La nuit était sans lune, et une bruine glacée tombait. Les gouttes de pluie s'abattaient sur la terre et les rochers de la berge, lavant les taches de sang et répandant dans l'air une légère odeur métallique.
C'était le fond d'une gorge profonde. Un torrent tumultueux traversait la vallée, et le grondement de ses eaux se répercutait contre les falaises. D'un côté de la gorge se dressait une paroi à pic ; de l'autre, une pente raide parsemée d'arbustes et d'arbres tenaces qui s'arrachaient au sol rocailleux. Au pied de la pente, la déclivité s'adoucissait pour former, le long de la berge, une plaine inondable en pente douce : la scène d'un sinistre tableau.
Plusieurs chariots renversés gisaient épars sur la berge. Des cadavres d'hommes et de chevaux jonchaient le sol ; le sang suintait de plaies affreuses avant d'être emporté vers la rivière par la pluie. Les visages des morts étaient figés dans la terreur, conservant à jamais leurs derniers instants.
Le silence de la mort régnait sur ce champ de bataille détrempé. Tout semblait privé de vie… du moins en apparence.
Près de la berge, dans une calèche renversée que seules ses rênes empêchaient de glisser dans les eaux tumultueuses, une jeune fille était adossée à une banquette retournée, silencieuse et immobile.
Elle semblait avoir environ treize ans. Elle portait une modeste robe blanche et marron, des chaussures simples et des chaussettes courtes : rien de la tenue de quelqu'un de riche. Son corps était taché de sang par endroits. De longs cheveux d'un blanc argenté tombaient soigneusement plus bas que ses épaules, luisant faiblement même dans la pénombre. Son visage serein, aux yeux clos, était souillé de sang d'un côté ; il avait coulé d'une blessure cachée sous sa frange, à droite.
Comme le carnage qui l'entourait, la jeune fille semblait n'être qu'une part de plus de la tragédie… jusqu'à ce que ses sourcils tressaillent très légèrement.
Nul n'aurait su dire combien de temps s'écoula avant qu'un faible souffle ne s'échappe de ses narines. Sa poitrine se remit à se soulever et à s'abaisser, et le faible rythme de la vie reprit.
« Ugh… »
Les sourcils de la jeune fille se froncèrent fortement ; son expression trahissait un malaise. Elle porta la main à sa tempe douloureuse.
'Ça fait mal… et il fait si froid… J'ai fait un cauchemar ? Je suis tombée du lit ?'
Ses pensées tourbillonnaient en désordre tandis qu'elle tentait de comprendre sa situation. À mesure que la douleur dans sa tête s'apaisait, son esprit s'éclaircit, et les questions se multiplièrent.
'Il pleut dehors ? Pourquoi j'entends de l'eau couler ? Il n'y a pas de rivière près de chez moi. Quelqu'un a ouvert un robinet de bon matin ?'
Au milieu de sa confusion, elle ouvrit lentement les yeux, révélant des iris écarlates. D'abord, l'espace sombre et exigu la désorienta. À mesure que sa vue s'habituait, elle put enfin distinguer les alentours… et se figea.
En face d'elle, dans la calèche renversée, le corps sans vie d'une femme était affalé contre une banquette restée droite. Des éclats de la vitre brisée de la calèche lui sortaient de la gorge, et sa robe trempée de sang formait une toile macabre. Ses yeux étaient grands ouverts, la terreur gravée dans sa dernière expression, et un frisson parcourut la jeune fille.
« Gah… »
Ce spectacle atroce lui arracha un hoquet ; la peur s'empara de son esprit et balaya toute autre pensée. D'instinct, elle se leva et se cogna violemment la tête contre le toit de la calèche. Accroupie, se tenant la tête, elle examina frénétiquement les alentours, désormais pleinement consciente de l'espace exigu où elle était prise au piège.
Partager un lieu aussi confiné avec un cadavre aussi horrible la fit frissonner sans pouvoir s'arrêter. En hâte, elle tâtonna autour d'elle à la recherche d'une issue. Ses doigts trouvèrent bientôt la portière de la calèche, au-dessus d'elle. Elle la poussa de toutes ses forces et se hissa dehors, sur la berge détrempée.
'C'est quoi ce délire ? Où je suis ? Pourquoi il y a des cadavres ?! Quelqu'un m'a larguée dans une maison hantée pour me faire une blague ? Qui irait aussi loin pour une blague ?!'
Ces pensées affolées lui traversaient l'esprit tandis qu'elle s'extirpait de la calèche. Mais quand elle en sortit enfin et découvrit la scène devant elle, elle resta sans voix.
D'autres corps jonchaient les lieux, d'hommes, mais aussi de chevaux. L'air empestait le sang, une puanteur que la pluie ne parvenait pas à laver. Plusieurs chariots gisaient renversés, et leurs lanternes à gaz vacillantes jetaient une lueur faible et sinistre sur le carnage. Des roues de chariots tournaient encore lentement : le chaos ne remontait pas à longtemps.
'Ça… Ça ne peut pas être une simple blague… L'ampleur est délirante… Qui irait aussi loin ?'
Debout sous la pluie, la jeune fille murmurait pour elle-même, la voix teintée de peur et de confusion. La terreur lui griffait le cœur, mais elle se força à prendre une profonde inspiration pour se calmer.
« Pas de panique… Reste calme… Il faut que j'évalue la situation… »
À peine s'était-elle ressaisie qu'une douleur aiguë et soudaine lui traversa la tête. Gémissant, elle porta la main à sa tempe.
Ses pensées devinrent un torrent chaotique : d'innombrables souvenirs, étrangers et inconnus, déferlèrent dans son esprit. L'afflux la submergea, menaçant de déchirer sa conscience.
« Ah… qu'est-ce… que c'est… »
Les dents serrées, elle s'appuya contre la calèche, luttant pour ne pas perdre connaissance. Peu à peu, la tempête dans son esprit se calma, et la douleur reflua. Avec elle vint la lucidité, et une prise de conscience aussi saisissante que la scène qui l'entourait.
« Haah… Donc… ce n'est pas une blague… mais… une réincarnation ? »
Haletante, elle saisit la vérité de sa situation.
L'âme qui habitait désormais le corps de la jeune fille était celle d'un voyageur venu d'un autre monde, tandis que la propriétaire d'origine de ce corps s'appelait Dorothy.
D'après les souvenirs de Dorothy, c'était une fille ordinaire qui vivait dans un village reculé. Son père, un chasseur, était mort dans un accident de chasse, et sa mère avait disparu peu après. Dès son plus jeune âge, Dorothy et le seul membre de sa famille qui lui restait, son grand frère, avaient été recueillis par tante Hannah, une parente de leur père au grand cœur.
Dorothy se distinguait par ses cheveux d'un blanc argenté saisissant et ses yeux écarlates, mais pour le reste, c'était une fille ordinaire, quoique jolie. Sous la garde de tante Hannah, elle avait grandi aux côtés de son frère ; c'était une enfant sage et travailleuse, qui aidait souvent les adultes dans leurs tâches.
Grâce à son intelligence naturelle, Dorothy avait été envoyée à l'école paroissiale du bourg voisin pour apprendre à lire et à écrire. Au début de son adolescence, elle était devenue l'une des rares personnes du village à savoir lire, et elle aidait souvent les autres avec leurs lettres et leurs papiers.
Le frère de Dorothy, de six ans son aîné, avait quitté le village à seize ans pour aller travailler en ville, après que les terres des environs eurent été clôturées pour en faire des pâturages à moutons. Trois ans plus tard, il avait écrit pour dire qu'il avait trouvé un emploi correct et qu'il pouvait se permettre un vrai logement. Il voulait que Dorothy le rejoigne en ville.
Ravie de cette lettre, Dorothy avait fait ses adieux aux villageois, rassemblé ses affaires et pris une calèche en direction de la ville. Mais peu après le départ, leur convoi avait été attaqué par des bandits.
Assise à présent au bord de la rivière, au fond de la gorge, à se masser les tempes, Dorothy passait ses souvenirs en revue tout en jetant des coups d'œil à la pente raide toute proche. La pente était jonchée d'objets tombés des calèches renversées. D'après ses souvenirs, leur convoi avait été poursuivi par les bandits, ce qui avait fait basculer les calèches, qui avaient dévalé la pente. À en juger par la scène, personne ne semblait avoir survécu.
Dans ses derniers instants, Dorothy se souvenait d'avoir entendu les cris des bandits et les grognements de bêtes. Au milieu des hennissements terrifiés des chevaux, son monde s'était renversé, et la dernière chose qu'elle avait sentie était une douleur vive au front, avant que tout ne devienne noir.
« Pauvre fille », soupira doucement Dorothy, prise de compassion. « Elle avait enfin l'occasion de partir vers une vie meilleure, et voilà ce qui lui arrive… »
Alors qu'elle se lamentait, son expression se figea soudain.
« Attends… fille ?! »
Comprenant quelque chose d'essentiel, Dorothy tendit vivement la main pour examiner son corps. Après quelques tâtonnements infructueux, son visage se tordit d'incrédulité.
« Il n'est plus là… il n'est vraiment plus là… Je suis Dorothy… Dorothy est une fille… Je suis devenu une fille ?! »
Un instant, Dorothy resta pétrifiée, le visage vide, laissant la bruine la tremper.
Mais juste à ce moment-là, un bruit lointain la ramena à la réalité.
« Hé ! Je l'ai trouvé ! Les calèches ont dévalé jusqu'ici ! »
« Chef, on les a trouvés ! »
En entendant ces voix inconnues, dans une langue qu'elle comprenait sans savoir comment, Dorothy sentit son cœur manquer un battement. Elle se tourna vers l'origine des voix et aperçut au loin de faibles lumières vacillantes, qui se rapprochaient peu à peu le long de la berge.
Les bandits. Ils étaient descendus fouiller les lieux et venaient droit vers elle.
Comprenant le péril, Dorothy fronça profondément les sourcils. Elle s'accroupit et se cacha derrière l'une des calèches renversées, l'esprit en ébullition.
'C'est mauvais… Ils doivent venir piller les lieux. Ces types sont des criminels sans pitié, il faut que je m'échappe…'
Dorothy parcourut les environs du regard à la recherche d'une issue. Malheureusement, la crue de la rivière due à la pluie avait noyé les voies de fuite possibles, et la pente raide était trop glissante et trop dangereuse pour être escaladée.
Le seul chemin possible allait dans la direction des lumières qui approchaient, précisément d'où venaient les bandits. Si elle fuyait par là, elle tomberait forcément sur eux.
'Merde… Il n'y a vraiment aucune issue ?'
Sentant le poids de la situation, Dorothy devenait de plus en plus anxieuse. Au moment où elle envisageait de faire la morte dans l'espoir de tromper les bandits, une voix étrange résonna dans son esprit.
Elle était dénuée d'émotion, impossible à identifier comme masculine ou féminine, comme si d'innombrables voix psalmodiaient à l'unisson, à voix basse.
« Intégration de l'âme achevée… Lien établi… »
« Sacrifice le savoir… Accorde le savoir… »
« Hein ? »
Surprise, Dorothy écarquilla les yeux. Elle secoua la tête pour tenter de rassembler ses pensées.
'C'est quoi ce truc ? D'où vient cette voix ? Elle est directement dans ma tête ? Ce serait… un de ces systèmes dont tout le monde parle quand on se fait isekai ?!'
Déroutée par cette voix soudaine, Dorothy mit pourtant vite son choc de côté. Le danger était imminent : elle se força à réfléchir clairement, déterminée à trouver comment tourner ce mystérieux phénomène à son avantage.
