En contractant tout mon corps et en m'imaginant enfiler une combinaison en latex, j'ai réussi à empêcher les fuites de monsieur Brume.
Je ne sais pas si ça tient pendant que je dors, mais au réveil ce matin, rien n'était sale autour de moi, alors ça doit aller.
Effet secondaire, je me sens comme débordante d'énergie. Pour l'instant, ça ne fait de mal à personne.
En tout cas, j'ai réglé un premier problème.
Mais ce n'est jamais que le statu quo.
Si monsieur Brume s'accumule, il finira par déborder de nouveau.
Monsieur Brume en lui-même n'a pas l'air dangereux, donc je pourrais très bien le laisser traîner, mais personnellement, c'est impossible.
Je ne peux pas vivre dans un endroit où flotte de la saleté noire.
Autrement dit, il faut que je m'en débarrasse quelque part.
Un endroit où jeter des déjections... la première idée qui m'est venue, ce sont les toilettes.
Sauf que monsieur Brume ne part pas avec l'eau. Il resterait donc éternellement dans les toilettes. Des toilettes pareilles, c'est hors de question.
Voilà pourquoi cette idée a été écartée très vite.
Et puis, avec ma vie en couches, je n'ai encore rien à faire aux toilettes, de toute façon.
À part ça, je ne vois guère que l'extérieur, mais dans le jardin, j'ai encore des scrupules. Et l'extérieur de la propriété ? Eh bien, à vrai dire, je n'y suis jamais allée.
Il faut dire que notre jardin est immense. Il y a un parc, des champs de fleurs, un étang, une rivière qui le traverse. Ça, c'est mon rayon d'action, mais d'après ce que j'ai entendu, il y aurait aussi une serre, un potager, un jardin de plantes médicinales, des écuries, un terrain d'entraînement, et j'en passe.
Pas moyen que j'arrive un jour jusqu'au bout du jardin.
L'opération « débarras en douce » s'est terminée avant même d'avoir commencé.
Quant au plan numéro deux, à vrai dire, il ne m'enchante pas beaucoup.
Son nom : opération bousier. Mais pourquoi j'ai trouvé un nom pareil, moi ?
Pour ma fierté de jeune fille, j'aurais voulu effacer ça.
En gros, l'idée, c'est de bien rouler le tout en boule au moment de l'expulser, puis de le jeter discrètement.
Évidemment, je n'ai pas l'intention de le laisser dans la chambre.
Une brume et un objet solide, ça n'a pas la même densité. Même une toute petite boulette devrait faire nettement baisser la quantité de monsieur Brume dans mon corps, et si je la jette à la poubelle, les servantes s'en occuperont. Je ne sais pas si monsieur Brume brûle ou pas, mais comme de toute façon je suis la seule à le voir, ne pas trier mes déchets ne dérangera personne, pas vrai ?
Jeter ses déjections à la poubelle, est-ce bien digne d'une jeune fille, vous dites ?
Avec ma vie en couches au quotidien, il ne me reste plus une once de pudeur.
En fait, dès l'instant où l'image de la combinaison en latex a stoppé les fuites, j'ai eu la certitude que ça marcherait. Dans les deux cas, il s'agit de faire bouger monsieur Brume à l'intérieur de moi.
Je ne comprends rien à la théorie, mais une fois qu'on a le coup de main, monsieur Brume est très facile à façonner.
Je ferme la main droite et je serre fort.
J'imagine que tout ce qu'il y a dans mon corps se concentre dans mon poing.
J'imagine que ce qui s'est rassemblé se tasse en boule.
Et puis, j'imagine que cette boule sort de moi... ça y est !
C'est beaucoup plus fatigant que pour bloquer les fuites. Sans doute que plus on superpose d'images, plus la fatigue augmente.
Avec l'endurance d'un bébé, superposer davantage serait sûrement difficile. C'était juste, mais cette fois, j'ai réussi sans aucun doute. J'ai l'impression que la quantité de monsieur Brume dans mon corps a nettement diminué.
Et hop, ça roule.
La preuve de ma réussite tombe de ma paume.
« ... Pouquoi ? »
À l'origine, c'est une espèce de brume indéfinissable, et quand elle débordait, on aurait dit de la vase ou du goudron. Alors je m'attendais à obtenir une sorte de boulette de boue noire. Ou, à la rigueur, un morceau de charbon.
Ce qui est sorti en réalité, c'est une petite perle transparente, comme une bille.
Je n'y comprends rien.
Où est passé le noir ?
Qui aurait pu imaginer qu'en le tassant, monsieur Brume cesserait d'être monsieur Brume ?
Je la saisis du bout des doigts, avec appréhension.
La surface est lisse comme si on l'avait polie, et à l'intérieur, une lumière aux sept couleurs danse en scintillant.
Si on ne pense pas à ce qu'on a tassé pour l'obtenir, on peut sincèrement la trouver belle.
Au fait, en ce moment, je ne suis jamais seule.
Donc, là encore, toutes les personnes chargées de s'occuper de moi sont réunies ici. Les regards qui veillaient sur moi pendant que je jouais toute seule sont maintenant braqués sur ma main droite.
Plus précisément, sur la perle que je comptais jeter discrètement à la poubelle juste après.
« Ooh, c'est joli. Lady Letty, c'est quoi, ça ? »
Dans le silence général, la première à réagir, c'est Fran. Elle montre une curiosité innocente pour ce truc qui a tout l'air d'une jolie bille.
Hein !? Mais attends, elle la voit ? Alors qu'elle ne voit pas monsieur Brume ?
C'est la couleur ? Si ce n'est pas noir, on peut le voir ?
Et d'abord, qu'est-ce qui s'est passé à l'intérieur de moi !?
Dans cette vie, je suis capable de fabriquer des minéraux dans mon corps ?
Je panique, mais je ne suis pas la seule à être perdue.
À part Fran, tout le monde est figé sur place, comme pétrifié.
La gouvernante, qui reprend ses esprits un peu avant les autres, ordonne aux personnes chargées de s'occuper de moi de ne surtout pas quitter la chambre, puis sort en courant, affolée.
Oui, bon, si un bébé sort de nulle part une bille que personne n'a jamais vue, il faut forcément prévenir les parents.
Évidemment, ça a fait un raffut pas possible.
Malheureusement, les conversations autour de moi contenaient plusieurs noms que je ne connaissais pas, si bien que je n'ai pas pu saisir toute la situation.
D'après les bribes d'informations que j'ai pu glaner, la chose qui ressemble à une bille que j'ai fabriquée aurait énormément de valeur. ... La matière première, c'est monsieur Brume, hein ? Il y en a partout !
« Letty, tu veux bien me dire où tu as trouvé ça ? »
« ... Sais pas ! »
J'ai répondu ça à toutes les questions qu'on m'a posées.
Parce que je ne peux pas répondre autre chose.
En vrai, je ne comprenais pas bien moi-même ce qui s'était passé, et avec mon vocabulaire actuel, je n'aurais pas pu l'expliquer.
Et surtout, impossible de dire « j'ai tassé mes déjections et ça a donné un truc hors de prix ».
Je sais faire du caca en or !
Ça, je ne m'en vanterai jamais.
Pour une jeune fille, c'est absolument NG ! Catégoriquement NON !
Au final, on a imposé le silence à tout le monde, et il ne s'est officiellement rien passé.
Figurez-vous que la fausse bille est un objet qu'on n'a pas le droit de posséder, même dans une famille riche comme la nôtre, et qu'il faut l'offrir à qui de droit.
C'est tellement grave que je peux encore moins révéler la vérité, maintenant.
Vu la situation, je dois être soupçonnée, mais il y a trop de choses que je ne comprends pas, alors je ne crois pas que je vais pouvoir me tenir tranquille.
