Au fond de la gorge, la rivière poursuivait sa course effrénée dans la nuit, et son grondement résonnait dans l'étroit défilé. Le long de la berge, de faibles lumières vacillaient en avançant.
Quatre hommes progressaient sur la rive sombre et détrempée, lanternes à la main. Trois d'entre eux ouvraient la marche, vêtus d'habits grossiers trempés de pluie, armés de couteaux et de gourdins. Ils avaient entre vingt et trente-cinq ans ; leurs bras massifs, manches retroussées, laissaient voir des tatouages.
Derrière eux marchait un homme vêtu avec bien plus d'élégance. Il portait un costume rouge sombre, un pantalon noir et un gilet sous sa veste. Il avait le teint pâle, le visage émacié, les yeux enfoncés et le nez crochu. Ses cheveux bruns et courts étaient mouillés, et son regard froid trahissait un esprit calculateur. D'une main, il tenait un parapluie pour s'abriter de la pluie.
Deux chiens de chasse étranges l'encadraient, un de chaque côté. Ces créatures étaient presque glabres, sans oreilles visibles, leur chair rouge sombre grotesquement à nu. Hautes, elles arrivaient aux genoux de l'homme, mais d'une maigreur qui confinait à la difformité, sans rien de commun avec un chien normal.
Cet homme, c'était Edrick. Un bandit, ou plus exactement le tristement célèbre chef de gang de Vulcan, la ville voisine, connu sous le nom d'« Ed le Chien Fou ».
Edrick était un homme rusé et impitoyable, le maître incontesté de Vulcan. Craint de toute la ville, il avait gravi les échelons du milieu à coups de luttes sanglantes, aidé de ses deux chiens monstrueux. Ces bêtes, aussi féroces que des fauves, étaient réputées impossibles à tuer malgré leurs blessures, et inspiraient la terreur à ses ennemis comme à ses subordonnés.
D'ordinaire, Edrick ne s'abaissait pas à quelque chose d'aussi grossier qu'attaquer directement un convoi. Mais cette fois, c'était différent : il avait besoin de quelque chose qui se trouvait dans ce convoi.
« Patron, il y a de la lumière devant ! Ils se sont renversés juste là-bas ! » annonça l'un des hommes de tête après avoir scruté le lointain. Edrick hocha la tête et répondit froidement :
« Continuez. Espérons que la cible n'est pas tombée dans la rivière… »
Edrick, ses trois hommes et ses deux chiens suivirent la berge jusqu'à l'endroit où le convoi s'était renversé. Le spectacle était sinistre : des cadavres d'hommes et de chevaux gisaient pêle-mêle sur la rive, parmi les débris des voitures. C'était le fruit de leur poursuite acharnée, qui avait conduit le convoi à ce destin.
Parcourant le carnage du regard, Edrick aboya ses ordres.
« Dispersez-vous et fouillez. Cherchez une fille aux cheveux blancs, treize ans environ. Morte ou vive, amenez-la-moi. Vive, de préférence. »
« Oui, patron ! » répondirent les hommes avant de se disperser. Ils se mirent à retourner cadavres et débris à la recherche de leur cible. En bons membres de gang, ils ne purent s'empêcher d'empocher les objets de valeur au passage, dépouillant les morts de tout ce qui valait quelque chose.
L'œil perçant d'Edrick le remarqua, et il les rabroua sèchement.
« Laissez tomber le butin ! Trouvez la cible ! Si vous ne voulez pas finir en pâtée pour chiens, bougez-vous ! »
Les hommes abandonnèrent leur pillage à contrecœur et lancèrent à Edrick des regards pleins de rancœur, avant de reculer de peur à la vue de ses chiens. Ils savaient trop bien qu'on ne défiait pas Edrick, ou plus exactement ses chiens.
Ce n'étaient pas des chiens ordinaires. C'étaient les molosses du diable.
Dans cette tension, deux des hommes arrivèrent près d'une voiture en équilibre sur la pente de la berge, retenue de justesse par une corde attachée au cadavre d'un cheval coincé entre deux rochers. En jetant un œil à l'intérieur de la voiture renversée, leurs yeux s'illuminèrent : pièces et bijoux traînaient sous les banquettes, une véritable fortune.
Dévorés par la cupidité, les deux hommes jetèrent un coup d'œil à Edrick, au loin. Le voyant occupé, ils s'empressèrent de plonger la main dans la voiture pour attraper le trésor. Mais les objets de valeur étaient mal placés, juste hors de portée. Agacés, ils se mirent à grimper plus avant dans l'étroite voiture pour les récupérer.
Ils ignoraient qu'une paire d'yeux écarlates les observait depuis derrière le cadavre du cheval.
La fille aux cheveux blancs agit vite. Elle sortit un couteau trouvé un peu plus tôt et trancha la corde qui retenait la voiture. Déjà entamée au préalable, la corde céda sans peine sous sa lame.
« Aaah ! »
Libérée, la voiture glissa le long de la pente et plongea dans la rivière déchaînée. Les deux hommes à l'intérieur hurlèrent tandis qu'ils étaient emportés avec la voiture et l'appât de trésors que Dorothy y avait délibérément disposé.
Les hommes meurent pour la richesse, songea sombrement Dorothy. Elle n'avait pas cru une seconde que des bandits pourraient résister à un tel piège.
« Baker ! Wood ! »
Le troisième homme, entendant les cris, se précipita sur la berge pour voir ce qu'il en était de ses camarades. Il se pencha au-dessus du bord pour voir s'il était possible de les secourir.
Saisissant l'occasion, Dorothy chargea l'homme distrait par-derrière et se jeta de toutes ses forces contre le bas de son dos. Elle n'avait pas fini de grandir, mais son attaque surprise suffit à lui faire perdre l'équilibre…
« Ah ! »
Dans un nouveau cri de surprise, déséquilibré par la poussée de Dorothy, l'homme bascula dans la rivière. Le courant l'emporta, et il rejoignit ses camarades. Dorothy, qui avait trébuché, réussit de justesse à se rattraper.
Et de trois… maintenant, le reste…
Réprimant le tumulte de la peur en elle, Dorothy tourna le regard vers la silhouette lointaine d'Edrick, sur la berge, qui fixait d'un œil furieux ce retournement de situation.
« D'où sort cette petite peste… Comment ose-t-elle… »
Les dents serrées de rage, Edrick tira un revolver de sa ceinture et le braqua sur la fillette, qui se tenait à pas plus de dix mètres. Au moment où il allait presser la détente, la faible lueur de la lanterne éclaira la silhouette devant lui.
« Une fille aux cheveux blancs… »
Edrick hésita ; sa colère céda la place au calcul. Il abaissa légèrement son arme et lança un ordre à ses chiens.
« Maîtrisez-moi cette gamine ! »
À son ordre, les chiens grotesques s'élancèrent à toute allure vers Dorothy, prêts à bondir.
Face aux bêtes grondantes qui chargeaient sous la pluie, Dorothy tint bon. Elle prit une profonde inspiration, l'esprit affûté comme une lame. Puis, lentement, elle parla.
Ce qui sortit de ses lèvres fut une intonation basse et ancienne, comme l'écho d'une langue venue d'une époque lointaine.
« Fus. »
À cet instant, le mot prononcé par Dorothy résonna dans l'air comme un tambour de guerre frappé à pleine force. Il se propagea à travers la pluie, fouetta le vent et déclencha un phénomène étrange, comme invoqué par la langue primordiale d'un autre monde.
Une onde de choc invisible et puissante jaillit de Dorothy. Elle dispersa la pluie et projeta en arrière les deux chiens monstrueux. Même Edrick, pourtant à distance, fut pris dans sa force. Il perdit l'équilibre, glissa et tomba au sol ; son revolver lui échappa des mains.
Profitant de l'occasion, Dorothy s'élança et ramassa le revolver. Elle le serra à deux mains et le braqua sur Edrick, qui se débattait pour se relever.
En levant les yeux, Edrick se retrouva face au canon noir de l'arme. L'expression froide et calculatrice qu'il affichait l'instant d'avant laissa place à la panique, et il se mit à parler précipitamment.
« Attends ! Je n'ai pas… »
Pan !
Dorothy pressa la détente sans hésiter. Le barillet tourna, le chien s'abattit, et une flamme jaillit du canon. À bout portant, la balle frappa Edrick en pleine poitrine et le transperça.
Le chef de gang s'effondra, les yeux grands ouverts, rencontrant sa fin d'une façon qu'il n'aurait jamais imaginée.
« Hah… hah… »
Le recul avait fait tomber Dorothy par terre. Elle fixait le corps sans vie de l'homme, la respiration lourde et saccadée. Ses mains tremblaient sans qu'elle puisse les contrôler, crispées sur le revolver. Son cœur se soulevait violemment. Quelles que soient les circonstances, prendre une vie pour la première fois n'était pas une chose qu'on acceptait facilement.
'Ils ont tué tout le monde dans ce convoi… Ils ont tué Dorothy… Ce n'est que justice…'
S'accrochant à cette justification, Dorothy calma son corps tremblant et se releva lentement. Elle porta une main à sa gorge, se remémorant le mot ancien qu'elle venait de prononcer, un mot qui avait déclenché un phénomène d'une telle puissance.
Elle comprenait maintenant de quoi il s'agissait.
C'était le Thu'um, la « Voix », le Cri de dragon du jeu The Elder Scrolls V : Skyrim. La langue des dragons, chargée d'une puissance immense !
Le cri qu'elle venait de pousser n'était autre que le plus emblématique de tous : le premier mot de Déferlement, « Fus », qui signifie « Force ».
Le Thu'um des dragons : des mots si puissants qu'une seule syllabe pouvait semer la dévastation. Dans le monde de Skyrim, les dragons maniaient cette langue comme une arme au combat, se livrant à de destructeurs « duels verbaux » capables d'anéantir des champs de bataille entiers. Seuls les dragons, les dieux et une poignée de mortels doués, les Enfants de dragon, pouvaient maîtriser un tel pouvoir.
Aucun doute : c'était une capacité mystique. Mais ce mot si puissant, composé de trois lettres à peine, avait coûté cher à Dorothy. Elle avait dû l'échanger contre un savoir acquis à grand-peine au fil des années : un vocabulaire de plus de trois mille mots en langue prittanique.
Dorothy comprenait désormais la nature du pouvoir qu'elle avait obtenu en passant dans ce monde.
C'était…
Échanger du savoir contre du savoir.
Échanger le savoir de ce monde contre le savoir d'un autre monde…
