L'autre jour, j'étais sortie du village avec Maria et Finia ; l'impression qu'on avait au-dehors n'avait rien à voir avec celle du village, dont l'atmosphère mettait à l'aise.
Mais avec des fruits aigres-doux juste sous leur nez, les enfants y couraient sans se soucier de rien.
En un clin d'œil, nous arrivâmes enfin à l'arbre, et les enfants se bousculèrent pour cueillir les premiers fruits.
« Attendez une minute ! »
« Tu sais grimper aussi, Nicole ? Monte, alors ! »
Ne serait-ce qu'un peu, je me mis à grimper à l'arbre pour répondre à la provocation des garçons.
J'avançai rapidement jusqu'au bout d'une branche et tendis la main vers les fruits.
C'est alors que je remarquai une ombre qui bougeait à la lisière de mon champ de vision.
Elle se déplaça pour se cacher derrière la prairie de l'ouest, tout près du village.
« C'est un kobold ? »
Les kobolds étaient les monstres les plus faibles de ce monde.
Ils ressemblaient à des chiens bipèdes, mais par nature, ils tenaient plutôt de la bête sauvage.
Malgré tout, comme ils avaient à peu près l'intelligence d'un humain un peu bête, ils étaient assez dangereux.
Imaginez un chien doté de l'adresse d'un humain et du tempérament d'un démon cruel et sanguinaire.
Des monstres de ce genre s'étaient regroupés en meute et approchaient du village.
Pour des adultes, les chasser ne présentait pas grand danger. Le problème, c'est qu'ils n'étaient guère plus grands que des enfants.
D'ordinaire, ils repartaient après avoir saccagé les potagers devant les maisons.
Mais nous n'étions que des enfants : pour nous, ce serait dangereux.
« Oh non, des kobolds ! Tout le monde, prévenez les adultes ! »
J'avais pu les repérer parce que j'étais en hauteur dans l'arbre ; sans cela, nous aurions été pris par surprise.
Comme ce village disposait d'une arme absolue nommée Lyell, il n'y aurait pas de gros dégâts. Mais seulement à l'intérieur du village.
Pour l'heure, nous n'avions aucun moyen de repousser les kobolds.
En entendant mes paroles, les enfants du village paniquèrent et s'enfuirent en courant.
J'avais du mal à le croire, mais ce village vit sous la menace constante d'un raid de monstres.
Cela dit, mentir là-dessus ne rapporterait rien à personne.
« Tonton, il y a des kobolds hors du village ! Va chercher monsieur Lyell ! »
Nous étions un peu à l'écart, mais encore près du village.
Si les enfants couraient encore un peu, ils tomberaient forcément sur des villageois, qui allaient et venaient souvent par là.
C'est ce que je compris aux voix des enfants qui les appelaient.
Mais moi, je n'étais pas encore descendue de l'arbre. De toute évidence, les kobolds cherchaient à rester cachés.
Si on les perdait de vue, les choses risquaient de se compliquer.
« Nicole, sauvons-nous vite. »
« Non, non, je les surveille d'ici, toi, file vite au village. »
« Pas question ! »
Une fille parmi les enfants s'obstina et refusa de partir.
Était-elle incapable d'abandonner ses amis, ou avait-elle simplement peur de Maria et Lyell, mes parents ?
Quoi qu'il en soit, elle avait décidé de rester là pour moi.
J'apprécie l'intention, mais pour être franche, c'est plutôt embêtant.
« Tch ! »
Je baissai la voix au minimum, juste assez pour que l'enfant, la fillette, m'entende.
L'arbre se trouvait hors du village, tout près des kobolds.
Si les kobolds nous attaquaient, elle serait la première visée, puisqu'elle attendait au pied de l'arbre.
« Tu sais grimper à cet arbre ? »
« Non... »
« Eh bien, monte quand même. C'est dangereux de rester en bas. »
Les kobolds avaient les caractéristiques des canidés.
Leurs griffes étaient malhabiles et ils grimpaient mal aux arbres. Nous serions plus en sécurité là-haut qu'au sol.
La fillette commença à grimper avec des gestes maladroits.
Mais, alertés par les voix des enfants, les kobolds semblaient nous avoir remarquées nous aussi. Ils cessèrent de se cacher, poussèrent un grand rugissement et se ruèrent vers nous.
« Vite ! »
« Attends, attends... Je ne suis pas douée pour grimper aux arbres. »
« L'ennemi, lui, n'attendra pas ! »
Il était clair qu'au train où elle grimpait, elle n'y arriverait pas.
Si je n'arrêtais pas l'avancée des kobolds, elle serait bientôt morte.
« Continue de grimper ! »
Sur ces mots, je sautai par-dessus les branches jusqu'au sol.
Les hautes herbes amortirent ma chute, et je ne me blessai pas.
Je voulais devenir une héroïne. Je ne pouvais pas abandonner cette fille.
Avec le corps que j'avais maintenant, abattre les kobolds était impossible.
Mais je n'avais pas besoin de les vaincre. Il me suffisait de gagner du temps, et Lyell et Maria arriveraient.
L'absence d'arme m'inquiétait, mais j'avais apporté un petit couteau pour casser les noix. Avec ça, il devait être possible de se battre.
Les kobolds arrivèrent avant qu'aucun villageois ne soit accouru.
La bave coulait de leurs gueules ouvertes, langue pendante.
Il y avait trois kobolds. Et deux autres derrière les arbres.
La fillette dans l'arbre hurla quand un kobold s'approcha.
Les kobolds semblaient l'avoir remarquée, mais ils n'avaient aucun moyen de l'atteindre.
« Désolée, mais je ne peux pas vous laisser abîmer le village davantage. »
En me rappelant cette réplique de ma vie passée, je sentis les coins de ma bouche se relever.
Au même moment, le premier kobold passa à l'attaque.
Avec ma force physique actuelle, je ne pouvais pas encaisser une attaque de front ; j'esquivai donc sur le côté et visai le cou avec mon couteau.
Mais je ne parvins pas à trancher son pelage épais, faute de poigne.
Le kobold n'en était toutefois pas sorti indemne, semble-t-il : il grimaça de douleur et hurla.
En réaction, les autres kobolds me prirent pour cible.
Quand j'avais attaqué le premier, j'étais assez loin des autres, si bien qu'ils mirent un moment avant de pouvoir attaquer.
Profitant de ce répit, je frappai de nouveau avec mon couteau.
Mon attaque n'entamait toujours pas son pelage, mais je pouvais gagner du temps. C'était mon seul but pour l'instant.
Seulement, ils étaient cinq et j'étais seule. J'avais beau dire que je pouvais gagner du temps, ce que je pouvais faire avait ses limites.
J'étais déjà en train de me faire encercler.
Je me plaçai dos au cerisier pour éviter d'être frappée dans un angle mort.
Les kobolds aiment attaquer par surprise, d'une position inattendue.
« Grrrrr... »
Un kobold gronda pour m'intimider.
Même le peu de temps qu'ils prenaient pour jauger ma force, je l'appréciais. Mes membres commençaient déjà à fatiguer, poussés au-delà de leurs limites.
À ce rythme, je ne tiendrais pas longtemps.
« C'est impossible, mais il faut que je tienne encore. »
Je m'accroupis et poussai sur l'herbe pour prendre de la vitesse. Après avoir sonné le premier d'un coup d'épaule, je comptais profiter de ce répit pour m'occuper du mieux possible du kobold dans le coin opposé.
Briser la formation ennemie m'aiderait à gagner du temps en attendant les renforts.
Mais mes plans s'effondrèrent en un instant.
J'étais trop jeune pour renverser les kobolds avec mon petit corps.
Au contraire, je rebondis et roulai par terre.
Les kobolds n'étaient pas assez bêtes pour laisser passer cette ouverture.
Ils m'encerclèrent pour m'empêcher de m'échapper.
