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Chapitre 5

Chapitre 5

29 octobre 2026 ~11 min · 2 189 mots

« Quand j'y pense, gamin, je détestais ces méchants qui jouaient les âmes tourmentées comme s'ils traînaient un passé tragique. »

« Pardon ? »

Jongsik réagit aux mots que Sayun avait murmurés à mi-voix en s'arrachant à un souvenir pénible et poisseux du passé. Sayun hésita un bref instant entre féliciter et réprimander cet homme qui répondait sans faute à chacun de ses marmonnements, puis choisit de l'ignorer.

« Voilà pourquoi il faut faire attention à ce qu'on dit. »

On dit que la vie ne se passe jamais comme on l'imagine, et c'était bien vrai. Au collège, l'avenir que Sayun s'était imaginé, c'était celui d'un fonctionnaire respectable menant une vie convenable. Mais une fois adulte, voilà le résultat : il était devenu, on ne savait trop comment, un méchant complètement cinglé.

Et pas n'importe quel méchant. Précisément le genre de méchant au passé tragique qu'il méprisait quand il était gamin.

Avec l'impression que le destin lui avait réservé un tour bien étrange, il laissa échapper un rire creux, frisant l'autodérision. Tandis qu'il se remémorait un passé trop flou pour mériter le nom de souvenir, et qui ne lui manquait certainement pas, la voiture de Jongsik s'immobilisa dans le parking souterrain : ils étaient arrivés à la guilde.

Sayun descendit de voiture, ôta la robe désagréable, tachée de sang, et la tendit à Jongsik, qui avait fini de se garer et le suivait.

« Je vous la lave ? »

« Ce truc-là ? »

La question désinvolte exaspéra Sayun. Jongsik, qui examinait la robe pendue à son bras tout en suivant Sayun, hocha la tête sans comprendre. À en juger par sa seule expression, c'était l'innocence incarnée.

« Oui. »

« ... Jongsik. On est des mendiants ? »

« Quand même, c'est une robe de rang D. »

« Elle a du sang de rang E dessus, donc c'est du rang E. Je n'ai mis une robe bas de gamme que parce que j'allais la jeter de toute façon. Balance-la. »

Jongsik claqua la langue sous la remontrance et contempla la robe avec des yeux débordant d'une réticence évidente. Il acquiesça à la vitesse d'une tortue qui rampe. Sayun l'observa d'un œil tout sauf convaincu avant d'ouvrir la bouche.

« Ne va pas la laver en douce pour la réutiliser. »

« ... ! »

Les robustes épaules de l'homme tressaillirent à cette remarque que Sayun avait lancée en se doutant justement de la chose. Laissant voir ses sentiments aussi ouvertement qu'une enseigne au néon, Jongsik serra la robe contre lui. Sayun ravala un rire.

« Comment tu as bien pu devenir cadre de Bamjwi ? »

« C'est vous qui m'avez nommé, hyungnim. »

« Ne va raconter à personne qu'on est de Bamjwi. Je n'oserais plus me montrer en public, tellement j'aurais honte. »

Où diable trouver une guilde de premier plan qui lavait proprement ses robes de rang D tachées de sang pour les réutiliser ?

Et Bamjwi n'était pas n'importe quelle guilde de premier plan.

Elle restait dans l'ombre et n'avait jamais reçu de classement officiel, mais l'argent qu'elle encaissait devait figurer parmi les plus gros du monde.

Voir un cadre d'une telle guilde se comporter en grippe-sou était parfaitement inconcevable. Sayun secoua la tête.

Franchement. Trop doux et trop brave pour son propre bien.

S'il avait été ne serait-ce qu'à moitié aussi dur qu'il en avait l'air, cela aurait été parfait, mais il avait un tempérament doux jusqu'à l'excès. Son instinct de radin économe posait problème, lui aussi. Il avait l'air capable de déshabiller les membres des guildes ennemies pour laver leurs vêtements aussi.

De l'extérieur, Jongsik avait tout du gangster bourru, mais il suffisait de gratter la surface pour découvrir un caractère plus doux qu'un ours en peluche. Sayun le regarda avec exaspération et agita la main d'un geste las.

Un geste vague, qui signifiait qu'il était fatigué et que Jongsik pouvait faire ce qu'il voulait.

« C'est bon, c'est bon. Lave-la et réutilise-la, donne-la à quelqu'un d'autre, fais ce que tu veux. Où en est la guilde Yongho ? »

« Seonjae et Hyungin y sont allés. »

« Le rapport ? »

« S'ils ne sont pas encore rentrés, c'est sans doute que ça ne s'est pas bien passé, ou qu'ils sont coincés là-bas. Je dis aux gars de leur mettre la pression ? »

Sayun fronça les sourcils à la question de Jongsik. La guilde Yongho... Trois mois plus tôt, Sayun avait rencontré en personne son maître de guilde, Chunbok, pour discuter d'une fusion, et l'homme s'était aplati par terre en guettant chacun de ses gestes. Sayun avait ignoré ses supplications pour obtenir un délai et, en gage de bonne volonté, lui avait accordé trois mois pour mettre de l'ordre dans les affaires de la guilde. Et entre-temps, l'homme avait visiblement changé de discours.

Avoir eu pitié de leur façon de s'aplatir par terre avait été une erreur.

Voilà pourquoi on ne pouvait pas se permettre d'être souple et conciliant. À tout le moins, il aurait dû savoir qu'il ne fallait pas montrer la moindre indulgence dans une situation qui exigeait de la fermeté.

La tête à claques de Chunbok lui traversa l'esprit, et son expression s'assombrit encore.

Tout dans l'orgueil buté, rien dans les capacités pour l'assumer.

Cette guilde ne servait absolument à rien.

« Contacte-les. Si Chunbok ne veut pas plier, dis-leur de rentrer. J'irai moi-même. »

« Hyungnim, quand même, s'en prendre à Baekryong... enfin, pas à Chunbok, mais... »

« Baekryong, mon cul. Le type s'est fait complètement bouffer par son propre personnage. Dis-lui d'utiliser fièrement son vrai nom. C'est si honteux que ça, Bak Chunbok ? »

« Si vous parlez du vrai nom de Baekryong, c'est Bak Chunbok, hyungnim. »

« C'est ça. Bak Chunbok. »

Sayun ne comprenait absolument pas pourquoi on abandonnerait un nom aussi traditionnel et accrocheur que Chunbok pour se faire appeler Baekryong ou Cheongryong. L'homme devait avoir au moins quarante ans : pourquoi vouloir faire un truc aussi puéril ? Même le nom de guilde, Yongho, sentait à plein nez la nostalgie de tonton quinquagénaire.

Alors qu'il marmonnait que Yongho avait mauvais goût en matière de noms depuis le début, il fut interrompu par Jongsik, qui l'écoutait et qui chercha la bagarre en insinuant que le goût de Sayun en la matière ne valait guère mieux. S'il s'était tu, il aurait déjà été à moitié tiré d'affaire. Sayun foudroya du regard cet homme qui ajoutait toujours ce commentaire de trop, comme s'il réclamait une raclée, puis entra dans l'ascenseur.

« J'y vais. Toi, revérifie la période de nettoyage de la Porte du secteur A, rassemble les gars et fais-moi ton rapport. »

Croyant sans doute que Sayun lui cherchait querelle parce qu'il n'avait rien à faire, Jongsik eut les lèvres qui tremblaient de joie qu'on lui confie enfin du vrai travail. Sayun le congédia d'une légère pichenette de la main et s'adossa à la paroi de l'ascenseur qui montait au dernier étage. À l'instant où il sortit, accompagné d'un joyeux carillon mécanique...

Bzzzt...

Le téléphone qu'il avait fourré négligemment dans la poche de son pantalon sonna. C'était une notification l'informant qu'il avait remporté la Porte de rang A qu'il convoitait aux enchères du marché noir des Portes, à Ulsan. Il s'attendait déjà à ce que l'affaire se conclue ; sans enthousiasme particulier, il remettait donc le téléphone dans sa poche quand un carillon familier frappa ses oreilles.

Ding !

<Succès « Le Véritable Mal de l'Humanité possède un millier de Portes environ » obtenu ! Vous recevez 1 000 de Karma en récompense.>

- Karma actuel : 999 789

<Félicitations ! 1 800 quêtes accomplies dans les « Quêtes du Véritable Mal de l'Humanité » ! Vous recevez la « Fenêtre de statut » en récompense. (b ᵔ▽ᵔ)b>

« ... Quoi ? »

La notification de quête qu'il avait oubliée, il pouvait la comprendre. Mais pas la Fenêtre système qui suivait. Les yeux de Sayun s'écarquillèrent tandis qu'il vérifiait ce texte inhabituel sur sa Fenêtre système et, sans s'en rendre compte, il se pencha pour examiner de plus près la fenêtre bleue.

La Fenêtre de statut.

C'était l'une des premières choses qui venaient à l'esprit au mot « chasseur », juste après le Système lui-même : le symbole des chasseurs du monde entier. Et une chose que Sayun n'avait pas vue depuis dix ans.

Pas un ou deux ans. Dix années entières.

Tous les autres pouvaient consulter la leur dès leur Éveil. Lui ne l'avait jamais vue, pas une seule fois. Et pour cause : il avait beau réclamer une Fenêtre de statut, le Système ne la lui avait jamais montrée.

Maudire un Système qui semblait avoir jeté tout bon sens et toute décence dans le Styx, envier et jalouser les chasseurs ordinaires, tout cela n'avait qu'un temps. Après des années à vivre la même situation, il avait fini par renoncer à l'espoir d'en avoir une un jour.

Et voilà qu'on lui annonçait qu'on la lui accordait enfin. Le premier réflexe de Sayun fut la méfiance.

« Ces salauds sont encore en train de m'arnaquer, hein. »

Il s'était fait avoir par les petits tours mesquins du Système plus souvent qu'il ne pouvait le compter. Il y avait peut-être encore une lâche entourloupe cachée quelque part. Il lut la fenêtre bleue d'un œil méfiant, mais il avait beau la relire, elle disait bien « Fenêtre de statut ».

Son flair pour le malheur, qui d'ordinaire allumait immanquablement des voyants rouges, était étrangement silencieux aujourd'hui. Sayun porta la main à sa bouche. Les coins de ses lèvres tressaillaient.

La recevoir était une victoire assurée, quoi qu'il arrive.

Il restait un peu sur ses gardes, puisque c'était son Système qui faisait ça, mais s'ils l'en avaient privé pendant dix années entières, elle devait avoir quelque chose de rare.

Convaincu, Sayun bougea la main.

<Vous avez reçu la Fenêtre de statut.>

<Félicitations ! Vous avez acquis la Fenêtre de statut. Le Véritable Mal de l'Humanité ne consulte pas une Fenêtre de statut ordinaire. Essayez de dire « Fenêtre de statut » ! (b ᵔ▽ᵔ)b>

« Le Véritable Mal de l'Humanité ne consulte pas une Fenêtre de statut ordinaire. »

Un rire lui échappa : le message était exactement du genre qu'il attendait.

Ne voulant pas consulter sa toute première Fenêtre de statut sur un palier d'ascenseur, Sayun regagna sa chambre au dortoir de la guilde, se lava et s'assit sur le lit avec quelque chose qui ressemblait à de la dévotion. Au cas où un monstre surgirait en pleine remise de récompense, comme la dernière fois, il se tint tendu, prêt à parer toute embuscade.

Il ne pouvait pas baisser sa garde tant qu'il n'aurait pas entièrement reçu sa récompense.

« Fenêtre de statut. »

À ce murmure discret, une haute fenêtre verticale apparut devant ses yeux.

<Fenêtre de statut de Kwon Sayun>

Âge : 26 ans

Sexe : Masculin

Rang : Rang S

Tempérament : « Véritable Mal de l'Humanité », « Celui qui résiste (inactif) »

Titres : « Celui que les dieux observent (?) », « Serais-je un descendant de Dieu ? (?) », « Disciple du Dieu Maléfique (?) », « Chef de Bamjwi (A) », « Tueur de Dragon Fou (S) », « Alpha (S) », « Seigneur du Givre (SSS) »...

Compétences : [Communication (A+)], [Partage (S)], [Langue venimeuse (A)], [Jeu de meurtre (SS)], [Autojustification (A-)], [Assassinat (S)], [Perturbation (B)], [Tromperie (SS)], [Furie (B)], [Malédiction (SS)], [Givre (SSS)], [Induction de la peur (S)], [Furtivité (S+)], [Perspicacité (SS)], [Dague sans forme (SS)], [Bouclier des siens (A)]...

Compétence exclusive : [Voix de l'Esprit (S)]

Compétence verrouillée : Compétence exclusive [Œil de la Calamité (L)]

Traits : « Pire Calamité de l'Humanité (?) », « À toi, le plus malchanceux de tous (L) », « Exécution forcée (?) », « Même les esprits maléfiques s'en vont en pleurant (A) », « Loi du plus fort (S) », « Maître de l'embuscade (S) », « Résistance au froid (SSS) »...

- Capacités

Force : S+ (SS)

Agilité : SS (SSS)

Endurance : S (SS+)

Chance : A- (F-)

- Divers

Karma : 999 789

Renommée : 10 390 091 (Notoriété)

Une quantité écrasante d'informations s'étala devant lui, au point de ne pas tenir sur un seul écran. La Fenêtre de statut était si longue qu'il dut la faire défiler trois fois.

Outre les compétences qu'il connaissait déjà par cœur grâce aux notifications d'acquisition, il y en avait aussi d'inconnues. C'était comme jeter un œil à la Fenêtre de statut de quelqu'un d'autre.

L'air perplexe, Sayun se ressaisit et entreprit de graver dans sa mémoire tout ce qu'affichait la fenêtre bleue. Ce chien de Système pouvait effacer la Fenêtre de statut à tout moment : il devait en mémoriser le plus possible tant qu'il le pouvait encore.

Son syndrome de méfiance envers le Système, gravé jusqu'au fond de ses os, alimentait sa mémorisation assidue...

Ses yeux, qui couraient sur l'écran, s'arrêtèrent. Sayun, qui venait de poser les yeux sur une section qu'il s'apprêtait à survoler, inclina légèrement la tête. Des caractères inconnus, étrangers, emplissaient son champ de vision.

Fin du chapitre 5
Fiche de l'œuvre

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