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CLEAVER OF SINChapitre 3 · 3/2

Chapitre 3

Chapitre 3 - Le dixième fils

4 octobre 2026 ~9 min · 1 671 mots

Ce corps appartenait au fils d'un duc, plus précisément à Asher Wargrave, dixième enfant de l'illustre lignée des Wargrave. Les Wargrave, ducs de l'Empire de Zarethorne, étaient une famille forgée dans le creuset des batailles, un clan défini par la guerre, réputé pour ses prouesses martiales et endurci par des générations de conflits.

Asher avait seize ans et allait bientôt en avoir dix-sept. En tant que dixième fils du duc, il inspirait respect et déférence partout où il allait. Mais dans une maison où l'excellence était la norme, le simple droit du sang ne suffisait pas.

Les Wargrave étaient une famille de prodiges : chacun des neuf frères et sœurs d'Asher était un génie à part entière, tout comme ses parents, ses oncles et ses tantes. La médiocrité n'avait pas sa place dans une telle lignée.

Il ne suffisait pas d'avoir du talent ; on attendait de lui qu'il soit extraordinaire. À vrai dire, les Wargrave tenaient moins de la famille noble que d'une lignée de monstres drapés de gloire.

Dans ce nouveau monde, chaque individu, noble ou roturier, connaissait un éveil en atteignant l'âge de quinze ans. C'était un rite de passage universel, qui transcendait rang et lignée.

Pourtant, malgré son caractère inévitable, la véritable nature de l'éveil restait un mystère pour Ethan. Mais en grand lecteur de romans de fantasy, il avait une idée générale de ce que cela pouvait impliquer.

L'éveil avait lieu à quinze ans, mais la réussite n'était pas garantie. Tout le monde n'y parvenait pas. Chacun avait droit à trois tentatives au plus : à quinze, seize et dix-sept ans.

En cas de triple échec, le sort était scellé.

On resterait ordinaire à jamais, condamné à une vie sans pouvoir ni avenir dans un monde qui vénérait la force par-dessus tout.

Mais Asher avait fait l'impensable : il avait échoué à son éveil à quinze ans. Et c'est là que tout avait commencé à se défaire.

Le monde avait beau accorder une deuxième, puis une troisième chance les années suivantes, l'échec, même provisoire, était un déshonneur tacite dans la maison Wargrave.

Dans une famille où la force n'était pas seulement attendue mais exigée, une telle faiblesse était intolérable.

Ce n'était pas une maison noble comme les autres : c'était le domaine des monstres, une lignée élevée pour la guerre, où la puissance était un héritage et la médiocrité un péché.

Après le premier échec d'Asher, les moqueries avaient commencé. Ses frères et sœurs, qui n'avaient jamais eu d'affection pour lui, avaient saisi l'occasion de le railler et de le rabaisser. L'amour n'avait pas sa place parmi eux, seulement l'ambition.

Chacun briguait la succession à la tête de la famille Wargrave, et l'échec d'Asher faisait de lui une cible facile.

Même les domestiques, autrefois courtois par devoir, s'étaient mis à le regarder avec un mépris à peine voilé. Certaines servantes s'étaient éveillées dès leur première tentative, alors que le plus jeune fils d'un duc, né dans le privilège et l'héritage, n'y était pas parvenu.

À leurs yeux, il était une honte.

Mais Asher n'avait pas cédé. Il ne s'était pas effondré sous leur dédain ni sous le poids de leurs regards méprisants.

Il s'était au contraire replié sur lui-même et avait tenu bon. Il avait poussé son corps au-delà de ses limites, accepté la douleur et accueilli le silence.

Jour après jour, il avait suivi une routine impitoyable : se lever, manger, s'entraîner, dormir, et recommencer. Aucune distraction. Aucune excuse. Rien que de la discipline pure.

Quand Asher avait eu seize ans, sa deuxième chance d'éveil était arrivée. Tous les regards étaient braqués sur lui, attentifs, pleins d'attente, impitoyables. Pourrait-il se racheter ? Parviendrait-il enfin à effacer la tache de son premier échec ?

Même s'il réussissait, les murmures ne disparaîtraient pas. L'ombre de ce premier déshonneur persisterait. Mais ce qui suivit fit taire jusqu'à ces murmures, pour les remplacer par une stupeur incrédule.

Asher échoua de nouveau.

Un deuxième échec. Impensable. Impardonnable.

Cette fois, il fut brisé.

Il sentait leurs regards, perçants, moqueurs, lourds de mépris. Le poids de leur dédain l'écrasait, et la cruelle satisfaction dans leurs yeux, cette joie mauvaise devant son malheur, était insupportable.

Il ne pouvait plus faire semblant d'être indifférent. Il se retira dans sa chambre et se coupa du monde.

Pendant des jours, peut-être des semaines, il ne fit que pleurer, manger et boire. Il noyait son chagrin dans l'alcool, désespéré d'émousser les arêtes tranchantes de sa réalité.

Dans cette chambre plongée dans la pénombre, entouré de silence et de l'odeur amère de l'échec, Asher n'était plus le dixième fils d'un duc. Ce n'était qu'un garçon brisé, accroché au fond d'un puits dont il ne pouvait plus sortir.

Mais rien de tout cela ne le soulageait.

L'alcool, les larmes, l'isolement ne réglaient rien. Au contraire, ils l'entraînaient plus loin dans l'abîme et engloutissaient ce qui lui restait de volonté. Jour après jour, la même routine cruelle se répétait.

Ses frères et sœurs n'avaient plus besoin de lever la main sur lui. Leurs mots, tranchants, incessants, étaient bien plus efficaces que des poings. Chaque remarque entamait un peu plus le peu de force qui lui restait.

Pour finir, Asher craqua.

Un matin, incapable d'en supporter davantage, il paya une servante pour qu'elle lui procure une drogue. Elle ne posa pas de questions. Elle n'osa pas. Ce n'était pas son rôle : elle n'était qu'une simple servante.

Cette nuit-là, Asher fit son choix.

Il avala la drogue, non par imprudence, mais avec une détermination calme et réfléchie. Pour lui, ce n'était pas un appel à l'aide, c'était une fuite. Un moyen de faire taire les voix, le jugement, l'échec. Un moyen de disparaître d'un monde qui ne lui avait jamais offert de place.

Asher Wargrave, dixième fils d'un duc, mourut non sur un champ de bataille, mais dans une chambre solitaire, vaincu non par des ennemis, mais par le poids des attentes et du silence.

Ethan sentit les émotions d'Asher déferler sur lui comme un raz-de-marée : de fugaces instants de joie, une détermination farouche, une résolution tranquille... puis le chagrin, le désespoir et, enfin, la mort.

'Au moins, ce n'était pas une mort douloureuse', pensa Ethan en s'approchant d'un pas assuré d'une petite table. Dessus reposait une fiole, à moitié pleine de la drogue même qu'Asher avait prise, et à côté, une lettre pliée, légèrement tachée sur les bords.

Il ne prit pas la peine de la lire. Il en connaissait déjà le contenu. Les souvenirs étaient aussi nets que s'ils avaient été les siens.

Sans hésiter, Ethan jeta la fiole de côté et déchira la lettre, laissant les fragments voleter jusqu'au sol comme des regrets abandonnés.

Bien qu'il ait revécu les derniers instants d'Asher, Ethan ne sentait aucun poids durable. Le chagrin, la peur, le désespoir appartenaient à Asher, pas à lui. Ils l'avaient effleuré, mais ils ne le possédaient pas.

'Je me demande pourquoi aucun des souvenirs d'Asher ne contenait l'histoire de ce monde', songea Ethan en se dirigeant vers la fenêtre.

Dehors, le domaine respirait la discipline et l'ordre. Des gardes en armure patrouillaient le long de l'enceinte avec une précision mécanique, le regard aiguisé, les gestes rodés.

Servantes et majordomes glissaient le long des allées avec une grâce exercée, le pas silencieux, le visage impassible. Tout fonctionnait avec l'harmonie d'une machine bien huilée.

Au-delà, de grands arbres élégants s'élançaient vers le ciel, leurs branches tordues comme des serpents vert et or. Ils parsemaient le paysage en formations spiralées et donnaient au domaine une beauté étrange, cultivée, comme si même la nature avait été dressée à obéir.

Pourtant, malgré toute cette grandeur, l'endroit lui paraissait étranger. Autre. Beau, mais pas à lui.

'Si je sautais d'ici... est-ce que je mourrais vraiment ?' se demanda Ethan, les yeux rivés sur le sol, tout en bas. 'Ou est-ce que le temps se rembobinerait tout simplement, pour me ramener à l'instant où je me suis réveillé dans ce corps ?'

C'était une pensée étrange, qui n'avait sans doute jamais effleuré ceux qui rêvaient de réincarnation.

Là où d'autres se seraient délectés du frisson d'une seconde chance, l'esprit d'Ethan empruntait un chemin plus sombre et plus curieux.

'Et si quelqu'un, à qui l'on a accordé une nouvelle vie dans un nouveau monde, choisissait de la jeter aussitôt ? La force derrière la réincarnation interviendrait-elle ? L'arrêterait-elle, prête à tout pour protéger le plan ou le dessein qu'elle a pour lui ? Ou... le laisserait-elle mourir ? Comme ça. Sans résistance. Sans but. Juste une fin.'

La question le rongeait.

Il ne ressentait aucun attachement pour cette vie. Pas encore. Les émotions héritées d'Asher s'étaient déjà estompées à l'arrière-plan, comme une histoire lue trop souvent.

Mais quelque part au fond de son esprit, la vraie question persistait :

'Est-ce que ça s'arrêterait ?'

'Est-ce que je retournerais auprès de Jennifer ?'

'Est-ce que je me réveillerais de nouveau dans le lit d'Asher, comme si de rien n'était ?'

La tentation de vérifier la théorie était réelle, dangereuse, mais réelle. Non pas née du désespoir... mais de la curiosité.

Celle qui peut tuer un homme aussi vite que n'importe quelle épée.

« Ce n'est pas le moment où je suis censé entendre un petit "ding", le son d'activation du système, juste après avoir récupéré mes souvenirs ? » marmonna Ethan à mi-voix, plus pour lui-même que pour quiconque.

Il fronça les sourcils, plongeant plus profondément dans ses pensées. « Ne me dites pas que je vais être le seul transmigrateur sans système. »

Il marqua une pause, pesant les possibilités.

« Bon, dans certaines histoires, les systèmes ne s'activent qu'au moment de l'éveil. Je n'ai plus qu'à attendre le mien. »

Avec un soupir résigné, Ethan s'éloigna de la fenêtre et chassa ce malaise tenace.

'Ça fait plus d'une demi-heure que je suis réveillé. Pourquoi aucune servante n'est venue voir comment j'allais ? Ou au moins me saluer ?' se demanda-t-il en silence.

Avant que la question ne s'attarde davantage, on frappa doucement à la porte, comme en réponse à sa curiosité muette.

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