Il n'y a pas de méchants mauvais en ce monde.
Quelle affirmation absurde… et pourtant, quelle douceur.
Tiré du rayon sur la seule foi de son titre, le livre était remarquablement bien écrit pour un ouvrage paru huit ans plus tôt. Si bon, même, que Sayun aurait voulu en faire une lecture obligatoire pour quiconque entrait à la Villa de la Torture.
Il avait apprécié le livre dans son ensemble, mais ce qu'il aimait le plus, c'était sa façon de vraiment comprendre le cœur des méchants : des gens qui s'étaient tournés vers le mal faute d'autre choix. Il était justement en train de se dire que ce serait bien que deux ou trois livres de ce genre sortent encore et deviennent des classiques quand il entendit une toux humide sous lui.
Sayun posa le livre qu'il tenait.
« Argh ! »
L'homme, frappé de plein fouet par le livre tombé d'en haut, laissa échapper un gémissement. De ses mains tremblantes, il agrippa le pied qui lui écrasait la poitrine : le pied de Sayun. Dans la Porte, seuls résonnaient ses gémissements.
« Pourquoi… »
« … »
« Pourquoi vous faites ça ! »
Son visage se tordit tandis qu'il crachait ces mots, à vif, pleins de rancœur. Sayun soutint ce regard chargé de haine et jeta un œil à la Fenêtre système qui occupait une portion agaçante de son champ de vision.
« Hmm… »
Une voix nonchalante couvrit les gémissements.
« Il faut vraiment une raison pour faire ça ? »
La question, d'une effronterie totale, laissa l'homme sans voix. Le regard de Sayun glissa vers un coin.
« Pourquoi tu les as tués ? »
… Eux ?
Suivant la direction de la question, l'homme tourna la tête et vit le tas de carcasses de monstres entassées d'un côté de la Porte. Un spectacle banal, qu'on pouvait trouver dans n'importe quelle Porte.
Pourquoi ceux-là ?
Quand ses yeux posèrent la question, Sayun écrasa du pied la blessure de l'homme.
« Gahk ! » L'homme cracha un sang rouge sombre, s'étrangla plusieurs fois et fut secoué de petits tremblements.
« Quand on te pose une question, tu réponds. »
Le ton était doux, mais dépourvu de la moindre chaleur. Le regard de l'homme remonta jusqu'aux yeux qui le dominaient : des yeux qui ne regardaient pas une personne vivante, mais un cadavre.
« Hic. »
Ses yeux venaient de croiser ceux d'un coéquipier mort. Un hoquet lui échappa, et son instinct de survie prit le dessus : il s'agrippa désespérément au pied de Sayun. Le mot « supplier » s'imposa de lui-même, et les lèvres de Sayun se tordirent en un sourire en coin.
Regardez-moi ces mains désespérées. Comme s'il s'accrochait à une bouée.
Quelle tragédie.
S'il savait seulement que la bouée était pourrie.
« L-la quête… ! »
« Hm ? »
« À cause de la quête… Je devais nettoyer la Porte… Et ils ont attaqué, alors je voulais juste vivre… »
L'homme répondit pitoyablement, guettant la moindre réaction sur le visage de Sayun. Il parlait parce qu'il craignait, s'il ne répondait pas vite, de finir comme ses coéquipiers ; mais les questions se bousculaient dans sa tête.
Comment quelqu'un qui était de toute évidence un Classé pouvait-il débarquer dans une Porte pour débutants ? Pourquoi avait-il tué ses coéquipiers ? Pourquoi posait-il même cette question ?
Rien n'avait de sens. C'était ça, l'horreur.
Où diable trouvait-on quelqu'un pour demander « pourquoi as-tu tué des monstres » ?
Si on ne s'en occupait pas, la Porte arrivait à saturation, et ils se déversaient au-dehors pour attaquer les humains. On tuait les monstres pour nettoyer les Portes. On les tuait pour l'avenir. Cet homme posait-il sérieusement la question parce qu'il l'ignorait ?
Comment était-ce possible ?
Ce meurtrier voulait juste jouer avec lui. Pour s'amuser un instant.
Une fois le divertissement épuisé, il finirait exactement comme ses coéquipiers.
Tandis que l'homme blêmissait, prévoyant son propre sort, Sayun s'accroupit et épousseta la terre sur sa poitrine. Scritch, scritch. Le bruit de la pointe de la lame raclant la poussière était assez menaçant pour que l'homme ferme les yeux de toutes ses forces.
« Tu vois ? Toi aussi, tu as tué les monstres parce qu'ils étaient une menace si tu ne le faisais pas. »
« O-oui… ! »
« Pareil pour moi. »
« … Pardon ? »
« Autrement dit, si je ne te tue pas, c'est moi qui suis en danger. »
« …… ? »
L'homme, qui acquiesçait à tout pour survivre, se tut. Le meurtrier devant lui débitait des conneries avec un soin méticuleux.
Il avait beau retourner la question dans tous les sens, il ne voyait pas quel tort leur survie pourrait bien causer à cet homme. Après tout, il n'était qu'un Nouvel Éveillé, et l'homme devant lui était clairement un Classé expérimenté. Trois coéquipiers étaient morts d'un seul geste : comment pourrait-il être une menace ?
« Qu'est-ce que vous… »
Il allait reposer la question, incapable de comprendre ni de compatir, quand soudain, crac : le bruit de quelque chose qui se brise.
« Aaaargh ! »
Sayun avait dû appuyer de tout son poids, car une côte céda. Tandis que la douleur s'abattait sur lui et que l'homme hurlait, Sayun fronça les sourcils et se frotta l'oreille.
« Ce n'est qu'un os cassé. Pourquoi tu en fais tout un drame ? »
« Gahk… ugh ! »
L'homme qui se tordait de douleur ne pouvait pas parler. Pas seulement à cause de la douleur : il savait que s'il protestait un tant soit peu, pire suivrait aussitôt.
On disait que même un Éveillé de rang D pouvait gagner sa vie, et lui était de rang C. Une fois cette Porte pour débutants nettoyée, on l'accueillerait à bras ouverts partout. Sa volonté de vivre n'en était que plus désespérée.
Ravalant la douleur, l'homme leva vers Sayun des yeux mouillés.
« Épargnez-moi, je vous en prie… Une fois sorti d'ici, je ne dirai pas un mot. Je garderai votre secret. J'oublierai tout et je vivrai tranquillement. Alors je vous en prie… »
« Les monstres que tu as tués ont sûrement dit la même chose avant de mourir. »
Comment vous pourriez le savoir ?
Même terrifié, son esprit se faisait absurdement analytique, et cela le rendait fou. Comment chaque mot sortant de la bouche de cet homme pouvait-il être aussi totalement insensé ? Ce n'était pas comme s'il avait déjà écouté les pensées des monstres qu'il avait tués. C'était quoi, un militant des droits des monstres ?
Il se disait que s'il avait eu la malchance de tomber sur un cinglé, il avait tiré la courte paille sur toute la ligne.
Mais le fil de pensée de l'homme désorienté n'arriva jamais à son terme.
« Ghk… ! »
Un hoquet étranglé lui échappa à peine.
Sayun avait frappé un point vital pendant qu'il baissait sa garde. L'homme le fixa de ses yeux écarquillés de surprise, eut quelques soubresauts, puis ne bougea bientôt plus.
Crac-craquement. Le cadavre commença à geler. Sayun se redressa et parcourut les environs du regard.
Un, deux, trois, quatre.
Il y avait quatre cadavres gelés dans la Porte. Le compte y était.
Ding !
[Félicitations ! Succès débloqué : « Le véritable mal de l'humanité ne reste pas les bras croisés devant les graines de l'espoir. » Récompense pour l'élimination de 100 Nouveaux Éveillés : 1 000 points de Karma accordés ! (b ᵔ▽ᵔ)b]
« Toujours aussi insupportable. »
Sayun eut un rictus en consultant la Fenêtre système apparue pile au bon moment.
Enfin, le centième.
L'air soulagé d'en avoir fini avec cette maudite quête répétable, Sayun essuya le sang qui lui avait éclaboussé le visage et alla récupérer sa dague sur l'homme à terre.
L'objet valait plus cher que la vie des malchanceux qui croisaient sa route ; pas question de le laisser en souvenir. C'était une dague de rang SS. Il secoua le sang de la lame et la glissa dans le fourreau à sa hanche.
Puis le titre du livre au sol attira son regard.
« Il n'y a pas de méchants mauvais en ce monde. »
L'idée avait beau être douce, honnêtement, elle n'était pas juste. Le point de vue selon lequel il ne fallait pas voir les méchants comme le mal absolu était rafraîchissant, d'accord… mais un méchant restait un méchant.
Il aurait préféré que le titre devienne « Il n'y a pas de méchant sans histoire ». Ç'aurait été plus proche de la vérité. Il ruminait encore ce petit regret quand une Fenêtre système apparut pour annoncer que les conditions de nettoyage de la Porte étaient remplies et que l'entrant allait être libéré. Comme prévu, aucune récompense de nettoyage.
Sayun n'était pas un débutant : naturellement, il n'y en aurait pas.
Grondement.
La dague récupérée et le livre en main, l'espace se mit à vibrer. À ce tremblement, presque un séisme, Sayun fouilla dans son manteau et en sortit une Boule de feu.
Hop.
Il lança la Boule de feu d'une pichenette négligente et désactiva sa compétence. Tandis que la glace fondait, le feu prit sur les quatre cadavres.
Ses funérailles achevées (des funérailles que certains qualifieraient d'hypocrisie), Sayun regarda un instant les corps brûler, puis se détourna. Flash ! La Porte vibrante explosa d'une lumière vive qui inonda sa vision.
« Flash spécial. Le chef de l'organisation criminelle Bamjwi a mené hier soir une campagne de terreur contre une guilde russe… »
Au moment où il sortit de la Porte, un écran géant diffusait l'information en flash spécial. Sayun fit claquer sa langue devant ce reportage, qui présentait comme de la veille une affaire remontant à un bon moment, et passa un coup de fil.
« Salut, Jongsik. C'est moi. … Ouais, j'ai encore été convoqué, alors viens me chercher. Où je suis… »
Au bout du fil, on se plaignit des appels trop fréquents ces derniers temps. Il ronchonnait qu'il n'avait pas envie de venir, mais loyal comme il l'était, il finirait par conduire sa berline jusqu'à l'endroit où se trouvait Sayun.
En attendant Jongsik, les murmures des gens qui avaient écouté les informations parvinrent à l'ouïe fine de Sayun.
« Encore Bamjwi ? »
« Pff, comment on est censé vivre dans un monde pareil ? »
« Mais qu'est-ce que fait la police ? Pourquoi ils n'ont toujours pas attrapé Bamjwi ? »
« Il paraît que c'est comme une mafia étrangère. Les attraper, ce serait la guerre ouverte, alors les autorités se contentent de sanctions symboliques. »
« Ça fait trop peur, chéri. On ne pourrait pas quitter le pays ? »
Oh, je vous en prie.
Comme si quitter le pays voulait dire que je n'y serais pas.
En écoutant les gens parler, Sayun ne put retenir un rire. Inutile d'en écouter davantage. Il réduisit sa portée de détection, et les voix bruyantes de la foule s'estompèrent peu à peu jusqu'à ce que le silence retombe.
« Le Système doit adorer ça. Mais alors, adorer. »
Bamjwi : la pire guilde criminelle d'information du monde.
Pour Sayun, son chef, il n'y avait pas de plus beau compliment que d'être appelé le pire des méchants.
Il songeait que le Système, qui s'acharnait à faire de lui le méchant des méchants, danserait sans doute de joie s'il entendait ça, quand, pile au bon moment, la fenêtre bleue apparut.
[Félicitations ! Succès débloqué : « Le véritable mal de l'humanité plonge le monde dans la terreur. » Notoriété augmentée de 100. (b ᵔ▽ᵔ)b]
Aucun sens du timing, ce truc.
