Après la défaite de Sisioth, les choses se passèrent comme Jude l'avait prévu.
D'abord, la raison de la présence des Gardiens de la Sainte Croix et des chevaliers du comte Hræsvelgr.
Les Gardiens de la Sainte Croix avaient détecté l'éveil du démon et avaient donc dépêché une partie de leurs troupes. Quant aux troupes du comte Hræsvelgr, il s'agissait du deuxième détachement, envoyé après l'anéantissement du premier, comme Jude l'avait prédit.
« Nous sommes entrés dans l'Enclume de Givre pour obtenir le Tournesol, et la Main du Diable nous a attaqués. Mais nous avons pu leur prendre le vrai nom du démon et la technique de restriction. C'était ce dont ils se servaient pour contrôler le démon. »
Telle fut la réponse assurée de Jude quand Jeanne lui demanda comment il connaissait le vrai nom et la technique de restriction. Il n'oublia pas non plus le chevalier du comte Hræsvelgr.
« Je vous présente mes excuses pour tous les ennuis que nous avons causés au comte Hræsvelgr. Nous avons obtenu le Tournesol et ma maladie s'est améliorée ; nous irons donc nous-mêmes voir le comte Hræsvelgr pour lui raconter ce qui s'est passé et lui demander pardon. »
Phil Reiner se contenta de hocher la tête à ces mots que Jude avait encore prononcés avec aisance.
Parce qu'il n'avait rien d'autre à dire à Jude.
'Après tout, ce n'étaient pas les chevaliers qui nous cherchaient, Cordelia et moi.'
Du point de vue de Phil, Jude et Cordelia étaient des bienfaiteurs surgis de nulle part pour les sauver. Il ne ressentait que de la gratitude à leur égard, et aucun mécontentement.
Il pensait donc simplement à boucler l'affaire et à rentrer à Thunderdoom, car il n'avait vraiment aucune idée de ce qu'il fallait faire de Jude.
Mais Jeanne semblait penser autrement.
« Monsieur Bayer, voudriez-vous venir avec nous ? »
C'était une invitation à rejoindre les Gardiens de la Sainte Croix.
Dans l'histoire originale, c'était un événement qui se produisait après avoir croisé plusieurs fois la route des Gardiens de la Sainte Croix, mais pour l'heure, Jude secoua la tête.
'Aller chez les Gardiens de la Sainte Croix, c'est bien, mais on doit d'abord régler l'événement des barbares du Nord.'
Il fallait aussi sauver Lena.
« Je pense que nous devrions d'abord rendre visite au comte Hræsvelgr. Je lui remettrai la technique de restriction que nous avons obtenue, alors j'aimerais remettre à plus tard notre visite aux Gardiens de la Sainte Croix. »
« … Je vois. Nous reprendrons contact avec vous, dans ce cas. »
Jeanne avait parlé avec un air de regret, et leur entretien s'arrêta là.
« Alors je retourne m'occuper de ma fiancée, dame Cordelia. Vous avez dit que le départ était prévu après-demain matin, c'est bien ça ? »
« Oui, c'est ce qui est prévu. Même si vous nous avez déjà raconté certaines choses… nous devons encore mener notre propre enquête. »
« Je comprends. Alors je vous laisse. Bonne nuit. »
Après avoir terminé sur un sourire, Jude quitta la tente de Phil.
'Hmm… après-demain matin.'
Ce n'était pas mal. C'était même le moment idéal.
Jude hocha la tête tout seul en regardant l'intérieur de la tente.
Une nouvelle tente s'était ajoutée aux quelques grandes tentes déjà dressées là.
'Mais je suis content.'
Parce qu'aucun soldat n'était mort.
Même s'il y avait eu des victimes parmi les Gardiens de la Sainte Croix, on pouvait dire qu'ils s'étaient plutôt bien débrouillés face à l'ennemi.
Bien sûr, à entendre leur récit, les sacrifices étaient déjà importants.
Surtout du côté des Gardiens de la Sainte Croix : six sur neuf étaient morts et trois seulement avaient survécu, car beaucoup avaient péri en tentant de sceller les mouvements de Sisioth.
Pourtant, on pouvait dire qu'ils avaient eu de la chance.
Quand Sisioth s'était déchaîné dans l'histoire originale, des dizaines de membres des Gardiens de la Sainte Croix et près d'une centaine de soldats étaient morts.
« Fiou. »
Mais compter les gens en chiffres lui laissait aussi un goût amer.
Jude repensa un moment au passé et soupira avant de se diriger vers la tente où l'attendait Cordelia.
« C'est toi, Papounet ? »
Dès qu'il entra dans la tente, il entendit la voix mignonne de Cordelia.
Elle était allongée sur un lit de camp, un bandage autour des yeux.
Jude jeta un coup d'œil alentour par réflexe, avant de dire à voix basse :
« Hé, hé, qu'est-ce que tu fais si ce n'est pas moi ? »
« Ce que je fais… on va raconter partout que tu es un pervers qui oblige sa fiancée à l'appeler "Papounet". »
« Euh… ce ne serait pas mauvais pour nos deux réputations, ça ? »
« Je plaisante, je plaisante. Je savais que c'était toi. »
« Comment ? »
« Euh… au feeling ? »
« Voilà qui est très rassurant. »
Comme Jude avait parlé avec une mine renfrognée, Cordelia éclata de rire.
« Bref, la discussion s'est bien passée ? »
« Oui, je me suis bien débrouillé. Mais toi, ça va ? »
« Ça va. Ça ira. Les Gardiens de la Sainte Croix m'ont aussi examinée tout à l'heure, et ils ont dit que c'était juste un peu de surmenage. »
Le Mauvais Œil du Serpent Blanc.
C'était le pouvoir que Cordelia avait acquis dans l'Enclume de Givre.
Même face à un démon de bas rang, il avait été assez puissant pour maîtriser un démon au sommet de sa forme, déchaîné.
'Mais quand même…'
Plus tard, quand le mana de Cordelia se serait renforcé, elle pourrait l'utiliser sans difficulté, mais pour l'instant, c'était trop pour elle.
En plus, c'était une compétence qui mettait à rude épreuve non seulement ses yeux mais aussi d'autres parties de son corps ; il ne pouvait donc pas s'empêcher de s'inquiéter.
« N'en abuse pas. »
« Oh là là, tu t'inquiètes pour moi ? »
« Oui, je m'inquiète. »
Comme la voix de Jude s'était faite sérieuse, les lèvres de Cordelia se crispèrent un instant, avant qu'elle ne renifle avec dédain.
« Pff, le soleil va se lever à l'ouest demain. »
« Hé, tu ne serais pas toute rouge, là ? »
« Non, pas du tout. »
Tout en disant cela, Cordelia se toucha légèrement les joues.
Jude sourit de nouveau un peu avant de s'approcher de Cordelia. Alors Cordelia, qui avait senti sa présence, se redressa soudain et tâtonna dans le vide en disant :
« Euh, Jude. »
« Oui ? »
« Viens par ici et tiens-moi la main. »
« La main ? »
« Oui, ma main. »
Jude se demanda ce qui lui prenait tout à coup.
Mais l'expression de Cordelia était très sérieuse ; Jude s'approcha donc sans protester et prit la main de Cordelia.
« Je la tiens. »
« Oui, je t'ai eu, espèce de salaud. »
Cordelia haussa soudain la voix, tira la main de Jude et se mit à le frapper au hasard de sa main gauche libre.
« Hé ! Hé ! Aïe ! Aïe ! »
« Ça fait mal quand je te tape ? Hé, tu croyais que je ne le saurais pas ? C'est toi qui as donné le dernier coup, hein ? Hein ? »
« N-non ! »
« Mon œil ! »
Même si elle n'y voyait rien, son sens du combat était intact ; Cordelia le frappait donc exactement là où ça faisait mal.
« C-comment ? »
« Parce que la sensation était floue. »
« La sensation ? »
« Oui, il y a une sensation particulière quand je donne le dernier coup, mais elle n'était pas là. »
Aux mots de Cordelia, le visage de Jude se vida de toute expression.
La sensation.
Il n'arrivait pas à croire qu'elle l'avait remarqué uniquement parce qu'elle n'avait pas ressenti la sensation particulière qu'elle éprouvait d'ordinaire en donnant le dernier coup.
« Cordelia, toi… »
« Quoi, moi ? »
« Tu es un animal ? Tu n'es pas humaine ? »
« Ouaf ! Ouaf ! »
Cordelia aboya comme un chien et frappa Jude de plus belle, et Jude fut convaincu. Il ignorait si elle avait d'autres différences, mais il était certain que la sensation, l'instinct de Cordelia, était du niveau d'un animal.
« Haa, passons. Il y a encore une chose que je voulais te dire. »
Lasse de le frapper depuis un moment, Cordelia s'étira légèrement les épaules et lâcha la main de Jude.
Jude retira vivement sa main par réflexe avant de demander :
« Quoi donc ? »
« Ne refais plus ça. Et ne pense même pas à me céder le dernier coup. »
« Cordelia ? »
« Parce que c'est un vrai combat qui est en jeu. Vaincre l'ennemi est bien plus important que tout le reste. Tu comprends ? »
« … D'accord, je comprends. »
Jude hocha la tête devant cette maturité inimaginable, et Cordelia rit de nouveau.
« Bien sûr, ça ne veut pas dire que je renonce à viser le dernier coup. Je l'obtiendrai de mes propres mains. »
Sa façon de sourire de toutes ses dents en serrant le poing était absolument charmante.
Comme Jude la fixait d'un air absent sans s'en rendre compte, Cordelia fit mine de remarquer de nouveau quelque chose grâce à sa sensation particulière.
« Quoi ? Tu crois que tu es retombé amoureux ? »
« Non, je ne suis jamais tombé amoureux, pour commencer ? »
« Oui, Papounet. Si tu le dis. »
Cordelia rit en se rallongeant, puis poursuivit :
« Et votre discussion, au fait, ça a donné quoi ? »
« Ils ont dit qu'on partirait après-demain matin. »
« Alors on devra s'enfuir demain soir au plus tard ? »
« Exactement. »
Ils ne pouvaient pas retourner chez le comte Hræsvelgr maintenant, même s'il avait tenu de beaux discours devant Phil.
'La Grande Invasion des barbares du Nord…'
Il restait encore deux ou trois mois avant le début du scénario principal de Jude, mais attendre jusque-là serait trop tard.
Jude et Cordelia comptaient tordre le scénario principal de Jude, « La Grande Invasion des barbares du Nord », à la racine.
'On peut y arriver.'
À ce stade, il était encore possible d'intervenir.
Le scénario principal se déroulait ainsi.
De l'autre côté de la frontière gardée par les Choucas s'étendait une terre de barbares.
Les barbares qui y vivaient ne formaient pas en réalité un seul peuple.
Ils étaient divisés en des dizaines de tribus, grandes et petites, parmi lesquelles se trouvait une tribu appelée le Taureau Furieux.
Une tribu ni faible ni forte, dont la puissance se situait juste dans la moyenne.
Un jour de blizzard, un prophète couvert de haillons se présenta à la tribu du Taureau Furieux et dit :
« Un grand roi viendra du Taureau Furieux. Celui qui sera roi recevra le pouvoir du grand être et balaiera le monde. »
Le chef de la tribu du Taureau Furieux tint pour vraies les paroles du prophète au mystérieux pouvoir et prépara le rituel demandé pour recevoir le pouvoir du grand être.
« C'était l'histoire où la tribu du Taureau Furieux, devenue très puissante, unifiait les barbares sous une seule bannière et descendait vers le sud, c'est ça ? »
« Oui, le prophète était un adorateur de démons, et à commencer par la tribu du Taureau Furieux, tous les barbares du Nord étaient corrompus par le pouvoir du démon… c'était ce genre d'histoire. »
Même à l'échelle de tout Legend of Heroes 2, c'était un événement très important.
Non seulement l'invasion faisait tomber les frontières nord du royaume de Sölen et tuait d'innombrables personnes, mais elle répandait aussi des adorateurs de démons aux quatre coins du monde.
« L'Œil du Diable. »
C'était le groupe d'adorateurs de démons qui se cachait derrière le prophète.
Si la Main du Diable servait Asmodée, le grand monarque de la luxure, l'Œil du Diable servait Bélial, le grand monarque de la corruption.
« J'y ai déjà pensé avant, mais tu ne trouves pas que les noms de leurs organisations sont un peu bâclés ? »
« Tu n'es pas la seule à le penser. »
Parce qu'il n'y avait pas que la main et l'œil du diable.
Parmi les groupes d'adorateurs de démons qui allaient apparaître par la suite, il y avait aussi la Bouche du Diable et les Cornes du Diable.
« Quoi qu'il en soit, le mieux, c'est d'empêcher l'invasion elle-même. Autrement dit… »
« On empêche l'unification des barbares elle-même ? »
« Oui, exactement. »
Les barbares devaient d'abord être unifiés avant de pouvoir envahir.
Et la manière d'empêcher l'invasion barbare était simple.
« Il faut créer une force d'opposition capable de rivaliser avec la tribu du Taureau Furieux. »
« C'est plutôt simple. »
« Bon, si on partait de zéro, honnêtement, ce serait difficile à tenter, mais tu le sais à peu près aussi, non ? Ce qui concerne le héros malheureux. »
« Le père de Vent Écarlate. »
Vent Écarlate était la seule barbare parmi les personnages jouables.
Tempête Écarlate, son père et chef de la tribu de la Grande Tempête, était un héros remarquable qui ne s'était pas laissé corrompre et avait résisté jusqu'au bout à la tentation du démon.
Dans l'histoire originale, il connaissait une mort tragique alors qu'il était encore en pleine vie.
Il fallait donc le garder en vie.
Ils en feraient le héros des barbares, dressé face aux barbares corrompus.
« Si on réussit, on pourra changer radicalement le cours de l'histoire originale. »
« C'est excitant. »
Rien que de l'imaginer, c'était très satisfaisant.
En plus, cette fois, ils avaient aussi une raison très pressante.
'Parce que si ça suit l'histoire originale, mon père et le sien mourront eux aussi pendant la grande invasion.'
Le comte Bayer et le comte Chase.
Jude repensa un moment à ces deux hommes, surtout au visage du comte Chase, et serra le poing.
« On doit les sauver. »
« Oui, on doit les sauver. On va les sauver. »
Quand Cordelia hocha la tête avec un visage radieux, Jude reprit soudain la main de Cordelia.
« Pour ça, il y a une chose absolument indispensable. »
« Qu-quoi ? C'est un truc qu'on peut faire en se tenant la main ? »
« Non, ce n'est pas ça. »
Jude retira sa main et approcha plutôt son visage en disant :
« Pour sauver Tempête Écarlate, on doit franchir la frontière et se rendre sur la terre des barbares. »
« Je sais. Pour ça, on doit retrouver Vent Écarlate, qui est partie en secret vers le sud à la recherche d'un remède pour guérir la maladie de Tempête Écarlate. »
Cordelia avait répondu en écartant légèrement la tête de Jude, tandis que Jude enchaînait aussitôt :
« Oui, et donc, pour ça, on doit d'abord sortir d'ici. »
À ce stade, Cordelia ne pouvait que le remarquer.
Ce que Jude essayait de lui dire.
Ou plutôt, ce que Jude prétendait être nécessaire à présent.
« Attends, attends, attends, attends. »
« Oui, attends. »
« Il te faut une lettre, maintenant, c'est ça ? »
« On ne peut pas simplement se volatiliser, non ? Il faut laisser un mot pour dire que je vais bien après avoir mangé le Tournesol. »
« D'accord, bien. Jusque-là, je comprends. Mais cette fois, ce n'est pas forcément moi qui dois l'écrire, non ? »
« Eh bien, ça… »
« En plus, j'ai déjà laissé une trace, non ? »
« Hum, hum, c'est exactement ça. »
Comme l'avait dit Cordelia, il n'était pas nécessaire que ce soit elle qui laisse une lettre.
« En fait, ta réputation est déjà presque établie, et irréversible. »
« Hmm ? Quoi ? »
« Non, rien. »
Avec un sourire effronté, Jude dit à Cordelia, qui inclinait la tête :
« Bon, alors, c'est moi qui l'écris, cette fois ? »
« Oui, c'est toi qui l'écris. Tu dois l'écrire. D'accord ? »
« Bon… d'accord. C'est moi qui l'écrirai cette fois. »
« Hé hé, trop excitant. »
Il fallait bien qu'il y passe lui aussi.
Cordelia souriait de toutes ses dents, et Jude haussa les épaules, impassible.
Et le surlendemain.
Comme prévu, tous deux s'étaient échappés du camp du comte Hræsvelgr et s'étaient arrêtés un moment sur une étendue de neige où il n'y avait personne.
« Bien, bien. Dans un petit moment, ils trouveront la lettre, c'est ça ? »
« Oui, ils la trouveront. »
C'était une lettre de Jude.
Voici ce qu'elle disait :
« Cher sire Lucas,
Je poursuis mon voyage de noces avec dame Cordelia, que j'aime tendrement, plus que ma propre vie. Je vous prie de ne pas trop vous inquiéter, car j'ai recouvré la santé en mangeant le Tournesol.
Nous sommes aussi profondément désolés d'avoir causé du tort au comte Hræsvelgr par notre conduite irréfléchie.
P.-S. : Je suis vraiment heureux en ce moment. »
Tandis que Jude récitait le contenu de la lettre avec une mine pitoyable, Cordelia sautillait sur place, tout excitée.
« J'adore, j'adore trop. »
« Tu adores tant que ça ? »
« J'adore trop ! »
« Eh bien, je ne savais pas que tu m'adorais autant… »
« Qu'est-ce qu'il raconte, ce taré ? »
« Bon, passons. Si Madame est satisfaite, votre humble serviteur est tout simplement comblé. La route est longue, alors dépêchons-nous. »
Jude, qui avait parlé jusque-là avec un jeu d'acteur digne d'une pièce de théâtre, prit ensuite la tête.
Et Cordelia pensa, en regardant le dos de ce Jude-là :
'Il y a quelque chose qui cloche.'
Ce n'était pas du tout ce que Cordelia avait escompté.
« Tu ne viens pas ? »
« J'arrive ! »
Cordelia cria vers Jude, déjà loin devant, fit la moue, puis pressa le pas.
