Pour le jeune Sayun, la fenêtre bleue apparue d'un coup alors qu'aucune information ne circulait n'était rien d'autre qu'un immense présage de malheur. Dehors, les gens hurlaient tandis que des monstres surgissaient sans prévenir, et les retombées atteignirent la maison de Sayun, toute proche de la zone où la Porte avait explosé.
Les créatures qui fracassèrent les fenêtres tuaient et déchiquetaient tous ceux qu'elles trouvaient, dévorant les corps de leurs dents hideuses. Ce carnage aveugle n'épargna pas la famille de Sayun.
Tandis que tout le monde hurlait à l'apparition des monstres, les parents de Sayun le poussèrent dans le placard. Rentre là-dedans, ne bouge pas d'un pouce et, quoi qu'il arrive, ne fais pas un bruit : voilà les mots qu'ils lui martelèrent avant que le fracas du verre brisé ne les arrache à lui. Ils moururent en résistant, en tentant de repousser les créatures qui avaient fait irruption.
Les yeux fermés de toutes ses forces, Sayun ne percevait qu'une chose : le bruit des monstres en train de manger quelque chose.
La peur lui trempait les paumes de sueur, mais Sayun ne fit pas un bruit, comme ses parents le lui avaient ordonné. Il retint ses larmes, trembla sans pouvoir s'arrêter et tint bon dans l'étroitesse du placard.
Combien d'heures passèrent ainsi ? Quand il ne sentit enfin plus aucune présence, Sayun rouvrit les yeux et sortit prudemment du placard.
Le sol baignait dans le sang.
Ses parents avaient disparu. Seul le sang éclaboussé partout témoignait de la lutte acharnée qui s'était déroulée là.
Tout était arrivé trop brusquement pour Sayun.
Les monstres qui avaient tout défoncé, la mort de ses parents : tout.
C'était si soudain que cela ne semblait pas réel. Même devant le sol rouge, il ne pouvait que fixer le vide.
C'est à ce moment que la Fenêtre système apparut.
'Qu-quoi… ?'
D'abord, se demandant s'il hallucinait, il se frotta les yeux et agita la main pour chasser la chose bleue de son champ de vision. Mais la fenêtre bleue refusait de le quitter, comme gravée dans ses pupilles. Chaque fois qu'il essayait de l'ignorer, elle sonnait — ding, ding — comme si elle lisait dans ses pensées, et lui assénait son importune notification pour prouver qu'elle existait.
Ses questions tournèrent bientôt à la peur.
Comment ne pas être terrifié quand une fenêtre digne d'un jeu vidéo flottait autour de lui en débitant des histoires d'Ennemi de l'humanité et de destruction ?
Il avait l'impression que quelque chose s'était détraqué dans sa tête.
Se demandant si c'était cela qu'on appelait une maladie mentale, Sayun ferma les yeux de toutes ses forces et ignora la fenêtre bleue.
Dans cette maison où l'odeur métallique du sang lui piquait le nez, incapable d'y faire quoi que ce soit, il se boucha les oreilles et enfouit son visage entre ses genoux.
Il ne voulait pas voir. Il ne voulait pas entendre.
Le lendemain de la nuit que Sayun avait passée à se répéter comme un mantra que tout cela n'était qu'une hallucination, quelqu'un frappa à la porte d'entrée.
Croyant d'abord à un monstre, il n'ouvrit pas, mais une voix familière se fit entendre. C'était l'homme qui habitait à côté.
Quand l'homme demanda s'il y avait quelqu'un, Sayun se leva en vacillant et marcha vers la porte close. Resté accroupi si longtemps, il sentit ses jambes trembler quand il se redressa.
Après avoir manqué trébucher plusieurs fois, il retrouva l'équilibre, ouvrit la porte et vit le visage du voisin. L'homme ne semblait pas en meilleur état : il sortait sans doute tout juste d'un combat.
Ils n'avaient jamais été spécialement proches, mais voir un visage familier lui fit monter les larmes aux yeux sans qu'il s'y attende.
Devant les yeux rougis de Sayun, l'homme parut un instant décontenancé, puis lui tapota maladroitement le dos avant de lui demander où étaient ses parents.
Sayun fut incapable de répondre à cette question pourtant posée avec précaution. Comme il restait là à trembler sans rien faire d'autre que pleurer, le visage de l'homme se durcit. Il s'excusa et entra.
Et il fut horrifié.
La fenêtre brisée, le sol imbibé de sang, les traces de griffes partout : tout dépeignait sinistrement la tragédie qui s'était jouée dans cette maison. L'homme serra Sayun contre lui avant même que l'enfant ait pu essayer d'expliquer ce qui s'était passé.
Puis, bien qu'il ait déjà vu la scène lui-même, il couvrit les yeux de Sayun et lui dit de ne pas regarder. Après un instant de réflexion, il lui expliqua qu'un abri avait été installé non loin et lui tendit la main en lui demandant s'il voulait y aller avec lui.
Jeune et seul, Sayun n'avait ni motif ni raison de refuser. Il hocha la tête. En lui disant qu'il était courageux, l'homme lui ébouriffa les cheveux et le conduisit aussitôt vers l'abri.
Pendant tout ce temps, Sayun ne cessait de jeter des coups d'œil à la fenêtre bleue qui flottait toujours à côté de lui, avant de secouer la tête et de décider de ne pas y prêter attention.
Sous quelque angle qu'il le prenne, l'anomalie soudaine et la fenêtre bleue semblaient liées. Mais, refusant d'affronter une angoisse aussi incertaine, il enfouit ses questions et ses hypothèses au plus profond de lui.
Le vrai problème survint au moment où ils arrivèrent sains et saufs à l'abri, sans avoir été repérés par les monstres, grâce à un soldat croisé en chemin.
Ding !
[Le Mal absolu de l'humanité ne se laisse pas émouvoir par les sentiments personnels. Éliminez votre plus proche confident. (b ᵔ▽ᵔ)b]
***
[Première épreuve — Le premier pas du Mal absolu de l'humanité]
« Prouvez votre scélératesse en éliminant l'homme qui vous a témoigné de la bonté. »
Récompense : 100 points de Karma
***
'… Hein ?'
Jusque-là, elle s'était contentée de lui annoncer qu'il avait été choisi comme Mal absolu de l'humanité, sans jamais afficher d'autre fenêtre. C'était la première fois qu'elle montrait quelque chose de nouveau, comme la Fenêtre système apparue au tout début. Non, le contenu de cette fenêtre-ci était encore plus difficile à croire que celui de la première.
Affolé par l'ordre soudain de tuer l'homme qui veillait sur lui, Sayun se laissa entraîner par les encouragements de celui-ci — qu'est-ce qu'il faisait, pourquoi il ne se dépêchait pas — et avança vers l'abri. La fenêtre bleue, qui le pressait de faire un choix cruel, ne quitta pas une seule fois son champ de vision. Loin de disparaître, elle le suivait comme une étiquette accrochée à lui.
'… Ugh.'
Dans l'abri bondé de gens qui avaient fui les monstres et les Portes, Sayun resta seul, à fixer la fenêtre bleue.
Il attrapa les gens autour de lui pour leur demander, au cas où, mais personne ne voyait la fenêtre, et personne n'entendait le ding-ding de l'alarme.
C'était donc bien une maladie mentale.
C'était le jour où Sayun, à force de tergiverser, s'apprêtait à arriver à cette conclusion.
Des informations sur les Éveillés et les Fenêtres système se répandirent dans un monde plongé dans le chaos le plus total.
Des vidéos d'interviews et des enregistrements d'Éveillés qui avaient pris le temps de partager ce qu'ils savaient, même au milieu de la confusion, furent diffusés dans le monde entier grâce aux moyens de communication rétablis. Sayun et les gens de l'abri purent les regarder eux aussi.
Une vidéo intitulée à peu près « Une fenêtre bleue est-elle soudain apparue devant vos yeux ? » : Sayun se surprit à fixer sans s'en rendre compte la fenêtre qui flottait devant lui, puis changea vite de vidéo.
Derrière l'Éveillé qui répondait à l'interview, le visage pressant, une bataille entre monstres et humains faisait rage.
La tête enveloppée de bandages comme s'il était blessé, l'Éveillé livra un bref résumé de ce qu'il savait.
Tous ceux qui recevaient une Fenêtre système disant « Vous avez été désigné comme l'espoir de l'humanité. Dressez-vous contre la destruction et sauvez l'humanité » s'Éveilleraient, expliquait-il. Si une fenêtre bleue vous apparaissait, il ne fallait donc pas paniquer : suivre les directives du Système, agir et combattre les monstres. Tel était le message de la vidéo.
La phrase qu'il décrivait sembla étrangement familière à Sayun.
[Vous avez été choisi comme Ennemi de l'humanité ! Dressez-vous contre les Sauveurs et menez la planète 9180, « la Terre », à sa destruction. (b ᵔ▽ᵔ)b]
Il suffisait de changer quelques mots à la fenêtre bleue que Sayun avait reçue en premier pour qu'elle devienne identique à la Fenêtre système décrite par les Éveillés. En le comprenant, Sayun retint brusquement son souffle.
Alors seulement, il put regarder la vérité en face.
Ce n'était pas une maladie mentale.
La révélation était choquante, mais comprendre la vérité ne changeait rien. Les Éveillés disaient de suivre les directives du Système, de devenir plus fort et de combattre les monstres ; mais quoi qu'ils disent, il ne pouvait pas tuer l'homme qui lui avait témoigné bonté et bienveillance.
Cet homme n'avait d'autre lien avec Sayun que d'être son voisin, et pourtant il l'avait amené jusqu'ici et veillait sur lui : un homme bon et honnête. Sayun ne voulait pas lui faire de mal, alors, incapable de faire quoi que ce soit, il restait assis au milieu de la foule de l'abri à se ronger les ongles. Les Éveillés n'avaient pas expliqué ce qui arrivait si l'on désobéissait aux directives du Système. Ils n'avaient même pas envisagé la possibilité d'un refus, apparemment, persuadés que quiconque recevait une Fenêtre système s'y plierait tout simplement.
Sachant qu'il suivait un chemin très éloigné de l'ordinaire, Sayun était sans cesse anxieux. Sans cesse rongé de mauvais pressentiments.
L'abri tournait déjà à l'enfer, et la Fenêtre système ne faisait qu'ajouter à la confusion : il y avait de quoi rendre n'importe qui fou.
Au début, les gens évacués ensemble éprouvaient de la camaraderie et de la solidarité. Mais à mesure que le temps passait, ceux de l'abri devinrent de plus en plus violents. La nourriture venait à manquer : c'était inévitable.
Se procurer plus de nourriture voulait dire sortir de l'abri, mais des monstres rôdaient dehors. Les créatures s'étaient enfoncées loin à l'intérieur pendant l'évacuation, et échapper à leur regard pour trouver de quoi manger n'avait rien de facile.
Bien sûr, si quelqu'un sortait, il parviendrait sans doute à récupérer quelque chose. Même dans une région rurale comme celle-ci, il devait bien y avoir un Éveillé ou deux. Mais personne dans l'abri n'avait ce courage-là.
De plus en plus à cran à mesure que les réserves diminuaient, les gens en venaient aux mains à la moindre provocation et se mettaient à s'insulter. Craignant que Sayun n'apprenne de la brutalité croissante qui l'entourait, l'homme les installa plus loin dans l'abri, à l'écart du reste de la foule, quitte à avoir un peu plus faim.
Il apaisait Sayun quand il avait peur et sortait de temps en temps avec les soldats pour rapporter de la nourriture. Il lui parlait du comportement des autres occupants de l'abri et lui enseignait que, quelle que soit la situation, il ne fallait jamais perdre son humanité. Grâce à ses conseils bienveillants, Sayun parvint à garder un semblant d'équilibre, même tourmenté par la Fenêtre système.
Le gentil oncle, les soldats, les femmes qui veillaient au moindre détail.
Tout le monde dans l'abri n'était pas aimable avec Sayun, mais grâce à quelques personnes honnêtes et généreuses, il put vivre relativement en sécurité.
Une semaine s'écoula depuis que Sayun avait commencé à ignorer le Système, vivant sous la protection attentive des adultes.
Sayun s'était mis à appeler l'homme d'à côté « Oncle », mais, malgré cela, la situation à l'intérieur comme à l'extérieur de l'abri ne montrait aucun signe d'amélioration.
Et puis…
[Le Mal absolu de l'humanité ne se laisse pas émouvoir par les sentiments personnels. Éliminez votre plus proche confident. (b ᵔ▽ᵔ)b]
***
[Première épreuve — Le premier pas du Mal absolu de l'humanité]
« Prouvez votre scélératesse en éliminant l'homme qui vous a témoigné de la bonté. »
Récompense : 100 points de Karma
Échec : exécution forcée
- Temps restant avant l'exécution : 24:00:00
***
Une Fenêtre de quête légèrement modifiée apparut devant les yeux de Sayun.
