« Dis, tu es au courant ? Il y a une nouvelle légende urbaine qui circule dans la capitale, ces temps-ci. » Dans une sandwicherie qui servait le petit-déjeuner, deux habitués bavardaient.
« Quel genre de légende, cette fois ? Ces histoires-là sont presque toujours fausses. Les gens de la capitale n'en ont jamais entendu parler ; ce sont toujours ceux d'ailleurs qui les colportent. »
« La dernière fois, on parlait d'un chevalier sans tête venu d'un ancien champ de bataille, qui errait aux abords de la ville à la recherche de sa tête. Moi, je suis là-bas tous les jours à surveiller mes ouvriers pendant qu'ils chargent les marchandises. »
« Des chevaliers sans tête, je n'en ai jamais vu, mais des manœuvres sans tête, il y en a partout : ils ne sont même pas fichus de charger correctement », plaisanta l'autre client.
« Cette fois, ce n'est pas une simple rumeur, des gens l'ont vraiment vu. Il paraît que le chevalier sans tête a enfin retrouvé sa tête, et que maintenant, comme de son vivant, il fait des rondes à l'intérieur de la ville au lieu de traîner aux abords. Il se mêle souvent aux gardes de la capitale. Parfois, les gardes ne remarquent même pas qu'un imposteur s'est glissé parmi eux », dit le premier d'un air mystérieux en voyant l'incrédulité de son ami.
« Allons donc, encore une légende invérifiable. Si tant de gens l'ont vu, dis-moi à quoi il ressemble, ce chevalier sans tête qui a retrouvé sa tête. »
« Comment veux-tu qu'on le sache ? Il porte une armure, évidemment. Comment veux-tu voir à quoi il ressemble ? »
« Autrement dit, tu ne sais rien. Un chevalier sans tête d'un ancien champ de bataille ? Les gens ont trop de temps à perdre : ils ajoutent du sensationnel à des broutilles sans le moindre fondement. Sans doute un journal qui n'avait rien de mieux à faire. »
« Et d'abord, comment savent-ils que c'est un chevalier d'un ancien champ de bataille ? Il avait une étiquette sur la tête ? »
« C'est simple : à son armure. Il ne porte ni celle des gardes de la capitale, ni celle des Chevaliers du Dragon Courroucé. Quelqu'un l'a reconnue : c'est une armure de l'ancien empire… Ce n'est pas lugubre, ça ? »
« De plus en plus tiré par les cheveux », fit le sceptique en secouant la tête. Puis il s'interrompit soudain et pointa le doigt devant lui.
« Ton armure de l'ancien empire, elle ressemble à ça ? »
« Eh, oui ! Exactement comme on l'a décrite, ça doit être… hein ? »
Porté par la brise du matin, un personnage en armure d'écailles étincelante passa devant eux au petit trot, sous le soleil, aussi naturellement que n'importe quel passant.
Il portait aussi sur le dos un objet soigneusement enveloppé de tissu, qui ressemblait à un rouleau.
« … »
Les deux hommes échangèrent un regard, sans voix.
« Pfiou… » Un peu plus loin, l'homme en armure s'arrêta de courir et se pencha légèrement en avant pour reprendre son souffle.
Eh oui, le fameux chevalier sans tête de l'ancien champ de bataille, qui faisait depuis peu jaser toute la capitale, n'était autre que Winnie, qui ignorait totalement être devenu une légende urbaine.
Après tout, aucune loi n'interdit de faire son jogging en armure, non ?
Comme d'habitude, après son footing matinal, Winnie rentra chez lui prendre un bain chaud.
D'ordinaire, ses bains ne dépassaient pas la demi-heure, mais cette fois, il y passa deux heures.
Pourquoi si longtemps ? Parce qu'il ne voulait pas, une fois transformé en Vanessa, risquer de compromettre une affaire importante à cause de sa maniaquerie de la propreté.
C'était vraiment une épreuve pour lui.
Rien qu'à voir la panoplie de produits de bain multicolores qu'il avait achetés la dernière fois, il en avait mal à la tête.
Qu'est-ce que c'était que tout ça ? Il n'avait jamais prêté attention à l'usage de ces lotions et potions aux couleurs de l'arc-en-ciel.
Bizarre : pourquoi, lorsqu'il était Vanessa, savait-il précisément à quoi servait chacune ?
Heureusement, avant de reprendre sa forme d'origine, il avait rangé tous ces produits de bain et de soin par fonction et par zone d'application ; il n'avait plus qu'à les utiliser dans l'ordre. Une méthode infaillible.
Winnie éprouvait une sensation étrange, comme celle d'une épouse qui prépare tout avant de partir et laisse des petits mots à son mari étourdi : « Le repas est sur la table », « L'argent est dans le placard ».
Si seulement Vanessa n'était pas lui, mais sa femme.
… Non, c'est trop glauque !
Winnie secoua la tête, goûtant pour la première fois à une vie un peu raffinée.
Hum, si raffinée qu'il avait l'impression d'être une noble dame choyée.
Mais je m'égare.
Après le bain, en se regardant dans le miroir, Winnie n'aurait su dire si c'était son imagination, mais sa peau lui semblait plus claire et plus lisse qu'avant.
Autrefois, elle était sèche et marquée par la malnutrition.
Contemplant dans le miroir ce jeune homme aux traits un peu délicats et aux cheveux bleu lune, il n'était pas certain que ce soit vraiment lui.
Son apparence s'était nettement améliorée : de l'adolescent quelconque et couvert de taches de rousseur, il était devenu plutôt beau garçon.
Ces produits de soin étaient-ils si efficaces ?
Ou était-ce encore un effet de l'éveil de sa lignée ?
Il sentait que, depuis cet éveil, son corps longtemps négligé était sans cesse nourri par le sang de la déesse.
Se caressant la joue, Winnie se dit qu'avec le temps, sa peau et son visage s'embelliraient encore.
Devenir plus pâle et plus beau, c'était souhaitable, mais il espérait que cela n'irait pas trop loin.
À trop forcer, on passerait de « beau garçon » à « efféminé ».
Après avoir enfilé des vêtements propres et préparé ses affaires, Winnie passa le paquet de tissu sur son épaule, prit sa bourse et un peu de pain sec, puis quitta la maison.
Comme d'habitude, il ne ferma pas à clé : il n'y avait vraiment rien chez lui qui vaille la peine d'être volé.
À compter les jours, l'épisode où Aesphyra massacrait ces démons de bas niveau aurait lieu d'ici quelques jours.
Winnie se rappelait encore où se trouvait cette forêt : à peu près au sud-est de la ville d'Orel, c'était forcément dans ce coin-là.
La ville d'Orel se trouvait à la frontière du royaume de Camella, séparée du territoire démon par un fleuve qui se jetait dans la mer.
Ce fleuve marquait la limite entre les démons et les races de la lumière.
Dans le jeu, le récit précisait que ces démons cherchaient quelque chose dans cette forêt depuis longtemps ; ils y étaient vraisemblablement bien avant l'arrivée d'Aesphyra.
À l'origine, Winnie aurait pu calculer son heure d'arrivée, mais Aesphyra était une régresseuse qui connaissait le déroulement des événements ignoré de tous ; elle risquait d'agir de la même façon.
Winnie décida donc de partir quelques jours plus tôt, pour réduire encore le risque de la croiser.
Ce n'étaient que quelques sbires démons : mieux valait en finir vite.
Pour s'assurer qu'on ne le suivait pas, Winnie changea plusieurs fois d'itinéraire en chemin et fit quelques petits « détours » afin de vérifier que personne ne le filait, avant de se rendre au relais de poste de la capitale.
Par souci d'efficacité, il prit la diligence magique express de luxe, la plus chère qui soit, un luxe dont il n'aurait jamais osé rêver auparavant.
Nonchalamment adossé aux coussins moelleux, dans un compartiment privé où l'on vous servait les repas en personne, il profitait d'un service assez haut de gamme.
Après tout, on en a pour son argent, et le billet de cette diligence était hors de portée du commun des mortels.
Winnie se souvenait d'un voyage en diligence quand il était enfant : ça cahotait tellement, surtout sur les routes de montagne, qu'on en avait mal aux fesses. Il en avait presque gardé une phobie des voyages en voiture.
Le prix avait décidément ses avantages.
Renforcée par des enchantements amortisseurs, la diligence réduisait considérablement les secousses.
Le compartiment était plus luxueusement décoré que sa maison, les repas étaient compris et l'endroit était calme.
À part le bruit de la voiture, on n'entendait par moments que de légers pas et des conversations : chacun prenait soin de parler bas.
Y vivre pour toujours n'était pas réaliste, mais s'il avait pu y rester quelques jours de plus, Winnie en aurait été ravi.
Seulement, sa bourse n'aurait pas suivi.
Rien à voir avec ces diligences ordinaires aux banquettes dures et à l'espace exigu, où chaque minute était un supplice, serrés comme des sardines en boîte, à ne souhaiter qu'une chose : que le temps passe vite pour arriver à destination.
Dans une diligence de luxe haut de gamme, le temps filait, et en un clin d'œil, un jour et demi s'était écoulé : Winnie arriva à Orel.
Le paquet de tissu sur l'épaule, Winnie descendit de la diligence.
