« Halte-là ! »
Aussitôt, des gens surgirent et barrèrent la route à Radel.
Armandy les reconnut. C'étaient justement ses cadets.
'Bon sang.'
Eux aussi semblèrent reconnaître Armandy et hésitèrent un bref instant. Il faisait peine à voir.
« Re-relâchez-le ! »
Les cadets avaient tout de même de la loyauté. Ils tentèrent de secourir Armandy.
Radel, lui, ne cilla même pas.
« Et pourquoi donc ?
— C'est que…
— Cet homme est un criminel qui a osé tenter d'assassiner un membre de la famille impériale. Je ne peux pas vous le remettre comme ça.
— … ?! »
Les cadets écarquillèrent les yeux. Ils échangèrent un regard, puis se tournèrent de nouveau vers Armandy.
Leur regard demandait s'il s'était fait prendre après avoir carrément tenté d'assassiner un membre de la famille impériale.
'Mais c'est faux !'
Armandy laissa échapper un hoquet de désespoir.
« Hmpf ! »
Comme s'il avait compris, Radel hocha la tête en regardant Armandy.
« Ne vous inquiétez pas. Présenté comme ça, tout le monde saura à quel point vous vous êtes donné du mal, Armandy. Si vous rentrez tel quel, vous vous ferez réprimander pour avoir échoué dans votre mission.
— Mmh ! Mmh ! (Vous aggravez les choses !)
— Je leur expliquerai bien. Armandy a travaillé dur, il a simplement manqué de chance. »
'Hmpf ! Snif ! (Taisez-vous ! Taisez-vous, je vous en supplie !)'
Les regards des cadets se faisaient de plus en plus étranges.
Ils semblaient se demander comment quelqu'un qui s'était fait prendre en pleine mission secrète, et qui avait en plus tenté un assassinat, pouvait être réconforté par sa propre cible.
Armandy avait l'impression de devenir fou.
Ce 8e prince était le diable en personne, envoyé pour le perdre.
Comment allait-il poursuivre sa carrière, maintenant ?
Il aurait voulu remonter le temps et ne jamais accepter la surveillance du 8e prince.
Armandy ferma les yeux de toutes ses forces.
Les ténèbres d'encre lui semblaient être son propre avenir.
***
Radel fut aussitôt escorté à l'intérieur.
À peine dix minutes après être arrivé à l'entrée du Bureau de gestion des Capacités.
'On dit que c'est l'organisation la plus secrète de l'Empire, et c'est aussi facile que ça ?'
Seul Radel ignorait que rien de tout cela n'était ordinaire.
Puisqu'il était là, Radel prit le temps d'observer le Bureau de gestion des Capacités. Il paraissait bien plus vaste que vu de l'extérieur.
'C'est du marbre de premier choix, digne d'un Grand Temple.'
Au centre du hall se dressait une statue de l'Empereur Fondateur, à ses pieds le lys, symbole du Dieu Sans Nom, sculpté en entier.
En suivant du regard les escaliers de part et d'autre, il aperçut une grande verrière ouverte dans le plafond, conçue pour que la lumière inonde entièrement la statue.
Si l'influence de l'Ordre de la Divinité Suprême était la plus forte dans l'Empire de Cretian, l'Empire ne niait pas l'existence d'autres dieux. Même ainsi, la Divinité Suprême, qui apparaissait dans le mythe fondateur de Cretian, y tenait une place immense.
Au Palais impérial surtout, le cœur de l'Empire, on trouvait partout des lys sculptés et des symboles du Dieu Sans Nom.
Puisque le Dieu Créateur avait béni la famille impériale en lui accordant les Capacités, et béni l'Empire, il n'était pas étrange de trouver une statue de l'Empereur Fondateur entourée de lys dans le hall du Bureau de gestion des Capacités, chargé de tout ce qui touchait aux Capacités.
'Je m'imaginais une organisation plus sombre et plus secrète, mais l'endroit est plus sacré que je ne le pensais.'
En s'approchant de la statue, il distingua l'inscription gravée sur son socle.
Radel lut à voix haute l'inscription qu'il connaissait bien.
« Je t'accorde ma bénédiction, à toi et à ta descendance ; ce que tu accompliras sera ma volonté. »
C'était un passage du mythe fondateur.
L'histoire de l'Empereur Fondateur et du Dieu Sans Nom, que tout membre de la famille impériale apprenait forcément.
'L'origine des Capacités.'
Selon ce récit, le Dieu Sans Nom, créateur de ce monde, avait promis d'accorder son pouvoir à l'Empereur Fondateur de l'Empire de Cretian et à ses descendants.
« Il y a une autre phrase, après. »
Quelqu'un s'était approché de Radel par-derrière sans qu'il s'en aperçoive, et poursuivit la citation.
« Mais n'échange pas ta volonté contre la mienne. La bénédiction deviendrait malédiction. »
C'était une phrase que Radel n'avait jamais entendue.
La bénédiction deviendrait malédiction.
À première vue, ces mots semblaient renier la bénédiction divine, source même de la puissance de l'Empire.
Il se retourna et découvrit un homme d'âge mûr portant des lunettes.
Radel haussa les épaules.
« Voilà qui semble un peu dangereux. Qu'une bénédiction devienne une malédiction. »
L'homme considéra avec intérêt l'aplomb de Radel.
Le 8e prince l'ignorait peut-être, mais qu'une cible de surveillance entre ici d'elle-même, c'était du jamais-vu.
« C'est possible. Mais c'est aussi la volonté de Dieu. »
Il tendit la main à Radel pour la lui serrer.
« Ravi de faire enfin votre connaissance, prince Radel. »
Radel tendit lui aussi la main par réflexe et la serra.
« Je suis Ivan Chartrion, Directeur du Bureau de gestion des Capacités. »
C'était donc lui, le Directeur.
Les yeux de Radel brillèrent tandis qu'il observait le chef du Bureau de gestion des Capacités.
'Cet homme a l'air de détenir beaucoup d'informations.'
***
Radel était assis dans le bureau du Directeur et buvait du thé.
À côté de lui se tenait Armandy, abattu, le corps couvert de bleus et la lèvre fendue.
« Il est à votre goût ?
— Oui. Il a un bon arôme. »
Le Directeur du Bureau de gestion des Capacités, Ivan Chartrion, avait beau avoir les traits durs et fatigués, il semblait être un interlocuteur plutôt raisonnable.
Il préparait lui-même le thé de Radel, disant qu'il voulait lui offrir son thé préféré.
« Me voilà rassuré. Je bois plutôt du thé que du café, à cause de migraines chroniques.
— Vous devez avoir beaucoup de travail. »
Radel répondit, puis jeta discrètement un coup d'œil à Armandy.
« Vous êtes même allé jusqu'à envoyer un agent pour vous soucier de moi. »
Ivan eut un sourire contraint et leva les deux mains.
« Votre Altesse peut me mettre sur la sellette, je n'ai rien à répondre. C'est notre travail. »
Radel haussa les épaules à ces mots.
« Tout de même, entrer dans la Salle de soins sans prévenir, c'est un peu fort. Vous employez cette méthode avec les autres membres de la famille impériale aussi ?
— Je ne peux pas vous donner de détails. »
Il avait beau laisser entrer quelqu'un de l'extérieur, cela restait une organisation secrète, c'est ça ?
Radel s'y attendait, alors il changea de sujet.
'Si je joue bien mes cartes, je devrais pouvoir obtenir quelques informations.'
« Quoi qu'il en soit, c'est vrai que je me suis senti menacé. J'ai cru qu'Armandy était un assassin.
— Je comprends. »
Ivan hocha la tête.
À vrai dire, du point de vue du Bureau de gestion des Capacités, ses agents n'auraient rien eu à redire s'ils avaient été éliminés dès l'instant où ils se faisaient prendre.
Ils risquaient leur vie à surveiller les princes et les princesses et à recueillir des informations dans leur entourage.
Et si un membre de la famille impériale venait à abuser de sa Capacité et à perdre le contrôle, c'était aussi au Bureau de gestion des Capacités de l'arrêter.
'Mais vu qu'il a laissé Armandy en vie, le 8e prince n'est pas si impitoyable.'
À cause de l'éveil tardif de sa Capacité, le Bureau manquait d'informations sur le 8e prince.
Selon les informations extérieures, il était de nature faible et timide.
'Effectivement, il ne se montre ni brutal ni excentrique quand on discute.'
Ivan avait été surpris de voir Radel débarquer soudain au Bureau, mais à ce niveau-là, il pensait pouvoir le convaincre de repartir.
« Bien, puisque vous comprenez, j'ai quelque chose à vous dire. »
Mais c'était une erreur de jugement de la part d'Ivan.
« C'est moi qui ai attrapé Armandy, donc c'est mon prisonnier, n'est-ce pas ?
— Pardon ?
— Et je pense qu'Armandy est un talent assez précieux pour le Bureau de gestion des Capacités, lui aussi. »
Armandy, qui écoutait, tendu, depuis qu'il avait entendu son nom, se mit lentement à grimacer.
'Qu'est-ce que… qu'est-ce qu'il va encore sortir ?!'
Il sentait monter ce pressentiment funeste qui le prenait chaque fois que cet homme s'apprêtait à dire quelque chose de bizarre.
« Pourquoi pensez-vous que je suis venu jusqu'ici, Directeur ? »
Parce qu'il était curieux de voir à quoi ressemblait le Bureau de gestion des Capacités ? Ou peut-être pour rendre Armandy tout en faisant une promenade ?
Non.
Radel était venu ici dans le seul but de faire cette proposition.
« Je suis venu négocier la rançon du prisonnier. »
Ding.
[L'Affinité de la cible dépasse 20.]
Le son familier retentit à son oreille.
Radel eut le net pressentiment que ce pari allait réussir.
***
Ivan entama la négociation de la rançon d'Armandy comme envoûté.
C'était la première fois, depuis son entrée au Bureau de gestion des Capacités, qu'il négociait la rançon d'un agent.
Et son adversaire n'était autre qu'un prince de l'Empire.
Se chamailler avec une cible de surveillance au sein même du Bureau…
Pourtant, il n'en éprouvait aucun déplaisir.
En fait, c'était étrangement amusant.
« Non, c'est ridicule. Directeur, c'est tout ce que vaut Armandy, à vos yeux ? »
Radel repoussa, l'air décontenancé, la somme que le Directeur avait écrite sur un papier.
Mais Ivan n'était pas homme à se laisser faire.
« Votre Altesse, il faut être réaliste. C'est un type qui a échoué dans sa mission. Ai-je la moindre raison d'augmenter la rançon ?
— L'Armandy que j'ai observé… manie remarquablement bien la Magie d'illusion. C'est le talent idéal pour le travail du Bureau de gestion des Capacités !
— Vous avez vraiment le cœur tendre, Votre Altesse. Vous ne voyez pas le résultat de ce talent idéal, là, sous vos yeux ?
— Briser un potentiel après un seul échec ? Est-ce vraiment la bonne chose à faire ? J'investirai autant que ça sur sa valeur. »
Radel écrivit de nouveau une somme, retourna le papier et le tendit à Ivan.
Ivan regarda le verso et fronça les sourcils.
« Ce montant… c'est trop pour Armandy.
— Impossible. Reconsidérez la chose, je vous prie.
— Je ne peux pas.
— Directeur ! »
Une scène étrange se déroulait : Radel défendait Armandy avec acharnement, et Ivan le rabaissait avec tout autant d'acharnement.
Et une personne assistait à tout cela, le cœur en lambeaux.
Armandy, l'objet de la négociation.
'Le monde… devient fou.'
Il referma les yeux sous la douleur incessante qui le tourmentait depuis deux jours.
Il n'arrivait pas à s'habituer à cette douleur. À chaque coup, c'était une souffrance nouvelle.
Au début, il voulait se venger de ce 8e prince fou, mais maintenant, les choses étaient un peu différentes.
Il voulait disparaître de ce monde de fous.
'Et si je démissionnais aujourd'hui… ?'
***
La négociation entre Radel et Ivan se conclut de façon spectaculaire. Tous deux se serrèrent la main, l'air satisfait.
« Ce fut un excellent moment.
— Je suis satisfait, moi aussi. »
Ding.
[L'Affinité de la cible augmente de 10.]
[L'Affinité de la cible est désormais de 30.]
Le son de l'Affinité d'Ivan qui montait retentit.
La preuve qu'il était sincèrement satisfait.
Armandy passa des mains de Radel à celles d'Ivan, puis fut traîné, sans réaction, par d'autres employés.
'Il ne se retourne même pas, maintenant qu'il a retrouvé ses collègues.'
Radel pensait s'être lié avec lui après ces deux jours passés ensemble, mais visiblement, Armandy ne partageait pas ce sentiment.
'Bon, son Affinité n'a pas augmenté davantage, après tout.'
Il se promit de bien s'occuper de lui la prochaine fois qu'ils se croiseraient.
Mais ne venait-il pas de faire l'éloge d'Armandy plus que quiconque au monde ?
'Je l'ai défendu avec acharnement en m'attribuant tout l'échec de sa mission.'
Tout en ayant une pensée qui aurait horrifié Armandy s'il l'avait entendue, Radel songea à sa bourse bien garnie.
Un sourire bienveillant se dessina naturellement sur son visage.
Et il avait gagné autre chose en rabattant la rançon.
« Si nous réglions le reste des comptes ?
— Oui, réglons-les. »
Radel s'assit face à Ivan et entama la transaction suivante.
Sur un geste d'Ivan, tous les agents encore présents dans le bureau du Directeur sortirent.
Radel avait demandé que la conversation qui allait suivre ne sorte pas de cette pièce.
'Ce n'est pas quelqu'un d'ordinaire.'
Ivan savait désormais que le garçon en face de lui n'avait rien d'un adolescent de dix-sept ans comme les autres. Tous les membres de la famille impériale avaient de fortes personnalités, mais le 8e prince semblait abriter un caractère retors.
Songeant qu'il faudrait jeter les rapports qui le décrivaient comme introverti et timide, Ivan prit la parole.
« Que voulez-vous savoir en premier ? »
Répondre à trois questions.
Telle était la condition posée par Radel en échange de la réduction de la rançon.
Radel demanda, comme s'il n'attendait que ça :
« Qui sont les gens qui cherchent à me tuer ? »
Ivan jugea la question bien choisie pour le moment.
Il n'y avait pas longtemps que le 8e prince avait failli mourir.
Ce n'était évidemment pas un accident.
« Il n'y en a pas qu'un. »
