C'est arrivé environ deux semaines après mon anniversaire.
Entre-temps, j'avais quasiment fini de nettoyer tout mon espace de vie : ma chambre, la salle à manger, le salon, la terrasse, le gazebo, et les couloirs qui y mènent.
Ce jour-là, après avoir fait le hall d'entrée, je suis revenue en fredonnant Country R*ad.
Comme je manque encore cruellement d'endurance, une fois le ménage fini, c'est l'heure de la sieste. C'est la règle.
Comme d'habitude, on m'a essuyée de la tête aux pieds, j'ai enfilé ma tenue de nuit et je me suis glissée dans mon lit.
Tant que je m'agite, je ne m'en rends pas compte, mais dès que je m'allonge, toute la fatigue accumulée me fauche la conscience en un clin d'œil. Fran et les autres servantes qui veillent autour de moi ne me dérangent pas le moins du monde.
Bonne nuit.
Un sommeil de plomb, puis mon habituel réveil frais et dispos... Sauf que ce jour-là, il n'est pas venu.
« Hiii... ! »
À l'instant où j'ai ouvert les yeux, j'ai découvert le désastre, et un cri informe m'a échappé.
Noir.
Je ne vois que du noir.
Sur environ un mètre autour de moi, moi comprise, tout est noir, teint d'un noir profond.
Une quantité de monsieur Brume comme je n'en avais jamais vu, d'une densité jamais vue, collait absolument partout.
« Hic... !! »
J'ai fondu en larmes.
Ma dignité d'ex-trentenaire, le qu'en-dira-t-on, je n'avais pas la moindre marge pour y penser.
Même les fois où je me réveillais avec une couche trempée, je n'avais jamais pleuré comme ça.
C'était une crise de larmes telle que Fran, qui somnolait apparemment en veillant sur ma sieste, a sursauté de surprise et s'est mise à pleurer avec moi.
Mettez-vous à ma place.
Se réveiller enfoncée dans une espèce de boue... Évidemment qu'on pleure. C'était la plus grosse crise de larmes de cette vie.
Bien sûr, ça a fait tout un remue-ménage.
La gouvernante m'a extirpée de monsieur Brume en me soulevant dans ses bras, ma mère accourue en volant m'a prise contre elle pour me serrer fort, mon père a débarqué en plein travail mais n'a rien pu faire d'autre que s'affoler, une des servantes a brandi une peluche en me parlant pour essayer de me consoler, une autre m'a fait tenir mon balai...
Et j'ai enfin fini par me calmer un peu.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as eu peur de quelque chose ? »
Ma mère, qui me posait la question avec douceur, avait les larmes aux yeux et tremblait un peu.
Moi qui ne pleure presque jamais, je m'étais mise à brailler, alors elle aussi a peut-être eu peur.
Je sais, grâce aux souvenirs de ma vie antérieure, que les parents deviennent parents à force d'expérience. Et comme je suis l'aînée, ils n'étaient sans doute pas encore bien préparés à ce genre d'imprévu, c'est ce que je me suis dit après coup.
Cela dit, sur le moment, j'étais loin d'avoir l'esprit assez libre pour ça.
J'étais entièrement ensevelie sous un truc inconnu, vous comprenez. C'est dégoûtant, ça n'a aucun sens, et franchement, j'avais encore peur.
« Snif... Noi, beaucou ! Li, bwume, beaucou, beuh !! »
Tout en pleurnichant, je montre désespérément le lit du doigt.
Ça n'a rien à voir avec le monsieur Brume habituel, qui disparaît d'un simple coup de balai.
Cette brume qui s'étalait en couche épaisse comme une flaque d'eau sale renversée et qui me collait sur tout le corps, si on ne me disait pas qu'elle était inoffensive, je ne pourrais jamais être tranquille.
Tous ceux qui étaient dans la pièce ont regardé le lit que je désignais, mais, avec un air embarrassé, leurs regards perplexes sont revenus se poser sur moi.
Ah.
Je me posais la question depuis le début.
Avec toute cette saleté, comment c'est possible ?
On fait le ménage et la lessive comme il faut, alors pourquoi personne ne se soucie de la saleté noire qui reste ?
J'ai enfin compris.
Ils ne la voient pas.
Ce n'est pas qu'ils s'en fichaient. Ils n'en savaient rien.
Ça m'avait traversé l'esprit plus d'une fois.
Mais à chaque fois, je l'avais écarté en me disant que ce n'était quand même pas possible. Arrivée là, je ne pouvais plus nier cette possibilité.
Sous mes yeux, les servantes retournent les oreillers, soulèvent les couvertures, et cherchent la « cause » de mes pleurs. Elles s'activent de toutes leurs forces pour croire ce que j'ai réclamé en pleurant.
Est-ce son sens du devoir de grande sœur ? Fran fouille le lit en y frottant presque son visage, et sa tenue de travail est noire de crasse.
Et c'est justement ça qui m'a servi de preuve.
L'anomalie la plus voyante de toutes, cette flaque de brume noire, et Fran toute teinte de noir : personne, absolument personne n'y jette un regard.
Je suis la seule à voir ça.
Personne ne connaît même son existence, j'en suis sûre.
Qu'est-ce que c'est que ce truc que je suis la seule à voir ?
Même si personne ne le voit ni ne s'en soucie, est-ce qu'on peut le laisser comme ça ?
Est-ce que ça ne fait pas de mal aux gens ?
Pourquoi est-ce que je suis la seule à le voir ?
Est-ce qu'il y a d'autres personnes qui le voient ?
Personne ne me donnera la réponse.
Mais je ne peux pas vivre en ignorant ce truc que je suis la seule à voir. Je n'ai pas d'autre choix que d'y faire face.
Autrement dit, à partir de maintenant, monsieur Brume devient un problème sur lequel je ne peux compter sur personne, que je dois étudier et élucider toute seule.
Même le choix d'en parler ou non à mon entourage, il faudra que je le fasse sous ma propre responsabilité.
Cela dit, dans mon état actuel, je serais incapable de l'expliquer correctement, donc ce sera pour plus tard.
Ce que je peux faire pour l'instant, c'est enquêter à ma façon sur ce qu'est cette brume et accumuler des informations, j'imagine.
Et en parallèle, il faut aussi que j'apprenne à garder une distance de sécurité.
Jusqu'ici, je m'étais reposée entièrement sur mes parents et les servantes pour juger : s'ils ne m'en empêchaient pas, c'est que ça devait aller. Jamais je n'aurais imaginé qu'on ne voyait pas tous la même chose.
On dirait que je ne vais plus pouvoir manipuler monsieur Brume à la légère, comme avant.
Mon cœur a subi un refroidissement forcé : le dégoût comme la peur se sont envolés je ne sais où.
Puisqu'elles ne voient pas monsieur Brume, elles ne trouveront jamais la « cause ». Mais comme je ne peux pas l'expliquer non plus, je regardais les servantes poursuivre leurs recherches en me sentant désolée pour elles.
Elles avaient l'air de se démener pour moi, et Fran surtout cherchait avec une ardeur particulière.
Et du coup, j'ai tout de suite fait une nouvelle découverte sur monsieur Brume.
Les cheveux de Fran, ses deux nattes qui lui descendent jusqu'à la taille, se balancent de droite à gauche et balaient la flaque de brume. La boue noire diminue à vue d'œil.
Seuls ses vêtements sont sales : la peau et les cheveux de Fran restent tout propres. Pas de doute, c'est en elle que la brume disparaît.
Je suis peut-être la seule à la voir, mais d'autres que moi peuvent peut-être la manipuler !
C'est une découverte capitale.
À l'instant même où je l'ai pensé, j'étais déjà en train de crier :
« Fwan-nee, nattes, balai ! »
Je l'ai pointée du doigt d'un geste sec, et les yeux de Fran se sont arrondis avant de se remplir aussitôt de larmes.
Je voulais dire : « Les nattes de grande sœur Fran, c'est comme mon balai, c'est génial. »
Mais « les nattes de grande sœur Fran, on dirait un balai », ça ne pouvait que sonner comme une méchanceté.
Pardon, je me suis trompée.
Vu que je ne peux pas expliquer monsieur Brume, même sans me tromper de mots, le résultat aurait sans doute été le même.
Je ne voulais pas te faire pleurer ! Pardon, vraiment pardon.
Depuis quand mon cerveau est branché en direct sur ma bouche !? Qu'est-ce qui m'arrive !
