« Alors ça y est, c'est fini, les téléportations au hasard dans les Portes ? »
Jongsik, assez loyal pour mourir sur ordre, avait râlé tout seul à n'en plus finir… et avait quand même fini au volant. Pour ce qui était de jacasser, il était numéro un mondial.
Installé sur le siège passager de la voiture que conduisait Jongsik, Sayun repensa au dernier mois de sa vie.
À cause de la quête qui lui ordonnait d'éliminer des débutants, il avait été balancé dans des Portes tous les jours, sans exception. C'était une quête dont il ne voulait pas, mais l'option de refuser n'existait pas. Dès que ce foutu titre de « Mal absolu de l'humanité » s'était activé, les boutons Accepter et Refuser de la Fenêtre de quête étaient devenus impossibles à sélectionner.
Ça, il l'avait déjà vécu plus d'une fois, alors passe encore.
Il s'y était tellement habitué qu'au lieu de gaspiller son énergie à s'énerver, il avait prévu d'exécuter simplement les quêtes. Le problème, c'était la façon dont était calculé le compteur d'« Élimination de débutants ».
Tuer des Nouveaux Éveillés appartenant à des guildes hostiles ne faisait pas monter le compteur, et entrer dans des Portes ordinaires ne changeait rien non plus.
Seules les éliminations commises à l'intérieur des Portes pour débutants, où le Système le téléportait sans le moindre avertissement, comptaient pour la progression de la quête. C'était ça, le casse-tête.
Les Portes pour débutants étaient, comme leur nom l'indiquait, des Portes où seuls les Nouveaux Éveillés pouvaient entrer. Elles étaient conçues pour qu'une fois trois d'entre elles franchies au tout début de l'Éveil, on ne puisse plus jamais y remettre les pieds. Autrement dit, il avait beau se démener pour faire avancer la quête, impossible de la boucler tant que ce maudit Système ne l'y téléportait pas de force.
Dans ces conditions, quel choix avait-il ? Il n'avait qu'à accepter et se laisser téléporter.
Ce n'était pas comme s'il avait le pouvoir de résister, de toute façon.
Grâce à quoi il avait été téléporté en plein repas, en pleine douche, sans prévenir, non ?
« … Quelle salope. »
Remuer le passé avait fait remonter le souvenir de sa téléportation dans une Porte à poil. Sayun plissa les yeux et fixa l'arrière du crâne mal peigné de Jongsik. De tous ceux qui pâtissaient des téléportations soudaines de Sayun dans les Portes, la plus grande victime était, sans aucun doute, Jongsik.
Seule personne à savoir que Sayun se faisait balader par le Système, Jongsik devait se transformer en chauffeur dès que Sayun était aspiré dans une Porte, quelles que soient l'heure et les circonstances, pour être là et le récupérer à son retour.
En cours de route, Sayun lui avait dit qu'il pouvait confier la tâche à quelqu'un d'autre, mais Jongsik, grognant qu'il ne pouvait laisser aucune place au soupçon, s'était entêté à garder le volant, même les yeux à moitié morts. Un cas d'école de celui qui creuse sa propre tombe.
En le voyant encore une fois aujourd'hui agrippé au volant, des cernes sous les yeux, Sayun claqua la langue.
Et les souffrances de Jongsik ne se limitaient pas à la conduite.
Quand Sayun était téléporté en pleine gestion des affaires de la guilde, Jongsik devait ravaler ses larmes et faire des heures supplémentaires pour finir ce qui restait. Quand Sayun disparaissait en pleine réunion, Jongsik devait user de sa langue bien pendue pour expliquer pourquoi le Maître de guilde s'était volatilisé et mener la réunion à son terme. Avec cette routine répétée pendant près d'un mois, Sayun ne pouvait pas vraiment reprocher à Jongsik d'avoir piqué une crise aujourd'hui et refusé de venir.
« J'aurais dû confier le volant à quelqu'un d'autre. »
Sayun marmonna en croisant les jambes et en se calant contre le dossier.
Depuis quand ses comportements bizarres étaient-ils une affaire d'un ou deux jours ?
Tant que ça ne se produisait pas plusieurs fois de suite, ça n'éveillerait aucun soupçon, alors faire venir quelqu'un d'autre une ou deux fois n'aurait posé aucun problème. Pourtant, Jongsik n'arrêtait pas de rabâcher qu'il fallait préserver le secret et s'emparait du volant. Ce n'était même pas son secret, mais allez savoir comment, Jongsik mettait plus de zèle à le garder que Sayun lui-même.
Sayun était épuisé par cette loyauté excessive, mais ça n'empêchait pas qu'il trouvait Jongsik attachant. Quand il lui annonça, après tous ses efforts, que la vie de ce dernier mois était enfin terminée, Kim Jongsik, trente-deux ans, bien trop naïf pour faire partie de Bamjwi, en eut les larmes aux yeux de joie.
« C'est vraiment fini ? »
« Ouais. »
« L'enfoiré de Système ne dit rien ? Si une autre quête tombe, dites-le-moi. S'il y a quoi que ce soit à préparer, je préviendrai l'équipe. »
On aurait dit que le Syndrome de méfiance envers le Système, qui n'appartenait jusque-là qu'à Sayun, avait contaminé Jongsik. Le chien de l'école du village finit par réciter des poèmes au bout de trois ans : après plus de trois ans aux côtés de Sayun, Jongsik avait lui aussi compris à quel point son Système était un salaud méprisable et vicieux.
Content que quelqu'un comprenne une histoire qui avait du mal à susciter la moindre sympathie, Sayun répondit d'un hochement de tête.
Le Système.
Une bénédiction divine apparue en des temps de chaos, guidant les Éveillés avec bonté et droiture.
C'était la définition officielle publiée par l'Association mondiale des Éveillés, mais le Système de Sayun était différent.
La bonté, mon cul. Il employait toutes les méthodes les plus basses et les plus méprisables imaginables pour pousser Sayun vers le mal. Non : on pouvait carrément parler de manipulation.
Et au fil d'une longue période, Sayun était devenu exactement le genre d'humain tordu de part en part qu'ils voulaient. La preuve : il ne souffrait plus d'horribles cauchemars ni de traumatismes après avoir tué.
Il était devenu complètement fou, vraiment.
Il fut un temps où la culpabilité l'empêchait de dormir, mais désormais, la seule pensée qui lui traversait l'esprit, c'était qu'il aurait aimé des adversaires un peu plus forts. Quand la vie devenait ennuyeuse et creuse, on se mettait à chercher quelque chose qui puisse vous secouer. Dix ans après son Éveil, pour la première fois de sa vie, il comprenait l'état d'esprit de ces méchants cinglés de cinéma qui ne cherchaient que les adversaires les plus forts.
« C'est juste que rien d'autre ne m'intéresse, alors arrête ça. »
« Monsieur ? »
Jongsik avait réagi à ce qui se voulait un monologue. Sayun donna un coup de pied dans le dossier du siège avant : conduis et regarde la route. Le choc fit sursauter Jongsik, qui se cramponna au volant.
« Hyungnim… ! »
« Hyungnim ? »
« … V-vous allez casser le siège. »
« Tu préfères que je te casse la colonne ? »
À cette aimable suggestion, Jongsik bougonna que c'était beaucoup trop violent. Désormais parfaitement habitué à ses jérémiades, Sayun l'ignora et se replongea dans les soucis qui lui pesaient.
Même lui n'avait pas commencé aussi fou. Perdre son sang-froid et donner des coups de pied dans un siège, d'accord, honnêtement, il le faisait déjà il y a dix ans. Mais à l'époque, il ne tuait pas des gens et ne commettait pas d'attentats pour un oui ou pour un non.
La culpabilité, qui semblait aujourd'hui s'être évaporée, était alors parfaitement intacte.
Cette époque était devenue un souvenir trop lointain. Sayun tourna la tête et regarda le paysage défiler derrière la vitre.
Son regard, perdu dans le passé, s'enfonça profondément. Tout avait commencé dix ans plus tôt, en remontant jusqu'au mois de janvier de cette année-là.
Quand Sayun était encore jeune, un collégien de troisième au visage frais.
***
Dix ans plus tôt.
La toute première Porte, ouverte l'année des seize ans de Sayun, plongea le monde dans la panique.
Elle apparut sans prévenir, scintillant d'une lumière étrange qui réveillait ce qui était peut-être le péché originel : la curiosité. Ceux qui entrèrent dans cet espace, sans se douter de rien, laissèrent tous les mêmes dernières paroles (« Ça va, vous n'allez pas mourir ») et ne revinrent jamais.
Le nombre de disparus augmentait de jour en jour. Quand le compte dépassa les trois chiffres et que l'angoisse publique fut portée à son comble par tous les médias, le gouvernement déploya enfin des soldats pour découvrir la vérité.
Quand on envoya les forces spéciales, tout le monde espérait les nouvelles qu'elles rapporteraient. Mais la réalité fut cruelle. Même les soldats, censés être différents, entrèrent dans cet étrange espace et n'en ressortirent pas.
Tous disparurent.
Tous, sans exception.
Certains savants avancèrent que l'espace scintillant était peut-être un portail vers un autre monde. D'autres affirmèrent qu'il pouvait s'agir d'un dispositif de téléportation. D'autres encore suggérèrent que c'était peut-être une sorte de trou noir, qui aspirait les gens sans qu'ils puissent en ressortir.
Des débats absurdes et sans fondement se répétèrent, et l'absence des soldats dégénéra en guerre politique. Au milieu du chaos qui balayait le monde, tandis qu'on commençait à appeler cet étrange espace une Porte, la nouvelle tomba : le premier soldat entré dans une Porte était revenu.
Doompa, le chef d'équipe des forces spéciales déployé dans la Porte apparue en Inde.
Il revint couvert de sang, une jambe en moins. Même aux portes de la mort, il força ses yeux à rester grands ouverts et adressa une seule phrase au monde.
C'était l'enfer.
Crachant un flot de sang, Doompa acheva son rapport, bref et intense. Puis, comme s'il avait enfin accompli son devoir, ses yeux se révulsèrent et il mourut.
Naturellement, la presse comme le public furent sidérés : terrifiés, et électrisés. Un tollé s'éleva pour exiger une enquête immédiate sur les Portes, et certains partirent même les explorer eux-mêmes. Les gens, rongés par la curiosité et la peur, ne saisirent ce que Doompa entendait par l'enfer qu'au moment où les Portes du monde entier entrèrent en éruption simultanément.
Des monstres tout droit sortis des romans de fantasy jaillirent des Portes dans un rugissement. Certains ressemblaient à des esprits grotesques ; d'autres surgissaient sous des formes d'une hideur indescriptible, évoquant des démons. Des êtres différents les uns des autres en tout point : comment auraient-ils pu se montrer amicaux envers les humains ?
Les créatures cruelles et sauvages se déchaînèrent dans une frénésie, et le monde se teinta de rouge sang comme si une guerre avait éclaté.
Non : pour être précis, c'était exactement une guerre.
Une guerre pour la survie de l'espèce humaine contre les mystérieuses créatures surgies de nulle part.
À partir de ce jour, pas un seul ne passa sans cris. Des centaines d'orphelins naissaient chaque jour. Les armes militaires déployées par les nations n'avaient que peu d'effet sur les monstres, et même les missiles nucléaires lancés avec ambition par les États-Unis ne parvinrent pas à les anéantir complètement.
L'humanité n'avait aucun moyen de venir à bout de ceux qui survivaient aux explosions nucléaires.
La population humaine s'effondra. En à peine une semaine de crise d'éruption des Portes, dix pour cent de l'humanité avaient péri.
Les experts, ayant perdu tout espoir, conclurent que l'espèce humaine entière disparaîtrait en un mois. Une annihilation impuissante et inévitable avait été proclamée.
On dit que les héros naissent en temps de chaos.
Aussi écrasante que soit la guerre, aussi brutal que soit le combat, il existait toujours un moment pour contre-attaquer. Et pour l'humanité, ce moment prit la forme de la fenêtre bleue qui apparut un jour.
Apparaissant devant un petit nombre de personnes, la fenêtre bleue se présenta comme le Système. Il accorda à l'humanité le pouvoir de tenir tête aux monstres, et ceux qui s'Éveillèrent par son intermédiaire maniaient une force et des capacités si extraordinaires qu'on pouvait à peine les dire de la même espèce.
L'humanité les plaça à l'avant-garde et lança sa contre-offensive. Les monstres, qui s'étaient pratiquement emparés de nations entières, furent repoussés aux marges, et grâce à la coopération mutuelle, l'humanité parvint à les exterminer.
Ce fut une victoire durement acquise, payée du sacrifice de vingt pour cent de l'espèce humaine.
Tout le monde se réjouit sur les terres reconquises, tirant des feux d'artifice pour fêter ça. Mais il y avait quelqu'un qui, à l'instant même où l'humanité retrouvait l'espoir, était au contraire en train de le perdre.
Ce quelqu'un, c'était Sayun.
***
La Fenêtre système.
L'entité apparue devant un petit nombre de personnes au début du Grand Cataclysme, apportant l'espoir à l'humanité.
Quand les Portes étaient entrées en éruption simultanément et que le chaos avait commencé, Sayun aussi avait reçu une Fenêtre système.
Mais sous une forme quelque peu inhabituelle.
<Vous avez été choisi comme Ennemi de l'humanité ! Dressez-vous contre les Sauveurs et menez la planète 9180, « la Terre », à sa destruction. (b ᵔ▽ᵔ)b>
