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Friedrich's BattlefieldChapitre 6 · 6/8

Chapitre 6

Chapitre 6 — Des moutons sans défense

13 octobre 2026 ~12 min · 2 210 mots

Le lendemain, porté par les encouragements de l'intendant Hermann et les adieux des habitants, le détachement chargé de mater les bandits quitta Volga à l'aube sous la conduite de Dennis, cap au sud.

Si tout se passait bien, on l'attendait de retour en début d'après-midi. C'était ce que croyaient les habitants, et Friedrich pensait la même chose. Mais les événements prirent un tour que personne n'avait prévu.

À l'approche du soir, alors que les gens commençaient à se dire que cela prenait plus de temps que prévu, la ville sombra dans le chaos : seuls deux membres de l'unité revinrent, couverts de sang.

« T-tout le monde est mort ! Ils les ont tous massacrés, sauf nous ! »

L'un des survivants ensanglantés, debout au milieu de la place et entouré d'habitants abasourdis, hurlait ces mots.

« Ils n'étaient pas quatre ou cinq ! Ils étaient des dizaines, peut-être cinquante, peut-être même cent ! Et ce n'était pas une bande de voyous de rien du tout, ils avaient l'air de combattants aguerris… des costauds. Les soldats, les volontaires, ils se sont tous fait abattre les uns après les autres !

— Si on a été épargnés, c'est seulement parce qu'on est encore jeunes. Le capitaine Dennis nous a dit de fuir, de revenir prévenir la ville… Il y en avait encore quelques-uns en vie quand on s'est enfuis, mais je suis sûr qu'ils sont tous morts maintenant. Dennis aussi… »

À ces mots, les premiers sons qui s'élevèrent furent des pleurs et des cris. Ils venaient des familles des soldats et des volontaires qui avaient participé à la chasse aux bandits.

Certains fondirent en larmes. D'autres tombèrent à genoux sous le choc. Les gens autour tentaient de les consoler en les serrant contre eux.

Un silence pesant s'abattit sur la place, rompu seulement par les murmures des habitants qui échangeaient à voix basse. De plus en plus de monde affluait, au point qu'on aurait dit que la ville entière s'était entassée sur la place.

« Dis, Friedrich.

— … Oui. Se montrer d'abord en petit nombre faisait sans doute partie du plan des bandits depuis le début. S'ils semblaient peu nombreux, il était logique que le détachement envoyé contre eux ne soit pas très gros, vingt ou trente personnes tout au plus. Une fois cette force anéantie, il ne resterait presque plus de vrais combattants à Volga. Même si on demande des renforts au chef-lieu, le seigneur ne pourra jamais mobiliser assez de troupes sur-le-champ pour affronter une bande de cette taille. Il leur faudra des jours, au mieux, pour arriver. D'ici là, les bandits pourront piller et tuer autant qu'ils voudront. »

Indifférente au chaos qui gagnait la place, Yurika avait pris la parole. Répondant à son appel, Friedrich lui avait livré le fond de sa pensée.

« Q-qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

— Il faut agir vite… sinon, les bandits pourraient être là dès demain. Ou pire, cette nuit même. »

Une fois passé le premier choc de l'anéantissement du détachement, l'attention des habitants se porta sur ce qu'il fallait faire ensuite.

« A-au fait, et l'intendant Hermann ?

— Il n'est pas apparenté à la vicomté de Dofen ? Il a du sang noble, non ? Il doit être instruit, il saura peut-être quoi faire…

— Ça me paraît juste. Allons demander à M. Hermann quelles mesures prendre.

— Les deux survivants sont d'abord allés lui faire leur rapport, non ? M. Hermann a peut-être déjà un plan ! »

Plusieurs personnes avancèrent l'idée, et d'autres l'approuvèrent aussitôt. Savoir qu'un membre de la classe dirigeante, quelqu'un vers qui se tourner pour être guidé, était encore là leur procura un bref soulagement.

Mais ce sentiment ne dura qu'un instant.

« I-il s'est passé quelque chose ! »

Un homme arriva en courant sur la place depuis le manoir de l'intendant : l'un des domestiques qui y travaillaient.

« M. Hermann est parti en carrosse avec sa famille ! Il a dit qu'il allait chercher de l'aide… »

Le silence plana un instant sur la place, puis tourna vite au tumulte.

« Ce salaud !!

— Ce foutu intendant s'est enfui ! Il a abandonné la ville, et nous avec !

— Qu'est-ce qu'on est censés faire maintenant ? Le capitaine Dennis n'est plus là, l'intendant non plus, les soldats et tous ceux sur qui on pouvait compter sont morts. Qu'est-ce qu'on est censés faire tout seuls, bon sang ? »

Tandis que la foule hurlait de colère et de panique, Yurika l'observait avec le sourire.

« Hihihi… ça commence vraiment à devenir intéressant, hein ?

— … Franchement, cet imbécile d'intendant. »

Friedrich, lui, poussa un soupir et marmonna, exaspéré.

Hermann. Il était intendant de Volga depuis l'époque de son père, et on le disait cousin de l'actuel vicomte de Dofen. D'un naturel doux, ce n'était pas un mauvais intendant en temps de paix, mais s'enfuir au premier signe de danger ne faisait que prouver son incompétence. Il ne pourrait s'en prendre qu'à lui-même.

Pour ne rien arranger, une petite montagne boisée se dressait au sud-est de Volga, et la route du chef-lieu, à l'est, s'incurvait vers le sud pour la contourner. Quiconque se rendait au chef-lieu devait donc d'abord prendre la direction du sud en quittant Volga.

Comme les bandits arrivaient par le sud, fuir avec une si petite escorte était une pure folie. Surtout maintenant, avec la nuit qui tombait.

À ce stade, la meilleure chance de survie consistait sans doute à ce que tout le monde s'unisse et se prépare à l'attaque.

Sur les cinq cents habitants de Volga, environ cent cinquante étaient des hommes adultes en état de combattre. C'était encore plus que l'effectif des bandits. Et comme ils se trouvaient en ville, aussi petite fût-elle, ils avaient l'avantage du terrain. La plupart n'avaient aucune expérience du combat, mais en s'y prenant bien, ils parviendraient peut-être au moins à repousser les bandits.

Le problème, c'était de savoir qui rallierait les gens et concevrait un plan pour contrer les bandits. Friedrich, qui avait lu quantité de livres sur la guerre, se sentait assez sûr de lui. Il voulait prendre la tête de la discussion qui allait suivre. Mais quelqu'un écouterait-il vraiment l'avis d'un ancien orphelin ?

Tandis qu'il se tracassait à ce sujet, la conversation prit pourtant une tournure qu'il n'aurait jamais imaginée.

« Que quelqu'un fasse quelque chose !

— C-cent bandits, peut-être même plus… on ne peut rien faire contre ça !

— Alors quoi, on est censés crever comme ça ? »

Cris de colère, hurlements et pleurs d'enfants effrayés, ébranlés par la panique des adultes, résonnaient sur la place et l'enveloppaient tout entière dans le chaos. Tout le monde était désemparé, terrifié, et l'agitation ne cessait de s'étendre.

« C'est fini ! Cette ville, nous tous, on est fichus !

— Non, je ne veux pas de ça. Quelqu'un, à l'aide, je vous en prie !

— S-si on doit se faire égorger comme des bêtes, il vaut peut-être mieux en finir tout de suite…

— Ô Dieu unique et absolu, créateur du ciel, de la terre et de la mer, je suis ton fidèle serviteur. Quand ma vie s'achèvera, guide mon âme jusqu'en ta divine présence. »

Certains se lamentaient, sans plus. Certains pleuraient et hurlaient. Certains baissaient les bras. D'autres se raccrochaient à la prière. Mais tous avaient ceci en commun : ils avaient déjà renoncé à chercher comment surmonter la crise.

Devant l'état des gens, Friedrich resta planté là, hébété.

« … Qu'est-ce que c'est que ça ? »

Les mots lui échappèrent, tant il était sous le choc.

Pourquoi personne ne réfléchissait-il par lui-même ? Pourquoi personne ne cherchait-il à changer la situation ?

Ne se rendaient-ils pas compte de ce qui arriverait s'ils se contentaient de hurler et de paniquer ?

Bien sûr, ceux qui restaient ici étaient pour la plupart des gens du peuple. Des gens qui n'avaient presque jamais quitté Volga, et dont la plupart n'avaient même jamais envisagé de le faire. Ils ne connaissaient pas les mots nécessaires à une pensée complexe et ne savaient réfléchir que dans les limites de leur métier et de leur quotidien.

Ceux qui étaient capables de voir plus loin… étaient pour la plupart déjà morts. Ou s'étaient enfuis.

Mais tout de même, jamais il n'aurait imaginé que ce serait à ce point.

N'y avait-il pas une seule personne capable de regarder la réalité en face, de refuser d'abandonner et de commencer enfin à se servir de sa tête ?

« …… »

Friedrich fit le tour de la place en scrutant les gens. Yurika le suivait.

Le prêtre de l'église. C'était la seule personne restée en ville qu'on pût, de près ou de loin, considérer comme une figure d'autorité.

Sur cette pensée, Friedrich tourna les yeux vers l'église. Devant se tenait le vieux prêtre qui avait été son tuteur légal du temps où lui et les autres étaient orphelins. À genoux, il adressait des prières à Dieu pour les habitants désespérés qui s'accrochaient à lui. Alma et les autres religieuses faisaient de même.

C'était tout ce qu'ils faisaient. Rien de plus.

Et, d'une certaine façon, il fallait s'y attendre. C'étaient des hommes d'Église, respectés de la société, mais à une époque où l'autorité politique des institutions religieuses s'était affaiblie depuis longtemps, ils n'avaient guère d'influence réelle. Attendre d'eux qu'ils fassent preuve de commandement dans une bataille contre des bandits n'était pas réaliste.

On n'y pouvait rien. Alors, et les autres ?

Restait-il parmi les jeunes hommes quelqu'un qui n'avait pas encore renoncé à se battre ? Et Bruno et sa bande, ces voyous qui se vantaient sans cesse de leur force ?

Sur cette pensée, Friedrich regarda autour de lui et les repéra au bord de la place.

« H-hé, Bruno… qu'est-ce qu'on va faire ?

— Me demande pas ! Qu'est-ce qu'on est censés faire, bordel ? On a toute une bande de brigands en face !

— A-alors… on va juste mourir… ? »

Inutiles. Voilà le genre de conversation qu'ils tenaient.

À bien y réfléchir, c'étaient ces mêmes types qui aimaient jouer les durs et étaler leur force devant des plus faibles comme Friedrich, mais qui n'avaient jamais eu le cran de se porter volontaires pour un vrai combat. Attendre quoi que ce soit d'eux avait été vain dès le départ.

Alors qui ? N'y avait-il vraiment personne d'autre ?

« …… »

Friedrich regarda autour de lui.

Tous étaient noyés dans le désespoir et l'abattement. Pas une seule personne ne semblait seulement remettre en question cette atmosphère, où renoncer à tout était devenu la norme.

Comptaient-ils vraiment, réellement se rendre ? Sans établir de plan, sans opposer de résistance, allaient-ils simplement laisser les bandits les piétiner ?

Et ensuite ? Leurs biens seraient volés, leurs maisons brûlées, les femmes violées, les vieillards et les enfants maltraités par jeu, et les hommes forcés d'assister à tout cela. Au bout du compte, ils seraient sans doute tous massacrés.

Était-ce vraiment acceptable ? Simplement parce qu'ils étaient des gens du peuple, simplement parce qu'il n'y avait ni seigneur ni soldat pour les guider ? Cela voulait-il dire que personne ne lèverait le petit doigt, et que tout finirait ainsi ?

Les masses sans instruction étaient-elles vraiment si démunies sans quelqu'un pour les mener ? N'étaient-elles que des moutons qui attendaient d'être emportés ? Et si oui, les bandits qui arrivaient étaient-ils les loups ? Les moutons étaient-ils vraiment sans défense face à la violence du loup ?

Étais-je… vraiment pareil à ces moutons sans défense ?

J'admirais les héros des livres d'histoire et des récits, je rêvais d'en devenir un. Et au bout du compte, je ne serais en rien différent de cette foule ? Eux qui me méprisaient, qui se moquaient de moi parce que j'étais un ancien orphelin, et qui ne savent plus maintenant que pleurer et hurler. Je serais censé être pareil qu'eux ?

Vais-je mourir ici comme ça, un parmi tant d'autres ? Incapable de protéger Yurika, incapable de protéger ne serait-ce que ma propre vie ?

Un mouton sans nom, sans défense… Ma vie ne vaut-elle que ça ? Est-ce ce que je suis censé accepter ?

À l'instant où cette pensée lui traversa l'esprit, la colère le saisit.

« Vous vous foutez de moi. »

Il l'avait dit sans même s'en rendre compte. Sa voix, chargée d'une telle colère, le surprit lui-même.

Il tourna la tête et croisa le regard de Yurika.

Elle haussa un sourcil, surprise elle aussi… puis elle sourit.

« Fais ce que tu veux, Friedrich. Je te laisse tout entre les mains, et je te suivrai, quoi qu'il arrive. »

C'était un sourire à la fois joyeux et dangereux, comme si elle était prête à sauter sans hésiter dans un brasier, dans une mer de poison ou du haut d'une falaise.

« …… »

Le sourire et les paroles de Yurika lui donnèrent l'ultime impulsion.

Friedrich lui rendit son sourire, puis courut au centre de la place. Il grimpa sur l'estrade restée dressée depuis la cérémonie d'adieu du détachement le matin même, et se tourna face à tous.

« N'abandonnez pas ! »

Ce fut sans doute le cri le plus puissant de toute sa vie.

Fin du chapitre 6
Fiche de l'œuvre

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