Avant d'ouvrir les yeux dans cette forteresse de Burken.
À l'époque où j'étais un simple employé de bureau en Corée du Sud, il m'était arrivé de tomber sur une vidéo.
« Explosion aérienne du météore de Tcheliabinsk »
C'était la vidéo d'une pluie de météores tombée sur une région de Russie.
Le ciel s'éclaircissait peu à peu, puis le météore jetait un éclair et explosait.
Les images des fenêtres d'école et des portes d'usine soufflées par l'onde de choc me restaient encore en tête.
À l'époque, le météore aurait pesé pas moins de dix mille tonnes, pour une explosion équivalente à celle d'une petite arme nucléaire.
D'après les reportages, une usine avait été détruite et on comptait les victimes par milliers.
En termes de dégâts, c'était bien moins qu'un tsunami ou un typhon.
Mais regarder cette vidéo m'avait inspiré, du début à la fin, une crainte d'un genre différent.
Ce que je ressentais maintenant y ressemblait.
Grondement, grondement... !
Le ciel vira au rouge sombre.
La chaleur ardente du mana embrasait l'atmosphère et projetait des ombres sur le sol.
Les deux armées, qui s'affrontaient avec acharnement l'instant d'avant, cessèrent le combat et levèrent les yeux vers le ciel, hébétées.
Au-dessus de leurs têtes.
Vers l'étoile rouge qui enflait dans les airs.
« Qu'est-ce que c'est que ça... »
« Un [Météore infernal] ? »
Craquement ! Crac !
J'avais presque l'impression d'entendre, d'ici, en haut de la tour, les murmures des vivants comme des morts.
Les défenseurs, jusque-là pleins de détermination, cédèrent tous à la panique.
On ne pouvait pas en blâmer le commandement du chef Olif.
Le sort ennemi qui, quelques heures plus tôt, détruisait les murs apparaissait à présent juste au-dessus de leurs têtes.
Crac ! Clac !
Grogne-... ?
Bien sûr, côté archiduché vampire, ce n'était pas différent.
Non, ils semblaient même encore plus déconcertés.
Pour preuve, les morts-vivants qui servaient d'yeux aux nécromanciens fixaient tous le ciel.
À l'heure qu'il était, leur trait exclusif, l'espace de conscience partagée [Lignée], devait être en plein chaos.
Tap, tap, tap ! Tap !
Cette étoile filante rouge sombre était sans le moindre doute leur sort.
Et pourtant, personne dans leurs rangs ne l'avait lancé.
« Pfiou, hé hé... »
Voilà pourquoi j'étais devenu mage.
En haut de la tour, malgré mon souffle court, les coins de ma bouche se relevèrent.
Un seul sort qui attirait l'attention de milliers de combattants : c'était là l'autorité d'un mage de haut niveau.
Bien sûr, convoiter cette autorité sans en avoir les qualifications se payait cher.
Crac !
Tout mon corps fut pris de convulsions.
Goutte. Goutte.
Le sang ruisselait de mes yeux, de mon nez et de ma bouche.
Boum. Boum.
Mon cœur se serra et ma vue bascula.
« Arghh... !! »
Je m'y étais préparé, et pourtant la douleur était si intense que même gémir me coûtait.
Je compris aussitôt pourquoi, dans le jeu, forcer des sorts de haut niveau par surcharge de mana exigeait un trait de force mentale conséquent.
Endurer la torsion de ses propres organes pour achever un sort : combien de mages en étaient capables ?
J'avais plus mal maintenant, en lançant ce sort, que lorsque j'avais été frappé par le [Météore infernal] tout à l'heure.
Glou. Glou.
Les dents serrées, j'avalai d'un trait une potion de régénération.
Elle me brûla la gorge comme du feu en descendant : mes entrailles devaient être en charpie.
J'avais l'impression de verser un ragoût de poisson épicé bouillant dans une gorge à vif.
Comme des arêtes avalées qui tournoient dans un sèche-linge et me raclent sans pitié les parois de l'estomac.
« Argh. Ugh. »
L'ancien moi.
Avant de tomber dans ce monde, je me serais déjà évanoui.
[Activation de [Esprit inflexible du seigneur].]
Mais ce trait qui cassait l'équilibre du jeu me remettait encore une fois sur pied.
Avec un sourire de dément, je saisis une fiole d'une main tremblante.
Cette fois, une potion de mana.
Fwoosh... !
La réserve de mana qui refluait.
Remplie juste avant de s'épuiser, elle maintint le sort.
Enchaînant les potions de mana, je déversai du mana dans le sort sans interruption,
Et retins de force mon corps qui s'effondrait à coups de potions de régénération.
« Gargl. Kof. »
Un liquide, sang ou potion, impossible de le dire, me coulait sur le menton et le cou.
À ce stade, je ne savais même plus si je buvais ou si je versais dans une gorge béante.
L'odeur du sang et le parfum âcre de la potion m'emplissaient la tête.
J'endurai et me concentrai ainsi un moment.
[Activation de [Météore infernal].]
Une notification apparut au centre de ma vue rougie.
Grondement, grondement...
Au même moment, le météore qui grossissait commença lentement sa descente.
Le sort en lui-même avait réussi, mais...
'... Encore un peu.'
Je me raccrochai un instant à ma conscience qui s'effilochait.
D'une main tremblante, j'avalai une autre potion.
Le cœur de ce plan était simple.
Rassembler les morts-vivants grâce à l'aura concentrée des vivants.
Et les anéantir d'un seul coup sous une puissance de feu écrasante.
'Juste un peu.'
Lors de la bataille qui avait servi de modèle à ce plan, le bombardement massif de l'artillerie avait emporté nos propres troupes avec l'ennemi.
Après la bataille, l'état des troupes n'en affichait plus qu'un tiers.
Une victoire à la Pyrrhus, victoire de nom seulement.
À l'époque, je ne le savais pas.
Mais maintenant, je le savais.
'En jouant comme ça, on ne gagne jamais.'
Une fin heureuse où personne ne meurt : impossible sur un champ de bataille baigné de sang.
Je savais bien que la guerre était, plus que partout ailleurs, l'endroit où la frontière entre le bien et le mal s'estompait.
Le pillage et l'incendie y devenaient des délits mineurs.
Un endroit où les vies humaines se changeaient en chiffres.
Poignarder son supérieur pour survivre.
Envoyer ses subordonnés à la mort pour la gloire : rien de plus courant.
[Activation de [Esprit inflexible du seigneur].]
J'étais résolu à survivre dans ce monde.
Fermer les yeux sur sa laideur aurait été un luxe.
Mais.
'C'est justement parce que j'ai décidé de survivre dans ce monde laid.'
Survivre dans ce monde empuanti de sang n'était pas une chose que je pouvais faire seul.
C'est pourquoi, pour assurer avant tout ma propre survie, je ne sacrifierais pas mes alliés comme cette fois-là.
Et puis, sinon, le lieutenant Terren et le type à la barbe de bandit risqueraient de venir hanter mes rêves.
Avalant le goût métallique dans ma bouche avec un léger sourire,
J'agrippai mon bâton à le briser et le déplaçai.
[Activation de [Météore infernal].]
Comme je l'avais constaté plusieurs fois, les compétences tirées de [Perspicacité du guerrier] atteignaient aussitôt leur maîtrise maximale.
Et une maîtrise du sort de cent pour cent permettait même d'infléchir la trajectoire d'un météore en chute.
Craquement... !
Je pointai mon bâton vers l'armée des morts-vivants.
De mon corps en lambeaux, je canalisai le mana pour fixer la cible.
Le météore qui descendait lentement accéléra brusquement.
Il dévia gracieusement de sa trajectoire d'origine et fila droit vers le centre de l'armée des morts-vivants.
'Ça a marché...'
Ma vue bascula.
[Activation de [Perspicacité du guerrier].]
[Compétence acquise.]
[Bouclier spirituel (niveau 5)]
Une notification apparut.
« [Bouclier spirituel]... ! »
Un bouclier gris, dressé par un nécromancien vampire caché, arrêta le météore embrasé.
Fracas !
Le météore pulvérisa le bouclier et s'abattit au milieu de l'armée des morts-vivants.
Ma vue clignota comme une pellicule coupée image par image.
Mon corps vacillant finit par heurter le sol avec un bruit sourd.
Caché par les créneaux de la tour, je ne voyais plus rien, mais les acclamations lointaines et la chaleur en disaient long.
Une réussite parfaite.
« Leur magie leur est tombée sur la tête ! C'est le moment ! »
« Toutes les forces, à l'attaque ! Chassez ces déterreurs de cadavres ! »
Les acclamations et les trompettes résonnaient à mes oreilles.
Un [Météore infernal] à cent pour cent de maîtrise.
Plusieurs fois plus grand et plus puissant que ceux que les vampires avaient lâchés sur les murs ou sur le lieu d'exécution.
Une puissance de feu qui changea les trois mille morts-vivants restants en fétus de paille devant une torche.
« Des renforts ! Les renforts de l'archiduc Gabir sont arrivés ! »
« Ouaaaah ! Pour Sa Majesté ! »
C'est vrai.
Maintenant que j'y pensais, la rumeur d'une arrivée de renforts avait couru.
En l'an 1023 de l'empire, l'archiduc Gabir devait patrouiller les frontières avec son armée.
Ses forces aideraient grandement à nettoyer les restes des morts-vivants.
« ... Kof ! »
En tout cas, j'avais l'impression d'avoir les entrailles retournées.
Pas une douleur à en mourir, plutôt un ballonnement.
Hum, ne pas avoir mal, ça voulait peut-être dire que c'était plus grave ?
Peu importe, je pouvais me reposer, à présent.
Olif se chargerait du reste.
Fiouuu...
Une brise fraîche m'effleura le visage.
Le mana en ébullition s'était calmé.
Contemplant le ciel où la teinte rouge s'estompait lentement...
Je fermai les yeux.
***
« ... Donc. Estimant qu'il fallait tenir la porte, vous avez mené la moitié de la garnison contre une armée de morts-vivants cinq fois plus nombreuse ? »
« C'est exact. »
« Et pendant que vous teniez, un mage ennemi a lâché par erreur un sort tactique de niveau bataillon sur ses propres troupes ? »
« Je ne m'y connais pas en magie, je ne peux donc pas confirmer ce point. Toutes mes excuses, archiduc. »
Le château du seigneur, dans la forteresse de Burken.
Un silence pesant s'était installé dans l'ancien bureau du baron.
Deux personnes se trouvaient dans la pièce.
Le chef d'état-major aux cheveux blancs, tête baissée, raide comme un piquet.
Et l'homme d'âge mûr enfoncé dans le fauteuil ouvragé de l'ancien baron.
« Quelle remarquable coïncidence. »
L'archiduc Gabir Maraz.
On le connaissait sous bien des noms.
Le mandataire de l'empereur. Le commandant suprême de l'armée du Sud.
L'inspecteur des forteresses frontalières. Le Juge aux yeux de givre.
Mais s'il fallait n'en retenir qu'un, tout le monde citerait le dernier.
'... Le Juge aux yeux de givre.'
Le pouvoir de lire non seulement les expressions et les regards, mais aussi les émotions et les pensées.
Quand les yeux bleus de l'archiduc Gabir s'allumaient, aucun mensonge ne pouvait échapper à sa vigilance.
Même le baron Burken, seigneur de la forteresse et supérieur d'Olif, n'avait pu se soustraire à ce regard.
Trois jours après que le [Météore infernal] eut anéanti l'armée des morts-vivants et que les renforts de l'archiduc eurent repoussé les troupes supplémentaires de l'archiduché vampire.
Au matin de ce troisième jour, le baron Burken, qui avait saigné la forteresse à blanc pendant dix ans, s'était évanoui comme la rosée sur le lieu d'exécution.
Le chef d'accusation : « Déloyauté envers Sa Majesté l'Empereur, mise en péril des frontières de l'empire. »
« Relevez la tête, Chef. Et parlez franchement. Pourquoi avez-vous fait cela ? »
Olif releva la tête.
L'archiduc caressait lentement sa barbe brune.
La question omettait son objet, mais Olif comprit.
Pourquoi engager la moitié de la garnison à la porte fracassée.
Qu'est-ce qui avait poussé un commandant aguerri comme lui à une opération aussi téméraire.
« ... »
Olif déglutit avec peine.
Les yeux de l'archiduc luisaient faiblement.
Un mensonge signifierait la mort.
Mais tout dire pourrait lui nuire.
Le mercenaire qui l'avait sauvé du nécro-ogre.
Un membre de l'ordre secret des chevaliers impériaux.
Le véritable héros qui avait sauvé la forteresse.
« Comme je l'ai dit... parce qu'il fallait tenir la porte. »
« Même si tous les soldats devaient y mourir ? »
« Je comptais mourir le premier. »
« Saviez-vous que le [Météore infernal] tomberait sur les morts-vivants ? »
« ... Non. »
« Je vois. »
La lueur des yeux bleus s'éteignit lentement.
Olif soupira intérieurement de soulagement et s'inclina de nouveau.
Ce n'était pas un mensonge.
La résolution de mourir.
Et pour le [Météore infernal].
'... Mais.'
Pour un chevalier de haut rang, c'était stupide.
Un témoignage qui méritait un blâme pour incompétence, voire la révocation de son titre de chevalier.
'Et pourtant, sire Ash. Je n'ai pas oublié votre bienfait.'
Malgré tout, Olif se sentait soulagé.
Au moins, il n'avait pas trahi les serments prêtés lors de son adoubement.
Il était resté loyal envers Sa Majesté, qui avait étendu sa clémence jusqu'à cette forteresse reculée.
Et il n'avait pas oublié le bienfait de celui qui lui avait sauvé la vie.
« Un mercenaire s'est distingué dans cette bataille. »
« ... Pardon ? »
« Le mercenaire qui a aussi servi de commandant. Feu le baron Burken l'a mentionné à plusieurs reprises. »
« ... Vraiment ? »
Un frisson lui parcourut l'échine.
Olif n'avait rien ressenti de tel depuis des années, depuis qu'il était devenu chevalier.
« Quelque chose de suspect ? »
« Il a fait preuve de loyauté envers l'empire et Sa Majesté. »
« Je vois. » L'archiduc eut un rire grave.
Le bout de son doigt tapota deux fois l'accoudoir, puis il se leva.
« Où est ce mercenaire, à présent ? »
***
L'odeur du bois sec.
La chaleur lourde d'un linge mouillé posé sur mon front.
Une brise fraîche qui me chatouillait le visage dans l'air humide.
Comparée à la bataille acharnée d'avant mon évanouissement, l'atmosphère était bien trop paisible.
« ... »
... Sauf pour la paille du lit qui me piquait le dos.
Ça grattait affreusement.
Mais des sensations intactes, c'était une bonne nouvelle.
« ... »
Les yeux fermés, je remuai prudemment le corps.
Les doigts. Les orteils. Les membres, jusqu'au cou et à la mâchoire.
Tout bougeait bien.
Il ne manquait rien.
'... J'ai survécu.'
Le soulagement vint en premier.
Puis la fierté et un brin d'impatience.
[Haut fait de victoire ! Vous avez remporté la défense d'un siège !]
[Haut fait de victoire ! Vous avez remporté une bataille extrêmement difficile !]
[Haut fait de victoire ! Vous avez vaincu seul dix ennemis !]
[Haut fait de victoire ! Vous avez vaincu seul cent ennemis !]
[Haut fait de victoire ! Vous avez vaincu seul mille... !]
[Haut fait de victoire ! Vous avez lancé un sort de haut niveau... !]
[Haut fait... !]
« Grands dieux ! Le cadavre s'est réveillé ! Chéri ! Chéri ! Il est vivant ! »
Fracas !
... Ou pas.
