J'étendis ma conscience aux alentours et compris tout de suite que mes sens étaient diminués. Percer le brouillard était presque impossible.
« Merde. »
Je me trouvais, d'une manière ou d'une autre, sur le terrain de la créature.
Un picotement désagréable le long de la colonne vertébrale m'avertit que quelque chose m'observait. Je réprimai l'envie de me retourner et ignorai la présence que je distinguais dans le brouillard, tout au bord de mon champ de vision. Une ombre qui ne semblait pas née des mouvements constants et aléatoires de la brume, une forme qui persistait au milieu des volutes.
Pour l'instant, elle se contentait de m'observer.
Il fallait que je réfléchisse vite. Quoi que ce soit, ça n'aurait pas dû pouvoir arracher mon âme à mon corps, et certainement pas sans que je m'en aperçoive. Entrer dans mes rêves était dangereux pour moi, et suicidaire pour quiconque s'y risquait.
Il ne restait donc qu'une possibilité : une illusion. En réalité, je me tenais dans ma chambre, et le sort trompait mon esprit pour lui faire croire que j'étais pris au piège de la créature. Ce devait être ça.
'Pas mal.' Je me détendis un peu, maintenant que je savais ce qui se passait.
L'illusion était extrêmement bien faite. La façon dont elle avait été lancée était un autre problème à résoudre, mais ce n'était pas le moment. Je voyais la présence s'approcher de la lisière du brouillard. Soudain, un mouvement brusque annonça l'attaque. Deux pointes d'ombre filèrent vers mes genoux, pour m'estropier. Les projectiles étaient rapides et me touchèrent avant que je puisse faire quoi que ce soit. Je vis l'os craquer et la chair se déchirer en baissant les yeux sur mes genoux broyés.
« Sort impressionnant, exécution médiocre », dis-je en Langage noir. « Si tu n'arrives pas à me convaincre que je suis blessé, je ne serai pas blessé, mon ami l'ombre », ajoutai-je calmement, sans obtenir de réponse.
Bah, aucune importance. Si la cible paniquait, elle pouvait être blessée ; mais si c'était le lanceur qui paniquait…
« Je sais que tu sais parler. Alors, puisque c'est notre première rencontre, je t'offre une leçon gratuite. C'est trèèès dangereux de garder une cible dans une illusion une fois qu'elle a compris de quoi il s'agit. » Je lui adressai un large sourire. « Laisse-moi te montrer pourquoi. »
J'étendis ma conscience en cherchant à percevoir le lien qui faisait fonctionner le sort. Une fois que je l'eus identifié, je commençai à imprégner tout ce qui m'entourait de ma propre énergie mentale, corrompant les choses, prenant le contrôle du sort et me glissant lentement vers l'esprit qui se trouvait de l'autre côté. Le sol et les meubles autour de moi se mirent à pourrir et à se tordre en formes étranges, venues d'ailleurs. Je sentis la créature paniquer. Elle tenta de lâcher tout le sort, mais c'était trop tard. J'étais ancré.
Je laissai l'encre de mes mains remonter à la surface de la peau. Comme un monstre marin sortant la tête de l'eau, des formes et des runes apparurent sur ma peau. Ces tatouages servaient à tisser des malédictions, et j'en avais une parfaite en tête.
« Oh, ne pars pas déjà. On n'a pas encore fait connaissance », dis-je d'un ton joueur.
Elle devait être assez paniquée pour croire que je pouvais lui faire du mal. Mes doigts dessinèrent quelques formes runiques tandis que j'incantais Décomposition et plongeais la main dans le brouillard. La brume, jusque-là blanche, vira au noir verdâtre, et la chose hurla de douleur. J'avais vu juste. Mais alors, dans un claquement sec, tout se fissura autour de moi, et je me retrouvai dans ma chambre, assis sur mon lit.
« Fuir en se coupant sa propre queue, hein ? Malin », lançai-je à l'appartement vide.
J'avais réussi à blesser légèrement son esprit, mais elle avait été rapide, et je n'avais posé sur elle aucune malédiction durable. On pourrait croire que blesser son adversaire avant le combat était une excellente chose, et ça l'était, mais tout n'était pas réjouissant. La chose avait littéralement choisi la pire cible possible pour une magie fondée sur la peur, mais elle était capable de sorts complexes, ce qui laissait supposer une très grande intelligence. En plus, elle pouvait pratiquer la magie hors de son repaire, ce qui voulait dire qu'à l'intérieur, elle devait pouvoir faire bien davantage.
Et puis, comment le sort avait-il été lancé ? Je doutais qu'elle se soit approchée de moi en douce, ou qu'elle ait disposé d'une composante qui aurait guidé la magie jusqu'à moi. Le combat ne serait peut-être pas aussi simple que je le pensais.
J'allai inspecter la maison, mais en sortant de ma chambre, ça me frappa : une odeur de cheveux brûlés, et des horloges figées à 2 h 34.
Le lendemain était le jour où je devais régler son compte au fantôme.
Je comptais y aller dans l'après-midi. Si le fantôme se servait de son intelligence, il ne se montrerait pas tant que le soleil serait levé. Et même dans le cas contraire, jouer à la taupe avec un esprit ne figurait pas sur ma liste de choses à faire. Je commençai donc à me préparer environ deux heures avant le coucher du soleil.
Devant moi était étendue une robe de sorcier noire. Contrairement aux robes ordinaires, ornées et à larges manches, celle-ci était une simple robe de combat. Elle avait des détails en argent et une série de runes le long des coutures, une étoffe plus épaisse au niveau de la poitrine et des manches ajustées qui s'arrêtaient avant le poignet : la marque d'un tisseur de malédictions.
Après l'avoir enfilée, je bouclai ma ceinture de cuir noir autour de ma taille et commençai à garnir ses nombreux étuis d'armes. J'aimais particulièrement ce moment. Il avait quelque chose d'étrangement apaisant.
Près de ma main droite, une dague d'obsidienne noire à manche d'os blanc, prête à être dégainée. Une rangée de petites fioles à l'arrière, et quelques talismans dans des étuis sur ma gauche, les chaînes dépassant des boîtiers pour qu'on puisse les saisir facilement.
Et enfin, la pièce maîtresse de l'équipement. Un bâton noir et or, avec un focalisateur arcanique au sommet et cinq cristaux plus petits en dessous. Chacun de ces petits cristaux correspondait à un sort lançable instantanément, sans aucune composante, à la vitesse de la pensée.
Trois sorts du premier cercle et deux du deuxième. L'ensemble faisait presque ma taille ; il était fait de bois noir parcouru de lignes dorées semblables à des veines. Au sommet du bâton se trouvait un crâne sculpté qui ressemblait à celui d'un élan, mais en plus petit, à une taille mieux adaptée à l'arme. Dans le front du crâne était serti un cristal rouge au cœur noir : le focalisateur arcanique, un outil de base pour accélérer l'incantation.
Je vérifiai tout une seconde fois et activai le bâton, qui s'enroula autour de mon poignet en rétrécissant et en se courbant jusqu'à ressembler à un bracelet.
Enfin, après l'incident de la veille, je m'assurai que tous mes boucliers mentaux étaient levés et que mes pensées s'écoulaient sans heurt. Les fantômes adoraient leurs tours mentaux, et j'espérais bien que la créature essaierait de s'introduire dans ma tête. Pénétrer la psyché de quelqu'un était difficile, à moins d'en avoir la capacité naturelle, comme un fantôme ou un empathe. Mais même pour eux, il fallait établir une connexion à double sens. Une connexion à double sens qu'un expert des arts mentaux pouvait retourner.
J'arrivai sur le lieu de l'exorcisme. C'était une maison typique de banlieue américaine. Deux niveaux, un porche et une pelouse devant. Le bâtiment était bien entretenu. Seuls les journaux qui traînaient sur le porche laissaient deviner qu'elle était vide.
Je jetai un œil par la fenêtre et reconnus aussitôt l'endroit. C'était le même que dans l'illusion. Rien d'étonnant.
Une fois entré, je fis le tour pour me familiariser avec les lieux. Il me restait une trentaine de minutes de jour, et je sentais déjà une présence dans la maison ; mais comme je le pensais, le fantôme se cachait, attendant que le soleil se retire.
Ensuite, je me dirigeai vers le porche. Je débouchai une des fioles, y trempai trois doigts dans la substance rouge et entrepris de tracer un sceau sur la porte d'entrée. Une fois que je l'aurais refermée, un seul d'entre nous sortirait vivant de cette maison. C'était un peu excessif, mais je ne savais pas comment fonctionnait la créature, ni quelles étaient ses limites.
Au bout d'une dizaine de minutes, mon travail terminé, je me tins dehors à regarder le soleil se coucher. Le ciel prenait une teinte rouge plus profonde tandis que les ombres s'allongeaient, arrachant le monde à l'étreinte de la lumière. Je portai la main gauche à mon cœur pour sentir mon pouls. Un battement régulier mais fort, un peu plus rapide que d'habitude. Un sourire me monta aux lèvres. C'était pour ces moments-là que je vivais, ceux où je me rappelais que j'étais vivant, vraiment vivant, et pas seulement en train de répéter machinalement la même vieille routine. Je levai les yeux : les ombres recouvraient enfin la dernière tuile du toit.
C'était l'heure.
En franchissant le seuil, je sentis de nouveau une présence, tangible cette fois, comme si quelqu'un se tenait au bord de mon champ de vision et m'incitait à regarder derrière moi. Oui, la chose était là, à attendre, enfin pleinement manifestée.
Je pris une inspiration et regardai le brouillard qui emplissait lentement la maison, surgi de nulle part.
'L'heure de la chasse', pensai-je en entendant la porte se refermer derrière moi.
Et au déclic de la serrure, le sceau de la maison s'éveilla.
Une brume délicate emplit le bâtiment ; elle ne bouchait pas vraiment la vue, mais elle estompait légèrement les ombres et les contours, qui ne semblaient plus tout à fait réels. Elle donnait à la maison une atmosphère éthérée, de rêve. Une impression renforcée par ce genre de silence où l'on entend battre son propre cœur. Un silence anormal, éprouvant pour quiconque se trouvait là, qui donnait envie d'allumer une radio ou de mettre de la musique pour le faire disparaître.
Je traversai lentement le brouillard en direction de l'escalier. Le plan était simple : trouver l'ancre et la détruire, et de préférence tuer l'ennemi s'il se montrait en chemin. Et comme il fallait des émotions fortes pour qu'un esprit malveillant se forme, le premier endroit à vérifier était celui où l'homme était mort.
Le plancher, en bon état jusque-là, craquait désormais à chacun de mes pas. Je dépassais lentement l'entrée du salon quand ça arriva. Bang ! Un bruit sonore retentit juste derrière moi, venant de la porte de la cuisine. N'importe qui aurait jeté un coup d'œil, mais je n'en étais pas à mon coup d'essai. Au lieu de vérifier, j'utilisai aussitôt une des charges de sort du bâton.
Décomposition
Une boule noire et verte, grouillante, jaillit du bâton et explosa juste devant moi, faisant pourrir et se flétrir une partie du bois. Juste à temps pour que je voie les ombres vibrer et se réajuster, regagnant leur place normale.
Je me figeai sur place. Je n'avais senti ni l'attaque arriver, ni mon sort trouver sa cible. Ma magie avait dispersé les assaillants, mais l'attaquant restait introuvable. La présence était toujours là, sans l'être tout à fait. Elle n'avait pas besoin de s'approcher pour attaquer.
Armure gémissante, lançai-je en faisant quelques gestes de la main, et je sentis l'énergie m'envelopper comme une couverture mouillée. Ce n'était pas la plus agréable des sensations, mais le sort pouvait encaisser une attaque directe.
'Toute la maison serait une grande ancre ?' me demandai-je.
Mais c'était impossible. Je l'aurais senti immédiatement en entrant. L'attaque était partie des ombres, mais la présence ne s'était pas renforcée.
'Je tente l'exorcisme tout de suite ?'
Mais il me fallait du temps pour le rituel, et je ne pouvais pas le mener à bien si je ne voyais pas venir les attaques. J'avais la fiole de liquide béni, mais aucune cible sur laquelle l'utiliser.
« Putain », sifflai-je en direction du brouillard, et j'activai un autre sort en incantant Cercle des guetteurs pour me laisser un peu de répit. Je sentis l'espace autour de moi se préciser dans mon esprit, malgré le brouillard.
Puis je pris un des talismans de ma ceinture. C'était un dispositif semblable à une boussole, mais dont l'aiguille ne bougeait pas. En y insufflant un peu de ma magie au bon endroit, je l'activai. Il ne me restait plus qu'à attraper un filet de mana appartenant à la créature. Mettre la boussole au contact d'une attaque fonctionnerait, mais c'était une manœuvre dangereuse.
Je désactivai le cercle et me dirigeai vers l'escalier. Deux nouvelles attaques jaillirent des ombres dans ma direction. Je parvins à parer les deux, sans utiliser le bâton cette fois, mais je ne pus attraper la moindre trace de mana. Elles étaient bien trop rapides et inattendues.
Mais je remarquai une constante.
Les sorts venaient toujours des ombres. La créature avait sans doute un lien avec l'élément de l'ombre, ce qui rendait ses attaques puissantes mais peu variées.
Je lançai Lumière, et la plupart des ombres alentour se dissipèrent tandis que je montais l'escalier, chaque marche accompagnée d'un grincement sinistre. Les portraits aux murs semblaient me suivre de leurs yeux creux, et en bas le brouillard s'épaississait, si bien qu'on aurait dit que je marchais au-dessus d'un abîme blanc et tourbillonnant. Le moindre faux pas menaçait de m'y précipiter.
Il fallait le reconnaître à la créature : le travail mental était excellent. Tout fantôme a la capacité naturelle d'inspirer la peur, mais ce spectacle-là était vraiment réussi, si réussi que je faillis ne pas remarquer le léger effleurement dans mon paysage mental. La présence dans mon esprit progressait lentement mais sûrement vers les profondeurs, vers la partie de la psyché où logent les peurs de surface et les phobies.
Si j'avais été une personne normale, je me serais sans doute simplement demandé pourquoi je repensais, juste à ce moment-là, à un souvenir effrayant de mon passé, pendant que la créature examinait tranquillement mes peurs.
Mais je n'étais pas une personne normale.
La présence dans mon esprit avançait prudemment, quand elle s'arrêta net. Elle venait enfin de remarquer que quelque chose clochait horriblement, sans doute alertée par un sentiment de peur primitive qui montait en elle.
Mais c'était trop tard.
De toute ma force mentale, j'empoignai la construction en forme de tentacule, l'immobilisai, et remontai jusqu'à la chose qui se trouvait à l'autre bout : pas de discrétion, une attaque en force brute. Une fois là-bas, je me mis à fouiller la psyché de la créature comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, en essayant de lire le flux de ses pensées du moment.
Je sentais l'esprit à l'autre bout. Il était bien plus complexe que celui de tous les esprits que j'avais rencontrés jusque-là, mais je n'avais pas le temps de m'y attarder. La partie de lui qui se trouvait dans ma tête se mit à battre en retraite, paniquée. Ayant accès à une partie de mes souvenirs, elle me bombarda de visions de ma propre enfance, dans l'espoir que l'une d'elles provoque une réaction assez forte pour briser ma concentration.
Les souvenirs défilèrent devant mes yeux. Je voyais mon propre passé entremêlé aux pensées de surface du fantôme.
Une tête dans un récipient de verre compliqué, qui me regardait avec un sourire plein d'amour, traversa mon esprit.
L'esprit préparait un piège.
Des gens psalmodiant dans une langue ancienne, tandis que moi, à treize ans, j'étais assis devant une sculpture colossale aux dimensions, aux angles et aux couleurs qui n'étaient pas de ce monde.
Une diversion, puis une attaque ; il préparait un coup mortel.
Un vieux livre massif couvert de symboles étranges, le texte le plus blasphématoire de l'humanité, qu'on me transmettait.
De partout.
Le sourire chaleureux d'une femme.
Autre chose encore, une ruse dans la ruse, quelque chose n'allait pas, quelque chose…
Alors que j'essayais de m'enfoncer plus loin, la connexion se rompit et la présence se retira, tandis que je lançais en hâte un sort de Bouclier pour bloquer une attaque précipitée. J'avais découvert une partie de son plan, mais il y avait autre chose, quelque chose que je n'avais pas eu le temps de voir. Je devais redoubler de prudence. Tout ce que je pouvais faire, c'était aiguiser ma concentration et espérer le tuer avant qu'une nouvelle variable n'entre en jeu.
