« Avec qui t'es-tu encore battue, et où, cette fois, Yurika ?
— Hein ? Que voulez-vous dire ? »
Dans l'église qui donnait sur la place centrale de la ville, la vieille religieuse Alma avait posé la question, et Yurika y répondit avec un sourire espiègle. Ses vêtements étaient salis çà et là de sable et de poussière : pour qui savait observer, il était évident qu'elle venait de se prendre une belle bagarre.
Voyant Yurika jouer l'innocente comme toujours, Alma, qui avait élevé Friedrich comme Yurika, ne put que soupirer. Elle avait depuis longtemps renoncé à corriger ce genre de comportement.
« Je te l'ai répété bien des fois, mais tu ne dois pas agir d'une manière qui pourrait te valoir des poursuites. Et toi, Friedrich, tu es un garçon intelligent. Surveille Yurika pour qu'elle n'aille pas trop loin. Vous êtes d'anciens orphelins, votre position reste fragile… Bon. C'est comme d'habitude, aujourd'hui ?
— Oui. Nous avons été plutôt bien payés, alors ce sera juste un petit don. »
Sur ces mots, Friedrich lui tendit deux pièces de cuivre : vingt slones.
Ce n'était pas grand-chose, mais cela suffisait à nourrir quelques jours la poignée d'orphelins qui vivaient actuellement à l'église.
« Merci. Je les reçois, et je vais les inscrire au registre des donateurs… Mais comme je vous le dis toujours, inutile de vous forcer.
— Bien sûr. Je ne donne que ce que je peux. Je vous le promets. »
C'était grâce à cette église qu'ils avaient pu survivre jusqu'à l'âge adulte. Alma leur avait appris à lire, à écrire et à compter, et aujourd'hui, malgré leurs origines, ils vivaient relativement bien.
Voilà pourquoi Friedrich tenait sincèrement à rendre ce qu'il avait reçu : soutenir les orphelins élevés ici aujourd'hui, et ceux qui viendraient demain.
« … Je vois. Alors c'est bien. Que la bénédiction du Seigneur veille sur vous deux, qui choisissez de suivre le droit chemin. »
Devant Alma, qui traçait sur sa poitrine un triangle — symbole du ciel, de la terre et de la mer — avant de joindre les mains pour prier, Friedrich inclina la tête en silence. Yurika, le temps de cet instant, l'imita.
« Allez, tous les deux. Continuez à vivre avec un cœur honnête. Et revenez donc rendre visite à l'église.
— Oui. Merci, sœur Alma. »
Friedrich la remercia et quitta discrètement l'église en compagnie de Yurika.
***
Friedrich et Yurika habitaient un ensemble d'immeubles à la lisière de la ville. C'était un quartier où échouaient souvent les hommes célibataires sans héritage, sans terres, sans boutique ni métier. Beaucoup étaient des cadets, considérés comme des fardeaux par leur famille, et vivaient aux côtés des foyers les plus pauvres de la ville.
Leur logement était un petit appartement au premier étage d'un de ces vieux bâtiments à deux niveaux. Il se composait d'une seule pièce, de latrines et d'une modeste cuisine. Après un dîner simple — du porc cuit à la vapeur, le pain de la veille et une soupe vite préparée —, tous deux profitaient tranquillement du court moment de liberté que leur laissait la soirée.
« … »
Friedrich tenait un livre entre ses mains, le visage sérieux et concentré.
Né et élevé à l'église comme orphelin, reconnu pour son intelligence par Alma, les autres religieuses et même le prêtre, connu pour sa vie honnête et ses dons réguliers, Friedrich s'était vu accorder un rare privilège. Toute cette confiance servant de gage, on lui avait donné la permission exceptionnelle d'emprunter des livres à l'église et de les emporter chez lui.
Ce qu'il aimait lire par-dessus tout, c'étaient les livres d'histoire et les récits de grands hommes, surtout ceux qui tournaient autour de la guerre. Il adorait se plonger dans la vie des rois et des nobles qui avaient marqué le continent, et des généraux qui avaient vaincu leurs ennemis par la force et par la ruse. Ces histoires de bravoure et de stratégie étaient sa façon préférée de passer ses soirées et ses jours de congé.
Le livre qu'il lisait en ce moment était, lui aussi, une chronique de guerre.
Il s'agissait d'un ouvrage historique consacré à la guerre survenue dix-huit ans plus tôt — l'année de sa naissance. Le grand conflit qui avait opposé le royaume d'Edelstein à son voisin de l'ouest.
L'une des figures clés de cette guerre était le comte Matthias Hosenfeld, qui s'était fait un nom en abattant le commandant ennemi. Aujourd'hui encore, il était officier d'active et continuait de servir et de protéger le royaume.
Friedrich était captivé par le héros Matthias. Par le récit saisissant de ses exploits. Par ces champs de bataille qui avaient façonné l'histoire. Et par les scènes qui se jouaient dans son imagination au fil de sa lecture.
C'était aussi une forme d'évasion. Perdu dans le monde de l'histoire et des récits, Friedrich pouvait oublier ses origines, la façon dont les autres le traitaient, et toute l'insatisfaction et l'angoisse qui pesaient sur lui.
Ces moments-là, Friedrich en avait besoin dans sa vie.
Mais le temps qu'il pouvait passer dans ce monde touchait à sa fin. Le soleil s'était couché et, n'ayant pas d'argent à gaspiller en huile de lampe, il referma le livre, le posa délicatement sur le bureau et s'allongea sur son lit.
« Friedrich, tu vas dormir ?
— Ouais. Pas de travail demain, je vais pouvoir faire la grasse matinée autant que je veux. »
Yurika grimpa sur le lit avec sa grâce habituelle pour lui poser la question. Friedrich acquiesça d'un signe de tête.
Alors Yurika l'enfourcha, un sourire espiègle aux lèvres, et se passa la langue sur les lèvres.
« Si on n'a pas besoin de se lever tôt, on peut bien s'épuiser un peu cette nuit, non ?
— … C'est une façon de voir les choses. »
Friedrich lui répondit d'un sourire taquin. Les yeux de Yurika brillèrent comme ceux d'un chat qui repère une souris, et elle se pencha sur lui.
Plaqué ainsi par Yurika, plus grande que lui, Friedrich n'avait aucun moyen de s'échapper. Non qu'il en eût l'intention.
« Alors aimons-nous autant qu'on veut… et épuisons-nous, mon cher Friedrich. »
Tout en parlant, Yurika lui retroussa sa chemise.
***
Un moment s'était écoulé, et la nuit était bien avancée. Serré comme un traversin par Yurika, qui s'était endormie la première, Friedrich fixait le plafond, perdu dans ses pensées.
Il n'avait rien à reprocher à sa vie avec Yurika. Il l'aimait. Il voulait passer sa vie avec elle, toujours. Il n'y avait là aucune raison d'être insatisfait. En tant qu'homme, cela suffisait. Mais en tant que personne ?
Allait-il continuer à vivre ainsi, toujours méprisé parce qu'il était un ancien orphelin, traité en étranger à cause de ses origines, ravalant sa frustration et répétant chaque jour le même travail intellectuel morne, juste pour joindre les deux bouts ?
Trouver du réconfort dans le monde des livres, vendre son temps comme une main-d'œuvre bon marché et commode… Était-ce ainsi qu'il allait vieillir, puis finir par mourir ?
Sans jamais quitter cette ville de province terne. Prisonnier d'une routine lente et immuable, méprisé par des gens trop satisfaits de leur vie sans histoire pour comprendre quoi que ce soit au-delà.
L'éclat, la passion, les histoires qui vivaient dans ces livres lui resteraient-ils à jamais inaccessibles ? Une vie digne qu'on s'en souvienne était-elle tout simplement impossible pour quelqu'un comme lui, condamné à passer à côté à cause des circonstances de sa naissance ?
S'il n'avait jamais appris à lire, jamais acquis la capacité de comprendre des écrits complexes ni de réfléchir en profondeur, aurait-il été épargné par ce genre de pensées ?
« … »
Chassant le flot incessant de questions qui envahissait son esprit, Friedrich enfouit son visage contre la poitrine de Yurika, qui le tenait dans ses bras. C'était toujours pareil. Juste avant de s'endormir, ses pensées se mettaient à vagabonder, sans but et sans fin, et cela ne menait jamais à rien.
C'est vrai. Ça ne servait à rien de penser à tout ça. C'était même idiot d'appeler ça des soucis. Après tout, presque personne ne vivait sa vie dans une satisfaction totale. La plupart des gens ne se posaient même jamais la question du sens de la vie, ou avaient depuis longtemps renoncé à le faire.
Autrement dit, il était inutile d'y réfléchir. La vie était ainsi faite, voilà tout.
