D'ordinaire, les matinées au manoir du comte Bayer étaient calmes.
Mais aujourd'hui, c'était différent.
Sous la direction de Barone, le majordome de longue date du comte Bayer, tous les domestiques du manoir s'affairaient depuis le matin.
La raison : on avait appris que le comte Bayer, parti en expédition depuis plus de deux mois, arriverait trois jours plus tôt que prévu.
C'était le retour du chef de la maison Bayer après l'expédition annuelle destinée à réduire le nombre de monstres dans la région de Bailon avant l'hiver.
Pas question, donc, de négliger les préparatifs de l'accueil.
Assis dans un coin ensoleillé à regarder les domestiques s'agiter, Jude se tourna sur le côté et demanda :
« Mais qu'est-ce que tu fais là, toi ? »
« Je sais. »
Cordelia, en toilette et assise à côté de Jude, répondit d'une voix un peu absente.
En réalité, ils savaient tous les deux pourquoi Cordelia se trouvait là.
« Je ne m'étais pas rendu compte avant aujourd'hui à quel point ton père était impressionnant. »
« Il est impressionnant, hein ? »
Le comte Chase.
C'était parce qu'il était venu aujourd'hui avec Cordelia.
Le comte Chase et le comte Bayer étaient des compagnons d'armes qui avaient frôlé la mort ensemble à maintes reprises.
'Le beau-père vient chez moi présenter ses salutations ?'
Tout en regardant le portail d'entrée comme s'il guettait le retour du comte Bayer, Jude était en secret rongé d'angoisse à l'idée de ce qui arriverait une fois qu'on apprendrait qu'il avait poussé Cordelia à faire une folie.
« Tu sais quoi ? »
« Hein. »
« Tu ne trouves pas que notre situation est un peu trop paisible ? »
Environ un mois s'était écoulé depuis qu'ils avaient retrouvé les souvenirs de leur « vie antérieure ».
Aux mots de Cordelia, Jude tourna la tête, puis finit par rire.
« Ah, profites-en tant que ça dure. Tu sais bien qu'on n'a pas encore commencé le scénario principal, hein ? Une fois qu'on aura quitté la maison, ce sera la galère, la vraie galère. »
« Rah, je sais bien. »
« C'est la tête de quelqu'un qui le sait, ça ? »
Quand Jude claqua la langue, Cordelia voulut répliquer, mais elle ne trouva rien à dire et se contenta de faire la moue.
Comme l'avait dit Jude, dès que le scénario principal commencerait, les portes de la galère s'ouvriraient en grand.
'Parce que l'attaque de la Main du Diable, c'est vraiment dur.'
Un événement brutal au cours duquel plusieurs enfants des douze familles du Nord étaient tués ou enlevés.
Même dans le jeu, Cordelia n'avait que trois voies : être enlevée par la Main du Diable et sacrifiée, être tuée sur place, ou lutter pour survivre après s'être échappée de justesse.
À vrai dire, le scénario principal de Jude commençait par un voyage pour retrouver la trace de Cordelia, disparue à Bailon, et si les choses se déroulaient vraiment comme dans l'original, l'avenir de Cordelia était un chemin de flammes à travers un sentier d'épines.
'Je ne laisserai pas ça arriver.'
Ils devaient changer l'histoire originale et créer une nouvelle fin.
Changer le scénario principal de Cordelia n'en était que le début.
'Enfin, ce n'est pas pour ça.'
Quand Jude sourit soudain, Cordelia lui lança un regard alarmé.
« Qu'est-ce qu'il y a ? C'est quoi ces yeux tristes ? »
« Ce sont les yeux de Jude, qui s'inquiète pour sa chère Lady Cordelia tant désirée ? »
« Hé, j'en ai la chair de poule. Ça, tu ne t'y habitues pas un peu trop ? »
« Quoi ? »
« Ça. »
« Ça quoi ? »
« Tu sais bien, ce truc-là ? »
« Tant désirée ? Chère ? L'adorable et charmante Lady Cordelia, prunelle de mes yeux ? »
Cordelia frissonna et rougit devant l'aplomb de Jude.
« Qu-qu'est-ce qu'il raconte, ce malade ? »
« C'est parce que ton père arrive. »
« Hein ? »
« Ton père. »
Cordelia comprit à son tour. En se retournant, elle vit le comte Chase qui venait vers eux.
« Lady Cordelia, vous êtes encore ravissante aujourd'hui. »
« Oh, mon Dieu, vous me gênez. Merci, monsieur Bayer. »
Au moment où Cordelia répondait avec un sourire maladroit, le comte Chase, arrivé devant eux, regarda Jude d'un air réprobateur.
« Tss, tu es toujours aussi maigre. »
Expression mécontente, regard désapprobateur, claquement de langue.
Mais Jude n'avait pas peur du tout. Car il connaissait la suite.
« Ce n'est pas grand-chose, mais mange ça. »
« Merci, beau-père. »
Quand le comte Chase sortit un petit coffret, Jude s'empressa de le prendre et le remercia.
C'était un beau-père au trésor très précieux.
Pendant ce temps, Cordelia clignait des yeux, le visage vide. Elle en avait entendu parler l'autre jour, mais c'était vraiment un spectacle étrange.
« Hmm. »
Le comte Chase, qui les observa un instant comme pour deviner leurs pensées, détourna les yeux et dit :
« Il arrive. »
C'était plutôt laconique, mais Jude et Cordelia comprirent aussitôt.
Au-delà du portail principal.
Le comte Bayer était de retour.
***
D'ordinaire, c'était le comte Bayer en personne qui menait les rangs de ses chevaliers, mais aujourd'hui, il n'était accompagné que de quelques subordonnés et de son fils aîné, Gaël Bayer.
Car il s'était hâté de rentrer en apprenant les nouvelles de Jude.
Les domestiques du comte Bayer s'étaient alignés devant le portail principal, et Jude se tenait aux côtés de Cordelia.
Combien de temps passa ainsi ?
« Jude ! »
C'était la voix d'un chevalier monté sur un cheval alezan, qui accéléra et arriva au portail.
Gaël Bayer, le frère aîné de Jude et futur comte Bayer.
Cheveux bleus, yeux bleus, il sauta de cheval d'un bond et serra un instant Jude contre lui, sans pour autant oublier la situation.
« Je salue le seigneur Chase. »
« Cela faisait longtemps. »
Le ton était dur et froid, mais Gaël était plus familier du comte Chase que Jude.
Il accueillit la réponse avec un large sourire, puis se tourna de nouveau vers Jude.
« Tu as vraiment repris des forces. Ça se voit rien qu'à ton visage. »
Le visage de Gaël, qui ressemblait à celui de Jude, ne trahissait pas la moindre arrière-pensée.
Gaël Bayer.
Le frère de Jude Bayer, de dix ans son aîné.
En tant qu'Outboxer009, Jude se remémora le Gaël Bayer de Legend of Heroes 2, mais seulement un bref instant.
Car il était à la fois Outboxer009 et Jude Bayer.
Un sourire se dessina aussi sur le visage de Jude.
Gaël Bayer était vraiment un bon frère.
« Jude Bayer » se souvenait de nombreuses anecdotes qui n'étaient pas décrites dans Legend of Heroes 2.
Un vrai frère.
Quelqu'un qui avait partagé les dix-sept années de vie de Jude.
« Tu as eu de la chance, vraiment de la chance. Non, à bien y penser, c'est grâce à Lady Cordelia, tout ça ? On dit qu'ils ont trouvé le Collier du Soleil en allant voir les fleurs ensemble. »
Gaël, qui parlait d'un ton enjoué, se tourna de nouveau vers Cordelia. Il ressemblait à Jude, mais avec un visage plus viril et un sourire de tableau.
« Merci infiniment, Lady Cordelia. Vous avoir rencontrée est sans doute la plus grande chance de Jude. Vous êtes la déesse de la fortune de la maison Bayer. »
« Vous me flattez. Oh, beau-frère. »
Gaël sourit de nouveau en entendant Cordelia répondre tant bien que mal. Elle était si mignonne quand elle était intimidée.
« Quel veinard tu fais. Je t'envie. »
Gaël, qui alla jusqu'à faire un clin d'œil à Jude, se rangea sur le côté avec un large sourire.
Car le véritable protagoniste du jour était arrivé.
« Jude. »
Le comte Bayer.
Le comte Bayer, monté sur un cheval noir, sauta de sa selle.
Grand, les épaules larges, à peine moins imposant que le comte Chase, c'était un bel homme aux cheveux noirs et aux yeux bleus.
Il ne s'emportait pas comme Gaël, mais ses yeux débordaient eux aussi de joie.
« Tu as beaucoup de choses à me raconter. Entrons. »
« Oui, père. »
Jude avait répondu par réflexe, mais au moment même où il répondait, il sentit son cœur vaciller.
Car il percevait clairement le cœur de son père, le comte Bayer, qui tenait à lui et s'inquiétait pour lui.
« Je suppose que je suis invisible. »
« Comment pourrais-je ne pas remarquer un homme aussi grand que toi ? Merci d'être venu. »
Le comte Bayer, qui rit en tapotant l'épaule du comte Chase, n'oublia pas non plus Cordelia.
« Gaël l'a déjà dit, mais merci infiniment. Merci du fond du cœur. »
Sans la fugue en plein jour, ils n'auraient jamais trouvé le Collier du Soleil.
Gaël, hochant la tête comme pour approuver, prit la parole.
« Père, c'est l'amour entre Jude et Lady Cordelia qui a produit un miracle. »
« Ha ha, c'est bien vrai, mais arrêtons là. Tu ne vois pas que Cordelia est gênée ? »
Cordelia était vraiment gênée par l'échange entre le père et le fils.
Le visage écarlate, l'air désemparé, elle finit par tirer sur le bas de la chemise de Jude.
'Hé ! Fais quelque chose !'
'Ha ha, cela aussi passera.'
Au regard désespéré de Cordelia, Jude répondit par un regard serein, et tous ceux qui observaient ce petit manège entre eux deux sourirent avec tendresse.
« Entrons pour l'instant. Barone ? »
« Oui, monseigneur. Le banquet est prêt. Nous vous souhaitons sincèrement bon retour. »
Dès que Barone, le majordome resté en retrait, s'avança, les choses allèrent vite.
La salle de banquet du comte Bayer.
Comme le reste du manoir, elle donnait l'impression d'une forteresse austère, mais elle avait tout de même fière allure grâce aux mets variés disposés sur la grande table.
Au bout de la table siégeait le comte Bayer, flanqué du comte Chase et de Gaël.
Jude et Cordelia étaient assis à côté de Gaël, à une table remplie d'hommes à la mine sévère, et ce joli garçon et cette jolie fille assis côte à côte attiraient davantage l'attention que le comte Bayer en bout de table.
« Quel jour heureux, quel jour heureux. »
Le comte Bayer, qui trinquait avec le comte Chase, parlait d'un air ravi, et tous autour de lui hochaient la tête, les yeux rivés non sur le comte Bayer, mais sur Jude et Cordelia.
'P-put*in. Je n'arrive même pas à manger.'
'Ha ha, cela aussi passera.'
Quand il répondit au regard désespéré de Cordelia, il avait les yeux de ceux qui ont atteint le nirvana. Puis Jude regarda le comte Bayer et dit :
« Félicitations pour votre retour sain et sauf, père. »
« Oui, cette expédition a été un grand succès : des blessés, mais aucun mort. Ton frère Gaël s'est aussi beaucoup illustré. »
« Ha ha, vous aussi, père. Vous me gênez devant Lady Cordelia. »
Il disait cela, mais il était visiblement ravi, la bouche fendue d'un sourire.
'Hmm, ne me dites pas que Gaël a un faible pour Cordelia ?'
D'après l'histoire originale, Gaël avait une fiancée qu'il était sur le point d'épouser.
Au moment où Jude se mettait sur ses gardes, le comte Bayer rouvrit la bouche en le regardant.
« Jude, Victor m'a raconté. Tu veux accompagner Cordelia à la réunion mondaine, c'est bien ça ? »
« Oui, père. J'aimerais accompagner Lady Cordelia. »
Quand Jude répondit clairement et sans hésiter, les yeux des chevaliers et des vassaux de la maison Bayer s'emplirent de joie, et le comte Chase eut lui aussi un petit sourire accompagné d'un grognement.
Le comte Bayer hocha la tête.
« Bien. Tu es un fils de notre maison Bayer, tu as donc le droit d'y participer. Mais Jude, les Bayer sont une famille de guerriers. Pour quitter la maison, il faut réussir une épreuve qui prouve qu'on est capable de se protéger soi-même. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
« Je le sais, père. »
La quête « L'Épreuve du père ».
Quand Jude répondit franchement, cette fois encore, le comte Bayer, d'autant plus content, se leva.
« Il faudrait fixer une date pour l'épreuve, mais cela retarderait le voyage. Qu'en dis-tu, Jude ? Veux-tu passer l'épreuve dès maintenant ? »
C'était une proposition soudaine, mais Jude ne fut pas pris de court. Les préparatifs étant déjà faits, plus l'épreuve aurait lieu tôt, mieux ce serait.
'Tu peux le faire ?'
'Je peux le faire.'
Après avoir répondu à Cordelia du regard, Jude prit une inspiration et se leva de sa place.
« Je passerai l'épreuve, père. »
Le dernier obstacle avant le début du scénario principal.
Ce n'était en apparence qu'une conversation anodine, mais Jude connaissait la bonne réponse.
