Rectification.
Pas de chambre luxueuse dans le château du seigneur pour le héros qui avait sauvé la forteresse, pas de jolie servante pour changer les compresses humides toutes les heures.
J'étais dans un village, un peu à l'écart de la forteresse.
Le village de Burken, rattaché à la forteresse de Burken pour ne former qu'un seul domaine.
Plus précisément, dans une chambre d'auberge.
La tantine qui m'avait traité de cadavre était l'aubergiste.
« Comment je l'aurais su ? Ça faisait trois jours que vous n'aviez pas ouvert l'œil. Je vous prenais pour un cadavre qui respire. »
« ... »
« Brûlant un moment, glacé le suivant. Comme ces malades qui ne tiennent pas plus d'un jour ou deux. »
Tout de même, traiter un vivant comme un cadavre, c'était exagéré.
Cinq minutes plus tôt, persuadée qu'un mort-vivant s'était réveillé, l'aubergiste était montée armée d'une hachette, avait trébuché dans l'escalier et dévalé les marches en lâchant son arme.
La hachette avait décrit un arc juste au-dessus de mon lit.
Cinq centimètres plus bas, et ma cuisse finissait en sashimi.
Putain. J'en avais encore froid dans le dos.
« Ah, quand est-ce qu'il arrêtera de laisser traîner cette hache partout, celui-là ! Tss, tss. »
Bref, pourquoi étais-je là ? D'après elle, un chevalier grand et beau m'y avait déposé.
Cheveux blancs, armure ensanglantée, insigne du baron Burken, et ainsi de suite.
Les traits qu'elle énuméra, les yeux rêveurs, désignaient tous une seule personne.
Le chef d'état-major de la forteresse de Burken, chevalier de haut rang.
Le Mentor aux cheveux blancs, l'Honnête : Olif.
'Il y a trois jours, donc juste après la bataille.'
Impressionnant.
J'avais envisagé de me réveiller dans un cachot.
Quand il m'avait trouvé évanoui, je devais être étalé au milieu des fioles de potion brisées.
Sur une tour qui surplombait la porte.
Même un imbécile aurait compris que c'était moi qui avais lancé [Météore infernal].
'Je l'avais senti quand il avait accepté ce plan absurde... mais ça veut dire que j'ai gagné toute sa confiance.'
Ce loyaliste pointilleux de l'empereur avait forcément revu son estime à la hausse.
Sans un bond spectaculaire de sa confiance, il ne serait pas du genre à taire mon cas.
La seule magie de l'école vampirique valait, au minimum, les travaux forcés dans l'empire, au service de Luark, le dieu de la lumière.
Pourquoi me couvrait-il ? Je n'en savais rien.
Quoi qu'il en soit, il garderait le silence.
« Ces chauves-souris. Heureusement qu'on les a repoussées. »
Pensant peut-être que j'étais curieux, la tantine de l'auberge me raconta les suites de la bataille sans que je lui demande rien, tout en balayant le plancher.
Je bus quelques gorgées d'eau posée sur la table et l'écoutai en silence.
Une fois les digressions écartées, cela donnait ceci.
Le siège de la forteresse de Burken avait pris fin trois jours plus tôt.
Malgré la porte enfoncée, les défenseurs avaient tenu sans que leur moral flanche.
Enfin, les renforts de l'archiduc Gabir étaient arrivés et avaient repoussé le gros des troupes de l'archiduché vampire.
Ce qui retint mon attention, ce fut la dernière partie.
« Combien ils étaient ? Près de dix mille, à ce qu'on dit. »
'Merde.'
Les quatre mille morts-vivants n'étaient que l'avant-garde.
Le gros de l'armée qui suivait comptait dix mille têtes à lui seul.
C'était absurde au point de m'en faire claquer la langue.
À en juger par les signes, l'archiduc vampire ne s'était pas encore éveillé, et pourtant ses vassaux avaient lancé une armée de dix mille hommes.
Même en difficulté Inferno, cela avait-il le moindre sens ?
Jusqu'où irait la malveillance de ce jeu pourri où tout reposait sur la chance ?
« Les rumeurs vont bon train, aussi. Il paraît que la forteresse a failli tomber devant l'avant-garde ? Mais au moment critique, les vampires se sont lâché une boule de feu sur la tête... Oh, mon Dieu. Pourquoi vous recrachez votre eau, jeune homme ? »
« Kof ! Kof ! Non, ce n'est rien. »
« Ah, ma couverture toute propre. Vraiment. »
Quoi qu'il en soit, il fallait que je sois plus prudent.
C'était inévitable, mais...
Ce genre d'excuse ne tiendrait pas devant un inquisiteur.
Mieux valait aussi éviter d'utiliser [Bouclier spirituel], le sort de niveau intermédiaire que je venais d'apprendre.
« Le beau chevalier ne va pas tarder. Il passe tous les jours, mais pas encore aujourd'hui. Dites-moi s'il vous faut quoi que ce soit. »
La tantine termina son ménage et sortit.
Les détails attendraient Olif.
Je me tournai vers les notifications qui encombraient encore mon champ de vision.
[Haut fait de victoire en défense de siège !]
[Haut fait de victoire dans une bataille extrêmement difficile !]
[Haut fait : dix ennemis vaincus à soi seul !]
[Haut fait : cent ennemis vaincus à soi seul !]
[Haut fait : mille...!]
Une victoire durement acquise méritait des récompenses.
L'heure des comptes avait sonné.
***
Dans « Warlord Conquest », le système de progression des héros se divisait en deux grandes catégories.
D'abord, les « compétences », plutôt actives.
Ensuite, les « traits », relativement passifs.
Bien sûr, certaines compétences n'étaient pas toujours actives.
De même, certains traits pouvaient s'utiliser comme des compétences actives.
Pour expliquer la différence plus concrètement :
'Les compétences sont des techniques. Les traits sont des caractéristiques.'
Une technique pouvait s'acquérir par l'apprentissage et l'entraînement.
Une caractéristique, en revanche, ne s'obtenait pas par le seul effort.
Même la simple force, l'endurance ou la réserve de mana : l'effort comptait, mais sans talent, les limites apparaissaient vite.
'Des traits comme [Esprit inflexible du seigneur] dépassent le cadre de l'effort.'
En ce sens, le système de hauts faits était l'un des piliers de la progression des héros.
C'était une source essentielle de traits.
[Haut fait : dix ennemis vaincus à soi seul !]
[Trait fixe acquis.]
[Esprit d'un contre dix]
[Haut fait : cent ennemis vaincus à soi seul !]
[Trait fixe acquis.]
[Le trait inférieur [Esprit d'un contre dix] a été amélioré.]
[Esprit d'un contre cent]
[Haut fait : mille ennemis vaincus à soi seul !]
[Trait fixe acquis.]
[Le trait inférieur [Esprit d'un contre cent] a été amélioré.]
[Esprit d'un contre mille]
[Le moral reste intact même face à des ennemis qui se comptent par milliers.]
D'abord, la série des Esprits.
Des traits qui annulaient les malus de moral liés au nombre d'ennemis.
L'un des rares traits qu'un haut fait accordait de façon fixe.
Dans « Warlord Conquest », avec ses guerres à grande échelle, il était presque indispensable.
'Pour un héros mage, c'est un trait prioritaire.'
Les lanceurs de sorts habitués aux bureaux avaient en général un mental en miettes de biscuit.
Bien des mages capables de balayer un bataillon d'un sort se recroquevillaient devant quelques dizaines de lanciers.
Perdre parce que le mage chargé de la puissance de feu avait paniqué... une sensation indescriptible.
Un peu comme déblayer la neige en plein hiver pendant le service militaire, et la voir retomber aussitôt ?
Bien sûr, dans mon cas, c'était superflu.
Après tout...
[Esprit inflexible du seigneur]
[Immunité absolue à la contamination mentale et au lavage de cerveau.]
[Insensible aux baisses de moral.]
[Immunisé en toutes circonstances contre les altérations mentales comme la peur ou la confusion.]
[En tant que commandant d'unité, dissipe les altérations d'état des alliés selon une certaine probabilité.]
Je possédais déjà un trait abusé qui brisait l'équilibre du jeu.
Mais un de plus ne pouvait pas faire de mal.
Plus tard apparaissaient des malédictions qui scellaient des traits au hasard.
Ces foutus salauds de sectateurs.
Suivant.
[Haut fait de victoire en défense de siège !]
[Trait aléatoire acquis.]
[Défense de fer]
[Augmente les chances de parer les projectiles avec un bouclier.]
Un trait aléatoire.
Dans ce jeu pourri où tout reposait sur la chance, la plupart des récompenses de hauts faits étaient tirées au sort.
Pas mal, cela dit.
Mourir d'une balle ou d'une flèche perdue était monnaie courante au combat.
[Haut fait de victoire dans une bataille extrêmement difficile !]
[Trait aléatoire acquis.]
[L'important, c'est... une volonté inébranlable]
[Réduit les risques de casse des armes au combat.]
Un peu flou...
Celui-là, c'était un raté.
[Haut fait : sort de haut niveau lancé à pleine puissance !]
[Trait fixe acquis.]
[Voile du sage]
[Permet de dissimuler le niveau de vos sorts aux mages de niveau inférieur au vôtre.]
Le trait le plus utile du moment.
Le Voile du sage masquait le rang des sorts.
Indispensable pour moi, dont tous les sorts de haut niveau relevaient de l'école vampirique.
Et enfin...
[Haut fait : rétabli d'une blessure critique !]
[Trait fixe acquis.]
[Bullet Time]
[Ralentit la perception du temps lorsque vous subissez une attaque mortelle.]
« J'ai failli y passer. »
En regardant le dernier trait, [Bullet Time], je me frottai la poitrine.
L'obtenir signifiait que mes PV étaient tombés à 1 %.
En clair, un seul sort avait failli me tuer.
'... Il me faut au moins [Mana robuste].'
Si je ne voulais pas risquer ma vie à chaque sort de haut niveau.
Une raison de plus de sceller [Météore infernal].
Je chassai les notifications et me levai du lit.
Fiouuu...
Le vent murmurait à travers la fenêtre.
Je m'accoudai à la fenêtre qui donnait sur le jardin.
En sentant la brise sur mon visage, je fis le tri dans les événements des derniers jours.
Le bilan après une bataille était crucial.
Objectivement, en vétéran de huit ans, si je résumais le tutoriel...
'... Franchement, au-delà de mes attentes.'
Plus de dix compétences et traits au total.
D'un condamné à mort à un statut de mage mercenaire.
La confiance de trois unités impériales et d'un héros nommé, Olif.
Une armure, une épée, et l'argent du mage.
Difficile de se rappeler un tutoriel plus réussi.
Peut-être existait-il des bonus d'isekai.
Les choses semblaient bien tourner...
Splash !
Je m'aspergeai le visage d'eau.
Splash !
Une autre tasse, une autre giclée.
Je me giflai la joue.
Clac !
Encore une fois.
Claaac !
Et je criai un bon coup pour faire bonne mesure.
Ouf. J'avais les idées plus claires.
Quiconque m'aurait vu m'aurait cru fou.
Mais il y avait un dicton.
Pour affronter des fous, il faut devenir fou.
Les développeurs étaient des fous.
Obsédés par l'idée de rendre le jeu difficile.
'Notes des joueurs en chute libre, avalanche de demandes de remboursement : ils n'avaient jamais cédé d'un pouce.'
Remarquez, c'est ce qui avait rendu le jeu célèbre.
Toujours est-il que « Warlord Conquest » était si dur que même en difficulté normale, rares étaient ceux qui l'avaient fini.
Le problème ? J'avais choisi la difficulté Inferno.
Avec « Cendre Sans Nom », le héros qui faisait surgir l'avertissement « héros extrêmement exigeant ».
« ... Merde. »
Les choses tournaient bien ?
Cela voulait dire qu'un piège m'attendait pour me précipiter en enfer.
J'avais bien surmonté une crise ?
Cela voulait dire qu'un faux pas fatal guettait sous peu.
Je pliai soigneusement l'idée des bonus d'isekai et la rangeai.
Ne jamais baisser la garde.
Dans ce jeu pourri où tout reposait sur la chance, une seule erreur menait tout droit à la défaite et à l'anéantissement.
« ... Ouf. »
L'esprit au clair, il était temps d'établir une stratégie.
En tout, dix éléments.
Mais deux sur lesquels me concentrer cette fois-ci.
Premièrement, copier des compétences grâce à [Perspicacité du guerrier].
Deuxièmement, compenser les traits qui me manquaient par l'entraînement et le « farm de hauts faits ».
Je n'avais pas encore étudié en détail les conditions d'acquisition des compétences...
Mais au moins, toutes celles que je voyais sur un champ de bataille semblaient pouvoir s'acquérir.
Quant aux hauts faits, un tiers d'entre eux exigeaient un champ de bataille.
Autrement dit, j'allais devoir courir les zones de guerre.
'... Je ne pourrai pas y arriver seul.'
Il me fallait bâtir ma propre force pour accélérer les choses.
De toute façon, je n'avais pas le choix.
« Warlord Conquest » ne se terminait pas avec un seul héros. »
Boum, boum, boum !
Quelqu'un frappa à la porte.
Avant que j'aie pu répondre, elle s'ouvrit à la volée.
Quoi ? Parce que j'avais crié tout à l'heure ?
Au Moyen Âge, les gens étaient chatouilleux sur le bruit...
« C'est lui ? »
Un homme de grande taille entra.
Pas.
Barbe brune. Yeux bleus.
Plus d'un mètre quatre-vingts. Des rides qui annonçaient la vieillesse.
Pas.
Une cuirasse en cuir de vache couverte d'une grande étoffe à motifs.
Jambières, bottes, ceinturon, fourreau ouvragés : tout chez lui sortait de l'ordinaire.
Cling. Cling.
L'homme entra le premier, suivi de chevaliers qui remplirent la pièce.
Tous dégageaient une aura exceptionnelle.
Des chevaliers de haut rang, jusqu'au dernier.
Une fois tout le monde entré, l'homme prit la parole.
« Pardonnez l'impolitesse, pour une première rencontre. »
Première pour vous, peut-être, mais pas pour moi.
« Enchanté. »
Moi, je ne l'étais pas.
« Je suis l'archiduc Gabir Maraz. »
Je connaissais ce nom, évidemment.
Le problème, c'était de savoir pourquoi ce type se trouvait ici, maintenant.
Surnommé le Détecteur de mensonges.
Un loyaliste de l'empereur aussi acharné qu'Olif.
Un grand noble célèbre pour exécuter les traîtres se tenait devant moi.
Précision : les hérétiques comptaient parmi les traîtres.
Et les mages de l'école vampirique étaient les hérétiques par excellence.
Putain.
