Assis sur le lit, il fixait le sol d'un regard vide tandis que le temps s'étirait en silence. Au bout d'un moment, il serra et desserra les poings, et répéta le geste plusieurs fois. Ses mains étaient pâles et nettes, si intactes qu'elles lui semblaient étrangères. Pourtant, la façon dont elles obéissaient parfaitement à sa volonté lui assurait qu'elles étaient bel et bien les siennes.
« Je suis vraiment revenu… ? »
Prononcer ces mots à voix haute rendit cette situation irréelle un tout petit peu plus réelle aux yeux de Do-Jin.
Il était revenu à une époque d'avant sa déchéance, avant que sa vie ne tombe complètement en morceaux. Si c'était le cas, une seule conclusion s'imposait : il ne pouvait pas se permettre de gâcher cette seconde chance miraculeuse. Les raisons de ce phénomène (comment c'était arrivé, pourquoi, et ce que cela signifiait) étaient des questions à régler plus tard.
À l'instant où il accepta cette réalité, Do-Jin attrapa son smartphone. Il savait que comprendre sa situation actuelle était la première étape pour ne pas gâcher cette seconde chance.
'Le plus important, c'est de savoir quel jour on est.'
Puisqu'il était revenu à une époque d'avant l'accident, sa première tâche était d'éviter purement et simplement l'accident de la route. Dans cette idée, Do-Jin vérifia la date sur son téléphone… et se figea, incrédule.
'Quoi ? La date de l'accident est déjà passée… ?'
De trois jours, pour être précis.
Do-Jin se tourna avec raideur vers le lit, et les souvenirs de ce jour terrible, ceux dont il n'arrivait pas à se défaire malgré tous ses efforts, refluèrent en masse.
Il y a trois jours… Non, ce jour-là, il s'était réveillé dans ce même lit et avait regardé l'heure.
Comprenant qu'il était en retard pour son service à mi-temps, il s'était rué hors de chez lui. Il avait dévalé l'escalier quatre à quatre et couru jusqu'au passage piéton, où le feu était passé au vert comme s'il l'attendait.
Il avait souri de ce petit coup de chance au milieu de la course, persuadé d'avoir évité le pire.
Puis était venu ce fracas assourdissant : CRAC ! Comme si le bruit résonnait dans tout son corps, et avec lui, sa conscience s'était éteinte. Quand il s'était réveillé, tout s'était déjà effondré.
Même maintenant, rien que d'y repenser, une sueur froide lui coulait dans le dos et sa respiration se faisait haletante. Et pourtant, cet instant, cet accident horrible qui avait brisé sa vie, était déjà passé.
Do-Jin parcourut d'un regard vide les messages accumulés sur son smartphone.
Collègue : T'es où ? Ton service a commencé depuis longtemps.
Le premier message venait de l'employé de la supérette qui faisait le créneau précédant le sien.
Puis venaient ceux du gérant du magasin, suivis de ceux du café où il travaillait l'après-midi, et même de l'hôtel capsule où il assurait des services de nuit un jour sur deux.
« Je bossais vraiment autant que ça ? » marmonna Do-Jin en laissant retomber mollement sa main.
Et puis il se mit à rire. Les petits gloussements enflèrent jusqu'à ce qu'il finisse par se tenir le ventre, riant de toutes ses forces.
Ç'avait été une malédiction : quinze ans de tourment. Cet unique instant avait déchiré et écrasé chaque morceau de sa vie. Et pourtant, aujourd'hui, ce même instant était tout simplement passé à côté de lui.
L'idée même que le destin, qu'on disait si inébranlable, puisse changer de cap aussi facilement était ridicule. Il ne pouvait pas s'arrêter de rire en y pensant. Alors il rit, rit jusqu'à ne plus pouvoir rire. À chaque éclat, il déversait tout ce qui s'était accumulé en lui : le désespoir, le chagrin, le regret, la rancœur et la joie.
Tout.
***
Peut-être parce qu'il avait vidé toutes ses émotions, un grand calme l'envahit. Et c'est peut-être pour ça que son corps, privé de nourriture depuis trois jours, se mit à crier famine.
Qu'il puisse encore avoir faim dans une situation pareille lui paraissait absurde, mais il savait qu'il allait s'effondrer s'il ne mangeait pas. En ouvrant le frigo, il n'y trouva que du blanc de poulet, du brocoli et des tomates.
Ce frigo désert lui rappela celui qu'il avait été, qui cumulait trois petits boulots et trouvait encore le temps de faire du sport.
« J'aurais peut-être mieux fait de vivre de gels énergétiques », marmonna-t-il, lassé du mode de vie trop discipliné de sa version plus jeune.
Il se décida pour une tomate et referma le frigo. Son corps avait beau se sentir fort et jeune, il savait que jeter du blanc de poulet dans un estomac vide après trois jours de jeûne ne lui vaudrait que des problèmes de digestion. Il se dit qu'il se ferait un peu de bouillie de riz plus tard.
'Je devrais m'occuper de ces messages.'
Tout en mâchant sa tomate, Do-Jin se mit à répondre aux messages : des excuses pour ses trois jours de disparition, et l'explication qu'il devait quitter ses emplois pour des raisons urgentes.
« Une urgence, c'est une urgence », songea-t-il avec un léger sourire en coin.
Après tout, combien de gens peuvent dire qu'ils ont remonté le temps ? Cet amusement passager céda la place à des pensées plus profondes. Il se mit à réfléchir à la suite, et à se remémorer le genre de personne qu'il était à cette époque.
À ce moment-là, Do-Jin économisait sans relâche, en rognant sur ses heures de sommeil depuis sa sortie de l'orphelinat. Son but était d'acheter une capsule, ou plus exactement de se construire une vie meilleure. Comme tout le monde, Do-Jin avait désespérément soif de réussite. Il était ainsi depuis tout petit, peut-être parce qu'il n'avait rien ni personne sur qui compter.
Mais aussi désespérée que fût sa soif de réussite, la réalité s'était montrée froide et impitoyable.
Fournir autant d'efforts que les autres ne suffisait pas à échapper à sa condition. Partir de rien, c'était avoir toutes les chances contre soi. C'est pour ça qu'il avait renoncé à son admission à l'université, pourtant durement gagnée.
Il avait vu un article sur LOST, un jeu de réalité virtuelle qui revendiquait des millions d'utilisateurs trois mois à peine après sa sortie. C'est là qu'il avait décidé de miser son avenir dessus.
'Le vrai problème, c'est ça : je me suis fait renverser par une voiture pendant que j'économisais pour une capsule.'
La suite n'était qu'une histoire douloureusement prévisible.
Il avait compris que son corps était irréparable, si complètement brisé que même des prothèses ne pouvaient compenser, et il avait sombré dans le désespoir. Convaincu que sa vie était finie, il avait passé plus de deux ans à ne rien faire d'autre que fixer le plafond d'un regard vide, jour après jour.
Puis, dans un accès de résignation, il avait décidé de se connecter à LOST une dernière fois, juste pour se rappeler ce que ça faisait de marcher normalement. Quand il avait repris ses esprits, il avait englouti dans le jeu toute l'indemnité de l'accident, les versements de l'assurance et sa pension d'invalidité, et il était devenu complètement accro.
Mais à présent, il était revenu à une époque d'avant le malheur, une époque où tout était possible.
Do-Jin réfléchit longuement. Il mit de côté les questions sur le comment et le pourquoi. Ce qui comptait, c'était de décider ce qu'il voulait faire et comment vivre cette nouvelle vie sans regrets.
Après mûre réflexion, sa conclusion fut simple.
« Même après être revenu, je n'ai qu'une seule chose en tête. »
Ce qu'il voulait faire, ce pour quoi il était doué : tout tournait autour de LOST. Même la vie réussie dont il avait rêvé semblait plus facile à atteindre par LOST.
Il ne se souvenait guère de ce à quoi ressemblerait le monde réel dans quinze ans, mais sa connaissance de LOST était encyclopédique, presque obsessionnelle.
Dans sa vie précédente, il avait commencé trois ans après le lancement du jeu, cloué au lit et désespéré. Cette fois, en revanche, cinq mois seulement s'étaient écoulés depuis la sortie.
S'il échouait cette fois, il n'aurait aucune excuse : cela voudrait dire qu'il était vraiment bon à rien. Mais cette fois, Do-Jin n'avait aucune intention de vivre comme un raté.
Une fois de plus, il choisit d'emprunter la voie de LOST.
'Peut-être qu'en progressant, le mystère de ce retour finira par se révéler.'
Les questions insolubles pouvaient attendre. Peut-être que gravir les classements de LOST finirait par lui apporter les réponses. Mais cette fois, il ne renoncerait pas à la réalité et ne se saboterait pas. Son but était de vivre une vie dont il pourrait être fier. Gâcher ce miracle serait impardonnable.
Avec une détermination tranquille, Do-Jin baissa les yeux sur ses mains pâles et nettes et se fit une promesse.
***
Do-Jin contemplait avec émerveillement la capsule qui remplissait son petit studio. C'était un modèle bas de gamme et dépassé, massif et encombrant. Mais pour lui, c'était son bien le plus précieux.
'Évidemment que c'est précieux : comment un truc à plus de 3 millions de wons pourrait ne pas l'être ?'
Il y avait investi toutes ses économies, 9 millions de wons, ne gardant que le strict minimum pour vivre. Même ainsi, il lui restait encore 25 millions de wons à rembourser pour la caution de son logement, intérêts compris. Une fois déduit le prix de l'abonnement à LOST, le solde de son compte en banque était tombé à 240 000 wons à peine. Ce n'était pas seulement audacieux : c'était un investissement franchement désespéré.
Et pourtant, même après avoir presque tout dépensé, Do-Jin ne s'inquiétait pas. Avec sa connaissance des quinze prochaines années de LOST, l'argent n'était plus un souci.
Dans sa vie précédente, la richesse avait été sa mesure du succès. Désormais, elle n'était qu'un outil au service du plaisir, du bonheur et du confort.
Malgré tout, Do-Jin estimait que pour rendre la vie agréable, il lui fallait des objectifs concrets à court terme. Des idées vagues comme une vie heureuse, une carrière réussie ou une existence épanouie étaient bien trop abstraites. Il se demanda quel serait son objectif idéal.
En se préparant à se connecter à LOST, Do-Jin réfléchit sérieusement à cette question… même si, à vrai dire, elle n'avait aucun sens. Pour quelqu'un d'aussi obsédé par le jeu que lui, aucun autre objectif n'était nécessaire.
« Bon, quitte à tout recommencer… autant aller jusqu'au bout. »
L'idée de se tenir au sommet de LOST envahit son esprit. C'était simple, et c'est justement ce qui la rendait si satisfaisante.
Clic.
Allongé dans la capsule, Do-Jin ferma les yeux. Et au même instant…
[Bienvenue dans LOST.]
Un nouveau monde se déploya devant lui.
***
[La lumière stellaire de la création s'éteint sur Lostania.]
Le prologue de LOST commençait par la voix mélancolique d'une femme.
Un continent en flammes. Un ciel où roulaient des nuages noirs et des éclairs écarlates. Sous ses yeux se déroulait l'agonie finale du monde de Lostania.
[Depuis que le pouvoir de l'Étoile de la Création a commencé à décliner, des vagues incessantes de monstres surgissent en Lostania. Comme s'ils accomplissaient une destruction écrite d'avance, ils ne cessent de nous menacer. Vous êtes notre seul salut.]
L'image bascula rapidement sur les utilisateurs, des êtres invoqués d'un autre monde jusqu'en Lostania, qui maniaient l'épée et la magie pour abattre des monstres.
[Ô brave aventurier, toi qui aimes le frisson de l'exploration, entends la supplique de Lostania. Réponds à l'appel et entre dans un monde débordant d'aventure. En échange de ton dévouement, nous t'offrirons un voyage qui bouleversera ton âme !]
En écoutant la voix émouvante et pourtant puissante de la femme, Do-Jin ne put s'empêcher de penser : 'J'ai beau l'entendre encore et encore, ça ressemble toujours à de la propagande pour recruter des jeunes en temps de guerre.'
Et franchement, il n'avait pas tort. D'après l'histoire du jeu, les utilisateurs étaient invoqués en tant qu'aventuriers chargés de faire face à la menace croissante des monstres, née du déclin du pouvoir de l'Étoile de la Création.
[Veuillez personnaliser l'apparence du nouveau corps qui abritera votre âme.]
Après avoir enduré le prologue impossible à passer, Do-Jin put enfin créer son personnage.
'Aucune modification de l'apparence.'
Sans hésiter, il choisit de garder pour son personnage une apparence identique à la sienne dans la vraie vie. La silhouette de mannequin semblable à de l'argile blanche se transforma en un jeune homme grand, au regard perçant et d'une beauté saisissante, reflet exact de la réalité.
[Veuillez choisir le nom que vous porterez en Lostania.]
Là encore, il n'eut pas besoin de réfléchir.
'Do-Jin.'
Même dans sa vie précédente, s'il avait modifié l'apparence de son personnage, il avait gardé un nom identique au sien.
Avec ces deux seuls réglages, la création de personnage de LOST, une occasion qui ne se présente qu'une fois, était terminée.
« Je n'aurais jamais cru reprendre ce chemin un jour. »
C'était la voie de la lumière, celle-là même qu'il avait suivie dans sa vie précédente. La suivre de nouveau lui donnait une étrange impression de déjà-vu, comme s'il vivait un nouveau retour.
