respect pour le vieux comploteur.
'Il a beau avoir cette personnalité répréhensible, je lui dois la vie.'
Lentement, Gilbert maîtrisa son trouble, le regard perdu dans le vague tandis qu'il se plongeait dans une profonde réflexion.
Quand il reprit enfin la parole, son ton était soigneusement mesuré.
« Ce qui veut dire qu'ils sont encore en vie ? Mais bloqués dans un endroit où vous n'êtes pas capable de les joindre ? »
« Exactement », confirma Rughsbourgh d'un hochement de tête.
Ce petit bout d'homme n'était pas seulement le plus éminent érudit de leur époque : c'était un Haut Mage de rang Savant, l'esprit académique le plus puissant et le plus savant des Cinq Continents.
Rughsbourgh avait depuis longtemps maîtrisé les limites théoriques du savoir et s'aventurait dans les domaines ésotériques des magies conceptuelles, comme le temps, la gravité et l'espace.
C'était ce génie des arcanes qui lui permettait d'envoyer des centaines d'élèves dans les profondeurs du continent noir sans jamais y mettre les pieds lui-même.
Gilbert ignorait les subtilités de la façon dont Rughsbourgh avait accompli un tel exploit, mais il comprenait une vérité fondamentale : si le vieux mage admettait avoir perdu le contact, c'est qu'il n'était absolument pas censé le perdre.
Une seule conclusion, inquiétante, s'imposait. « Est-ce que cela implique une sorte d'anomalie ? »
« Très probablement un monstre que nous n'avons jamais rencontré », avança gravement Rughsbourgh.
« Il y en a des centaines et des centaines que nous n'avons pas encore répertoriés, maître Rughsbourgh », fit remarquer Gilbert.
« C'est vrai, mais celui-ci me semble... différent. » Rughsbourgh se pencha en avant, les yeux brillants d'une curiosité résolue.
« Bon sang, tu sais à quel point mon instinct est affûté, Gilbert. Quelque chose rôde sur cette terre maudite, quelque chose qui nous a échappé jusqu'ici, et j'ai l'intention de percer ses secrets. »
Gilbert soupira : il savait qu'il était impossible de faire changer d'avis le vieux comploteur une fois sa décision prise.
Malgré tous ses défauts moraux, les contributions de Rughsbourgh aux Plaines Centrales étaient inestimables.
D'ailleurs, ce n'était pas comme si Gilbert pouvait refuser. Si Rughsbourgh s'était donné tant de mal pour le prendre au piège, la silhouette enfantine était sans aucun doute prête à obtenir sa coopération, de gré ou de force.
Retors et sournois, mais c'était là toute la manière de Rughsbourgh.
Après un instant d'hésitation, Gilbert formula ce qu'il redoutait.
« Alors, qu'attendez-vous de moi, cette fois ? »
Un sourire rusé se dessina sur les lèvres de Rughsbourgh, et un frisson parcourut l'échine de Gilbert.
Ce rictus troublant annonçait quelque chose qu'il ne voulait surtout pas envisager.
'Non... Impossible que maître Rughsbourgh soit pourri à ce point. C'est juste mon esprit qui me joue des tours.'
Pourtant, la lueur dans ces yeux sans âge semblait confirmer sa pire crainte.
« Tu as besoin que je le dise, ou tu as déjà trouvé la réponse ? » le nargua Rughsbourgh.
D'une voix tremblante, Gilbert énonça l'impensable. « Vous voulez que j'enseigne... la survie à la prochaine promotion d'élèves... »
Il détestait enseigner de toutes les fibres de son être, ce que Rughsbourgh savait parfaitement ; ce qui voulait dire que le vieux dépravé prenait un plaisir pervers à lui infliger de tels tourments.
Au grand soulagement de Gilbert, Rughsbourgh écarta cette idée d'un geste désinvolte.
« Naaan... Je sais à quel point tu détestes enseigner. Pourquoi est-ce que je te ferais une chose pareille ? »
Son cœur avait failli lâcher, mais il se calma de nouveau aux paroles de la silhouette enfantine.
Cependant, ce qui suivit fut bien, bien pire.
Se penchant en avant avec une lueur mauvaise dans les yeux, Rughsbourgh annonça avec une joie sadique : « Je veux que tu accompagnes la prochaine promotion d'élèves au cœur du continent noir. »
