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Eldritch ExorcistChapitre 5 · 5/8

Chapitre 5

Chapitre 5 — L'appel à l'Abîme

11 octobre 2026 ~14 min · 2 629 mots

Un plan en tête, j'activai un talisman pour ne pas gaspiller mon propre mana. À peine un bouclier translucide se fut-il matérialisé qu'une aiguille noire s'y écrasa avec un claquement sec. J'esquivai l'attaque suivante en me baissant et je m'élançai dans le couloir. Ma destination : la porte du fond, là où l'homme avait été abattu. Je sortis la fiole de verre contenant ma mixture spéciale d'eau bénite. Ce qui vivait ici devait sentir l'antithèse de sa propre énergie rayonner de cette fiole.

J'avais presque atteint l'endroit où l'homme était mort quand le piège se déclencha. Sur ma gauche, les portes de la salle de bains s'ouvrirent à la volée, et un énorme pieu fait d'ombres fondit droit sur moi. Aucun bouclier du premier ou du deuxième cercle n'aurait pu arrêter complètement cette attaque : elle avait été préparée et chargée de mana à l'avance, jusqu'à frôler la puissance d'un sort du troisième cercle. Un sentiment de triomphe émanait de la créature.

« Je t'ai eu », dis-je.

Agilité de la panthère

J'utilisai un sort du deuxième cercle stocké dans mon bâton et me tordis juste assez pour échapper au pieu. Ma main gauche, qui tenait le talisman en forme de boussole, entra en contact avec le projectile, et une partie du mana s'infiltra dans l'objet tandis que la force du coup menaçait de me l'arracher. Une astuce qui n'était possible que parce que l'angle et l'instant exacts de l'attaque m'avaient été révélés.

Un cri de rage retentit au bout du couloir pendant que je prenais l'amulette-boussole pour l'activer. Une fois l'aiguille fixée en direction de l'esprit, il ne me resterait plus qu'à le mettre en pièces. Même s'il se dématérialisait, le talisman indiquerait l'ancre. Je le tenais acculé. Je vérifiai qu'aucune attaque n'arrivait, puis baissai les yeux sur l'objet.

Cet instant de triomphe fut aussi ma plus grosse erreur. Dès l'activation de l'amulette, j'étais prêt à lancer un sort dans la direction qu'elle indiquerait, quelle qu'elle soit, mais l'aiguille se mit simplement à tourner comme un manège de fête foraine.

Je tentai d'utiliser un talisman de bouclier, mais avec un battement de cœur de retard. L'attaque me toucha. C'était une lame d'ombre noire, tranchante comme un rasoir, et cette fois, elle s'était matérialisée presque juste devant mon visage. Je ne dus la vie qu'à ma nervosité, à la conscience qu'une variable m'échappait, et aux effets persistants de l'Agilité de la panthère.

À ma grande surprise, le coup traversa mon armure, et seul le léger mouvement que je parvins à faire transforma une blessure qui m'aurait tranché la gorge en une longue entaille sur le côté du cou.

Les attaques ne pouvaient apparemment pas surgir à même ma peau. Il y avait une marge, mais pas bien grande. Je ne comprenais pas comment. Ça n'avait aucun sens, mais je n'avais pas le temps d'y réfléchir. Je relançais sans cesse Bouclier pour bloquer l'assaut qui venait de toutes parts, profitant du répit gagné pour en incanter un autre avant que le précédent ne lâche. Mais je ne pourrais pas tenir comme ça. La créature disposait de plus de ressources sur son propre territoire, et une fois mon mana épuisé, elle me mettrait en charpie. Il fallait que je rompe l'équilibre.

J'essayai de me rapprocher de l'escalier, mais m'arrêtai en voyant les épais tentacules de ténèbres qui protégeaient les fenêtres. Elle ne me laisserait pas sortir aussi facilement. Je m'étais trop enfoncé dans la maison. Si j'avais été capable de paniquer, je l'aurais sans doute fait à cet instant, mais mon esprit restait concentré. Il me fallait une solution dans les trente secondes.

L'heure était venue de jouer quitte ou double.

Laissant l'Armure gémissante encaisser une partie des attaques, je profitai du répit pour incanter Dôme de protection, un sort du deuxième cercle bien plus puissant qu'Armure ou Bouclier, mais immobile, en y injectant autant de mana que possible sans en perdre le contrôle.

J'enchaînai aussitôt avec Assourdissement, qui coupa tous les sons autour de moi. Je m'assis comme un moine méditant sous la pluie, sauf qu'à la place des gouttes, c'étaient des aiguilles mortelles prêtes à faire de moi une brochette.

Avec ce dôme renforcé, j'avais peut-être vingt secondes. Et comme mes pensées s'accéléraient dans l'état de méditation, j'avais peut-être gagné une demi-minute de réflexion ininterrompue avant ma fin.

Comment la créature attaquait-elle ? Par la magie spatiale ? Mais c'était difficile à lancer, et ça exigeait une puissance colossale que j'aurais sentie.

Un piège tendu par mon courtier ? Non, c'était peu probable. L'organisation ne détruirait pas une image vieille de plusieurs milliers d'années pour un seul assassinat.

Non, il me fallait quelque chose de simple. La plupart du temps, la réponse la plus évidente était la bonne.

Je sentis le dôme craquer, et ça me frappa : une réponse simple. J'ouvris brusquement les yeux, secoué par ces montagnes russes émotionnelles. Il existait une explication que je n'avais pas envisagée, parce qu'elle était impossible. Mais elle était simple et elle collait, et si elle était simple et qu'elle collait, alors elle devait être juste.

'Mais c'est impossible.' Une partie de moi protestait.

Un torrent de pensées grouillait maintenant en moi.

'Comment ?'

'Pourquoi ?'

'Impossible.'

'Est-ce que j'en suis sûr ?'

'Est-ce que je dois parier ma vie sur l'impossible ?'

La réponse simple, ce n'était pas la magie spatiale, mais la magie planaire. Il existait des créatures capables de lancer des sorts depuis d'autres plans quand elles se trouvaient tout près de leur nid. Si c'était le cas, alors la créature collait aussi. Ce n'était ni un fantôme, ni un esprit, ni une apparition, ni aucun autre être que je connaissais, mais un être dont j'avais lu la description dans de vieux livres. Un rejeton : un mort-vivant de type spectral qui tissait un nid séparé, semblable à un plan, là où une veine de mana de l'univers rencontrait le plan mortel.

Tout collait. Ç'aurait été une excellente explication, sans un petit problème. Les veines de mana n'existaient plus.

Je sentis le dôme peiner. Il me fallait un moyen de renverser la situation, et vite. Tout ce que j'avais confirmé, à supposer que j'aie raison, c'était que j'étais fichu.

Mais alors, une idée terrible me vint. Si cet endroit était relié à une veine, il était aussi relié au reste de l'univers. Dans ce cas, pourrais-je, ou plutôt, devrais-je contacter quelque chose venu d'un autre plan ?

Ce serait peut-être un suicide, mais…

Je pris ma décision et laissai le dôme se fissurer sans en lancer un nouveau. Je refermai les yeux tandis que des flèches de mort fusaient vers moi. Cette fois, au lieu de méditer, je m'enfonçai plus profondément en moi-même.

Le temps extérieur perdit tout sens tandis que je chutais à travers ma propre psyché, puis plus profond encore, au-delà de l'esprit, jusque dans l'âme. La sensation ressemblait à cette impression de chute qu'on ressent en se réveillant en sursaut dans son lit, mais continue. Je me sentis en chute libre jusqu'à ce que toute sensation cesse, et j'arrivai.

Un lieu des peurs primitives, une part de l'inconscient reliée à l'âme, siège de la plus grande peur de toutes.

La peur de l'inconnu.

N'importe qui d'autre y aurait vu son esprit s'effondrer devant la terreur primitive incarnée. Mais pour moi, ce n'était qu'un espace vide. Enfin, presque vide.

Tout reposait sur cette seule carte. À l'instant où je quitterais cet endroit, je serais tué.

Je regardai autour de moi. Il n'y avait aucun paysage : une immense étendue de sol gris et craquelé, plongée dans une pénombre permanente. Chaque fois que je venais, c'était pareil. L'endroit où je me tenais était éclairé comme si je me trouvais sous un réverbère, en pleine nuit. Et quoi qu'il arrive, j'arrivais toujours debout, dos à ÇA.

Je jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule.

Un abîme tourbillonnant. Un mur de ténèbres si profond que le seul fait de le regarder donnait l'impression que la lumière n'avait jamais existé, qu'elle n'était qu'un délire fiévreux de l'humanité. Le Chaos liquide, le Néant qui dévore, l'antre du Rêveur aveugle.

Je savais que je devais détourner les yeux, car si je fixais trop longtemps, quelque chose me fixerait en retour.

J'arrachai mon regard aux ténèbres et regardai sur ma droite. Il y avait là une corde. J'aurais été incapable de dire d'où elle partait, même en essayant. On aurait dit une vieille corde de lin ; une extrémité s'étirait loin dans le paysage gris et disparaissait à l'horizon, l'autre s'évanouissait dans les ténèbres derrière moi. Le symbole d'un contrat passé des années plus tôt.

Ce que je ressentis à ce moment-là était ce qui s'approchait le plus de la peur, pour moi. Je savais que j'aurais dû être terrifié. Tout en moi hurlait de me recroqueviller de terreur. Mon esprit aurait dû être pulvérisé par la moindre parcelle de l'entité derrière moi, et pourtant, je ne pouvais pas ressentir l'émotion qui aurait dû me tuer sur-le-champ.

Ma main tremblante s'approcha de la corde : je savais que je ne pouvais pas rester éternellement dans cet espace. J'envisageais encore d'autres solutions, mais rien ne me venait. Je pris une profonde inspiration.

Je posai le doigt sur la corde, tirai tout doucement, et elle était bien attachée. Toutes les autres fois où j'avais essayé, ailleurs que devant la statue ou l'idole du Dieu, la corde était tombée au sol au moindre contact. Mais cette fois, elle était solidement fixée à quelque chose dans les ténèbres.

Encore une profonde inspiration.

« Finissons-en », murmurai-je pour moi-même.

Je chassai le moindre doute de mon esprit. J'étais vide.

'Nullus affectus in insaniam spiral. Nulla cupido in obsessionem crescat. Nullus metus in phobiam vertatur.' Je récitai l'ancienne litanie.

Nulle émotion qui sombre dans la folie. Nul désir qui devienne obsession. Nulle peur qui se change en phobie.

Et d'un geste vif, je tirai sur la corde et invoquai le nom du dieu indicible.

« Azathoth »

L'être à l'autre bout répondit, comme le voulait le contrat passé des années plus tôt. Dans le monde réel, je m'éveillai de ma transe au bruit du dôme qui volait en éclats, tandis que les flèches de ténèbres filaient vers mon cœur.

Mais peu importait.

Une énergie indicible explosa hors de moi, une force animée de la volonté de tordre, de corrompre et de défaire tout ce qu'elle touchait. Par un effort de volonté titanesque, je la soumis avant qu'elle ne se mette à corrompre tout ce qui m'entourait, moi compris. Les ténèbres elles-mêmes ne faisaient pas le poids face à une telle puissance.

Puis j'ouvris les yeux. C'était le plus difficile. Je sentais le sang en couler tandis que je contemplais l'existence brute, sans filtre. Les particules, les autres plans et le savoir de leur fonctionnement s'étalaient à nu devant moi, et je luttais pour endiguer le flot d'informations qui menaçait de me fendre l'esprit en deux. Tout ce que je voulais savoir et que je n'aurais jamais dû pouvoir connaître suppliait d'être compris.

Je voyais aussi la créature dans son petit nid semblable à un plan : elle reculait, consciente que quelque chose n'allait pas. Sa forme, jusque-là enveloppée de couches d'ombres, m'apparaissait désormais clairement, ainsi que l'énergie même qui la composait. Je ne pourrais pas tenir longtemps ainsi. C'était un miracle que je tienne encore debout, je sentais ma concentration m'échapper. Une seule erreur, et je serais condamné à rejoindre le cortège des joueurs de flûte qui maintiennent le dieu aveugle endormi jusqu'à ce que les étoiles soient alignées.

Pas un destin qui me faisait envie.

J'ouvris la bouche en luttant contre moi-même pour reprendre le contrôle de mes muscles. Les signaux que leur envoyait mon cerveau se perdaient quelque part dans le chaos. Je me mordis violemment la joue ; la douleur me rendit le contrôle une fraction de seconde, assez pour ordonner à ma langue de bouger. Enfin, je parvins à parler dans la langue indicible de l'abîme.

Néant grouillant

Un étrange cercle magique venu d'ailleurs, fendu en son milieu, aux couleurs qu'aucun être mortel n'aurait su décrire, apparut derrière moi. Huit tentacules noirs en sortirent en se tortillant, dans l'attente de mes ordres. Je n'avais plus en moi que de quoi porter une seule attaque.

La créature semblait amusée, persuadée que son plan natal la sauverait, que je ne pourrais pas l'atteindre sans gagner son repaire. Mais c'était une erreur.

« Déchirez. » Ce fut l'ordre bref que je parvins à articuler, et les tentacules filèrent vers leur cible.

La créature comprit trop tard, et son orgueil causa sa perte. Des flèches d'ombre tentèrent de bloquer l'assaut, en vain. Les tentacules ondulaient et rampaient en une danse à rendre fou, défiant les lois de la géométrie, jusqu'à atteindre le nid de la créature. Elle tenta de fuir, de sortir par n'importe où, mais un appendice noir lui attrapa la jambe. Ma vision se brouillait et mon esprit me hurlait de lâcher prise. Mais j'avais besoin d'une confirmation.

Une fois la jambe attrapée, les autres tentacules rejoignirent le premier et agrippèrent tous les membres qu'ils purent saisir. Puis, à la place des ventouses, s'ouvrirent des bouches garnies de dents tordues qui mordirent la créature et l'immobilisèrent. La dernière chose que je vis, ce fut chaque tentacule tirant dans une direction différente.

Avec mon ultime once de volonté, je mis fin au sort et lâchai le contrat. Puis je perdis connaissance, en espérant avoir été assez rapide pour me réveiller.

La douleur. Voilà à quoi se résumait mon existence : comme la pire gueule de bois de ma vie, multipliée par mille. Je gémis. C'était déjà une bonne nouvelle de m'être réveillé, mais être en vie, à cet instant, ne me paraissait pas si enviable. Un mal de crâne à fendre la tête, une douleur brûlante dans les muscles et une souffrance sourde dans les os se disputaient la première place.

Dans un grognement, j'ouvris les yeux, et par chance aucune lumière ne m'agressa : il faisait encore nuit, je n'étais donc pas resté inconscient longtemps. J'essayai de faire circuler un peu de ma magie, mais la douleur qui m'envahit l'esprit faillit me faire perdre connaissance à nouveau. Tout mon être spirituel était dans un état lamentable.

D'abord, il fallait remettre mon corps en état de marche.

À force de lutter et de serrer les dents, je finis par attraper une des fioles de ma ceinture et en avaler le contenu. À présent, il n'y avait plus qu'à rester allongé et laisser la potion agir.

Étendu sur le sol, je revis la fin du combat. Et quelle que soit la manière dont je l'envisageais, c'était impossible. Lors de la Guerre des Larmes, Lucifer et le Dieu de la Bible avaient fini par arracher toutes les veines qui acheminaient le mana jusqu'à notre monde. Or il y en avait une ici. L'homme avait dû mourir juste dessus, ce qui expliquait qu'il soit devenu un rejeton.

Après « la Fracture », comme on avait plus tard baptisé l'événement, beaucoup de savants avaient cru que le monde guérirait de lui-même. Mais au fil des siècles, il était devenu évident que la magie ne reviendrait jamais. Les anciens avaient fini par changer de stratégie et s'étaient efforcés de préserver ce qui restait de leurs traditions, pendant que les créatures magiques entraient en hibernation et que les esprits se dissipaient, tous espérant le retour de la magie. Espérant une chose qui n'arriverait pas.

Puis une pensée me traversa l'esprit. Je compris que mon père avait dû savoir quelque chose, mais quoi, et comment, je n'en avais aucune idée. Il faudrait que j'interroge mon courtier à ce sujet.

Une chose était sûre : les choses allaient devenir bien plus palpitantes. On aurait dit que les voies ancestrales de ma famille allaient faire leur retour.

Fin du chapitre 5
Fiche de l'œuvre

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