Au bout du compte, comme les nattes de Fran m'avaient distraite et que j'avais retrouvé ma bonne humeur, on n'a pas fait toute une histoire de ma crise de larmes : il a été décidé que j'avais pleuré à cause d'un mauvais rêve.
Les servantes, qui passent beaucoup de temps avec moi pour s'occuper de moi, n'avaient pas l'air tout à fait convaincues par cette conclusion, mais la décision de mon père, chef de famille, ne se discute pas.
Faute d'avoir trouvé la cause, elles lui ont fait promettre de remplacer entièrement la literie, principale suspecte, et ont battu en retraite pour l'instant.
Moi aussi, je suis contente qu'on change ma literie, toute noircie par monsieur Brume.
Mon père non plus n'a pas l'air de croire qu'un rêve explique tout : il a demandé aux servantes de lui faire un rapport plus détaillé sur moi pendant quelque temps. Et à partir de ce jour-là, pendant un moment, j'ai dormi dans la chambre de mon père, avec ma mère, à trois.
Il faut dire que je n'avais plus de literie.
Moi, j'aimerais leur faire comprendre que, même si je ne peux pas expliquer ce qui s'est passé, je n'ai aucun problème, ni physique ni mental, et que tout va bien. Mais je n'ai aucun moyen de le faire.
Je pourrais bien leur assurer que tout va bien avec mes quelques mots, mais ils ne me croiraient sûrement pas.
Alors j'ai décidé de me montrer particulièrement pleine d'entrain pendant quelque temps, pour les rassurer. On ne va quand même pas soupçonner une enfant d'un an de jouer la comédie.
Cela dit, il faut que je me penche sérieusement sur monsieur Brume.
Ma priorité absolue, je crois, c'est de trouver la cause de la flaque de brume de l'autre jour et d'y remédier.
Si un carnage pareil se reproduit régulièrement, je ne pourrai plus dormir tellement j'aurai peur.
Seulement voilà, la cause est assez évidente.
D'abord, il y a peu de chances que ce soit apparu tout seul.
Je ne sais pas comment monsieur Brume apparaît, mais si une chose qui n'était jamais arrivée se produit d'un coup, il doit bien y avoir une raison.
D'habitude, il y a quatre à six personnes pour s'occuper de moi, mais pendant ma sieste, elles ne sont que deux. Comme mes heures de sommeil sont irrégulières, pendant que je dors, on ne laisse que le strict minimum, et les autres en profitent pour faire un somme ou régler leurs affaires.
Ce jour-là, c'étaient Frenda, une servante expérimentée, et Fran, l'apprentie, qui étaient de service. Avec elles, Tetra, la gouvernante qui forme Fran, et moi, nous n'étions que quatre dans la pièce.
À part moi, aucune des trois ne voit monsieur Brume. Elles peuvent bien en avoir un peu sur elles, mais elles n'en transportent sûrement pas en grande quantité : elles ne peuvent pas être la cause.
Et au centre de la flaque de brume, il y avait moi.
Franchement, peu importe comment on retourne la question, la source, c'est moi.
Monsieur Brume a suinté de moi et a formé une mare. Et moi, en me réveillant, je me suis retrouvée dedans et j'ai fondu en larmes.
C'est un coup monté par moi-même, sans même m'en rendre compte ! Je veux creuser un trou et m'enterrer dedans !
Pourtant, en un an, rien de tel ne s'était produit.
Et ce qui a changé récemment par rapport à avant... ça aussi, c'est évident.
Le balai qu'on m'a offert pour mon anniversaire.
Toute contente de pouvoir effacer monsieur Brume si facilement, j'ai fait le tour de la maison pour tout astiquer. Ces derniers jours, la quantité de monsieur Brume que j'ai traitée a explosé d'un coup.
Vu la situation, monsieur Brume, que je croyais faire disparaître en le touchant, s'accumulait en fait en moi.
Moi qui me prenais pour une magical girl qui purifie les saletés, j'étais en réalité un aspirateur humain qui les ramasse.
Et le sac à poussière, c'est moi. Non mais sérieusement, ça me déprime.
Vu comme ça, la flaque de brume, c'était tout simplement le monsieur Brume que j'avais trop aspiré et qui a débordé de moi.
Hein !? ... Autrement dit, c'était... mes excréments ?
Ce qui veut dire que j'ai fait pipi au lit, que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, mis toute la maison en émoi et, pour finir, regardé sans rien dire les servantes, inquiètes, chercher la cause en se couvrant de mes excréments !?
Que quelqu'un me tue...
Bref, la cause est connue.
Si j'y réfléchis trop en détail, je vais avoir envie de mourir, alors pour l'instant, cherchons une solution.
En toute logique, si monsieur Brume est sur le point de déborder de moi, il suffit de l'évacuer, et ça ne fuira plus jamais.
Sauf que cette méthode, je ne peux pas l'utiliser pour l'instant.
En grandissant, mon terrain de jeu s'est élargi et je courais partout pleine d'énergie, mais ma mère s'inquiète : peut-être que le monde qui s'est soudain agrandi m'a en fait beaucoup pesé moralement, que j'étais secrètement devenue instable, et que c'est ce qui a mené à l'incident de l'autre jour. Du coup, je suis actuellement privée de sortie.
C'est un malentendu, mais c'est ma faute, pour m'être trop prise au jeu du ménage.
Plus question de jouer au ménage, évidemment, ni même d'aller me promener. Je ne sors de ma chambre que pour les repas et le bain.
Essayez d'imaginer une chambre avec, dans un coin, une montagne d'excréments. Même sans odeur, ça finit toujours par entrer dans le champ de vision. Je tomberais malade, c'est sûr.
La salle à manger et la salle de bain, c'est bien sûr hors de question.
Alors, plan B. Il ne reste plus qu'à mettre un bouchon pour que ça ne fuie pas.
Mais ça, c'est plus facile à dire qu'à faire.
Il ne suffit pas de boucher les orifices évidents, comme la bouche ou le nez.
Quand j'étais dans la flaque de brume, j'étais toute noire de la tête aux pieds. Il n'y avait pas d'endroit précis où la saleté se concentrait, et monsieur Brume ne s'étale pas en imbibant les vêtements.
Il y a donc de fortes chances qu'il sorte de tout le corps, comme de la transpiration.
Une fois que j'ai compris ça, j'ai tout de suite observé la paume de ma main.
À première vue, je ne vois rien.
Mais au lieu d'en rester là, je continue d'observer. Je fixe ma main de toutes mes forces.
« ... ! Vu ! »
Tout doucement, à peine, je vois que ça suinte, goutte à goutte.
L'hypothèse est confirmée.
Maintenant, il n'y a plus qu'à trouver comment boucher tout ça.
Je sais que mon raisonnement est un peu tiré par les cheveux, mais j'avais vaguement le pressentiment que ça allait marcher.
Pour l'instant, il n'en fuit vraiment qu'une infime quantité. Pourtant l'autre jour, pendant une petite sieste, une énorme quantité de monsieur Brume a jailli. Autrement dit, quand je dors, donc quand je suis relâchée, ça fuit plus facilement.
Dans ce cas, je dois pouvoir faire l'inverse.
L'indice, c'est ce que j'ai fait tout à l'heure, quand j'ai repéré la fuite. Ce qui était invisible est devenu visible quand je me suis concentrée de toutes mes forces.
Je peux agir sur monsieur Brume.
Je crispe tout mon corps, fort... ça fuit encore.
J'imagine que je pousse l'intérieur de mon corps vers le dedans, fort, fort... ça fuit.
J'imagine que mon corps se durcit, d'un coup... ça fuit.
Et en plus, j'imagine que tout mon corps est recouvert d'une fine membrane... ça... ne fuit plus !
« Z'ai réussi ! »
« Mademoiselle !? »
Dans ma joie d'avoir réussi, j'ai bondi sans réfléchir, et les servantes ont poussé un cri.
Eh oui, elles étaient là pendant tout le temps où je réfléchissais. Une demoiselle de bonne famille en bas âge comme moi n'a jamais un seul moment à elle.
Et là, je viens de sauter dans les cinquante centimètres, non ?
Un bébé qui fait un bond de plus de la moitié de sa taille... forcément, elles crient.
Je pense que ça aussi, c'est la faute de monsieur Brume.
Il y a encore plein de choses que je ne comprends pas.
