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Chapitre 7

Chapitre 7 : L'Épée d'hiver (7)

16 octobre 2026 ~11 min · 2 157 mots

« C'est le moment. Partez. »

La voix de Tulk n'avait ni tremblement ni passion : elle était aussi calme que s'il avait simplement annoncé qu'il était tard et qu'il fallait aller se coucher. La mâchoire de Yefnen tressaillit légèrement tandis qu'il observait Tulk. Il ne s'était jamais habitué à lui, et désormais il n'aurait plus le temps d'essayer.

L'instant d'après, une lumière éclatante balaya les alentours, une clarté qui avait pour eux tous un sens absolu.

« Bonne chance. »

« Je ne pars pas. »

Une lueur de changement passa sur le visage inexpressif de Tulk. Il secoua la tête sans prendre la peine de demander pourquoi.

« Partez. Si vous comprenez la volonté de votre père. »

« Si mon père a sa volonté, j'ai la mienne. L'existence de mon père compte bien plus pour moi qu'un simple artefact. »

La tête de Yulken bougea très légèrement. Son regard se tourna vers son fils. Leurs yeux se rencontrèrent.

« ... »

Yefnen parla dans le silence de son père, qui refusait de répondre.

« Quoi que vous disiez, ma résolution ne faiblira pas. »

Tulk, lui, comprenait ce que son maître voulait dire à la seule lueur de ses yeux. Il parla doucement.

« Ne misez pas votre volonté sur une chose sans espoir. »

« Mon père n'a-t-il pas misé la sienne sur une cause désespérée ? Je parle de l'Électeur Katsuya. »

Yefnen regardait droit son père, comme si Tulk n'était qu'un interprète et rien de plus.

« La famille Jineman n'élève pas des enfants qui renoncent à leur résolution sous prétexte qu'il n'y a pas d'espoir, n'est-ce pas ? Un véritable artefact n'est-il pas conservé si précieusement justement pour se tenir à nos côtés à l'heure la plus sombre ? »

Yulken n'avait pas de réponse. Boris regardait le brasier farouche dans les yeux de son père et la détermination inébranlable dans le regard de son frère. Il n'était qu'un enfant, incapable de pénétrer dans cet espace. Pourtant, il comprenait confusément ce qui se cachait sous tout cela.

Sans détacher les yeux de son père, Yefnen appela Boris.

« Boris. »

Boris s'avança. La main de son frère se tendit et lui saisit le poignet.

« Tu comprends, n'est-ce pas ? »

« Je... »

Boris voulait dire qu'il était lui aussi un enfant de la famille Jineman, de ceux qui ne renoncent pas à leur résolution. Il voulait dire qu'il tenait à son frère aussi profondément que son frère tenait à leur père. Qu'il ne pouvait s'imaginer survivre seul dans un monde sans son frère et sans son père.

Mais pas un mot ne franchit ses lèvres. Sa bouche resta close, écrasée par la gravité du moment.

« Au moins, nous pouvons choisir de mourir ensemble. Appelons cela l'honneur, Boris. »

Ces mots ne ressemblaient pas à la manière habituelle de son frère. Boris le savait aussi. En toute autre circonstance, son frère n'aurait jamais prononcé de telles paroles. Le Yefnen qu'il connaissait n'était pas homme à parler de mort tant qu'il existait un chemin pour survivre. À cet instant, son frère n'avait tout simplement pas trouvé le moyen de le sauver.

Incapable d'en dire plus, Yefnen se força à sourire à son petit frère. En regardant ce visage, Boris sentit de nouveau le bleu des yeux de son frère. Il avait toujours été le même, alors pourquoi en prenait-il soudain conscience ?

Non... Ce n'est qu'alors qu'il comprit la nature de l'étrange pressentiment qui l'habitait depuis qu'il s'était roulé dans la Prairie avec son frère. Il venait du sourire de son frère.

Aujourd'hui, le sourire de son frère, si différent de sa chaleur habituelle, ressemblait à celui de leur mère morte, sur le portrait.

« Allons-y, maintenant. »

Yefnen parla, le sang en feu dans les veines, et se leva. Tulk aida Yulken à se mettre debout. Il avait cru que plus aucun mot ne viendrait, pourtant une voix s'éleva encore.

« Vous deux, vous devez vous séparer. N'avancez pas avant de m'avoir vu tomber. »

Yefnen resta sans voix. Était-ce sept ans plus tôt ? Depuis le jour où il était devenu intendant de la famille Jineman, Tulk avait été une ombre plus qu'une personne, une ombre qui s'attardait là où la substance était passée. Autrement dit, il n'avait jamais eu d'autre présence que celle d'une ombre. Il n'avait jamais fait qu'aider la volonté de son maître à s'accomplir, ou l'accomplir à sa place.

On ne pouvait percevoir ni personnalité ni émotion chez une ombre. Yefnen non plus. Même lorsque Tulk parlait de mourir pour son père, pour lui et pour son frère, il ne parvenait pas à éprouver le moindre sentiment de camaraderie.

« Là-bas ! »

Il crut entendre un tel cri. Mais il fut bientôt englouti par les hurlements de dizaines d'hommes. Sans comprendre ce qui se passait, tous les quatre s'approchèrent du marécage.

Fwoosh, fwoosh, fwoosh... Boum !

Les éclairs de lumière éclatante et le grondement des explosions se succédaient sans relâche. Yefnen saisit soudain une chose essentielle. Une magie aussi offensive n'était pas destinée à des proies isolées et blessées comme eux. Cela voulait dire que son oncle affrontait ici un autre adversaire.

Il le verrait bien assez tôt.

Les yeux de Blado étaient devenus pourpres tandis qu'il se frayait un passage parmi les soldats pour s'avancer. À vrai dire, il n'avait nul besoin de se frayer un passage : bien des soldats fuyaient déjà, paniqués, comme sourds à tout ordre.

Il y avait une seule raison pour laquelle Blado gardait son calme devant le marécage qui s'étendait devant lui : il savait ce qui allait en surgir. Prétendre le contraire aurait été un mensonge.

Pourtant, il avait la volonté de le regarder en face : les yeux rouges du spectre qui avait emporté l'angélique Yenichka.

Tulk parvint au bord du marécage, baissa les yeux vers Yulken qu'il soutenait dans ses bras et esquissa un léger sourire. Comme pour lui demander s'il était prêt.

Yulken ne répondit pas. Ses blessures étaient profondes et il avait du mal à parler, mais s'il l'avait vraiment voulu, il y serait parvenu. Au lieu de cela, il se redressa sans un mot et saisit son épée.

Pourtant, face au lac, un son pareil à un gémissement s'échappa des lèvres de Yulken.

« Oui, enfin... »

Le lac Emera était un gouffre fait pour tout engloutir à jamais. Au-delà de la clôture de broussailles humides, des arbres à demi décomposés oscillaient dangereusement.

Pas à pas, il s'approcha des profondeurs cachées. La puanteur fétide de la mort à son terme imprégnait l'air. Des cadavres pourris avaient dû s'entasser en couches jusqu'à l'abîme, tout au fond.

Ce fut d'abord une petite voix. Il appela un nom.

« Yenichka... »

Était-elle quelque part là-dedans ? Combien de couches plus bas ? Les griffes du monstre lacèrent à la fois l'esprit et la chair des humains. Une fois la marque faite, tout est perdu. Une âme saisie par le spectre reste prisonnière d'un lieu où elle ne peut jamais trouver le repos...

Lorsqu'il avait apporté le cadavre de Yenichka au marécage pour s'en débarrasser, ni Yulken ni Blado n'étaient venus y assister.

De l'autre rive monta une voix plus grave, mais d'une clarté sans équivoque.

« Yenichka ! »

Peut-être les deux frères avaient-ils toujours détesté se faire face. Mais à présent, il était vain de chercher le pardon : l'âme vertueuse de leur sœur avait pourri si profondément qu'elle était devenue un esprit malfaisant.

'Elle ne nous pardonnera pas. Il est temps de régler entre frères la vieille dette !'

Yulken serra son épée et avança, s'appuyant sur la mystérieuse puissance qui montait lentement en lui. Il s'enfonça dans la Forêt Noire qui encerclait le marécage.

Pendant ce temps, les hurlements des soldats ne cessaient pas. L'unique cri de Blado qui avait retenti s'était évanoui.

« Argh, argh, aaaaargh ! »

« À l'aide... Je vous en prie ! »

Le lac Emera, ou plutôt le marécage, que Yulken n'avait pas revu depuis des lustres, était à moitié rempli d'immondices remontées du fond. Ces immondices, c'étaient des cadavres. Un secret de Longord que certains connaissaient et que d'autres ne découvriraient jamais.

Quand des gens tuaient et se faisaient tuer à l'abri du regard du monde, le lac reprenait son office : faire pourrir la chair froide jusqu'à en faire du compost. Ainsi passèrent les années, un an, dix ans, vingt ans...

Qui croirait que ce lac avait autrefois été surnommé « Émeraude » pour ses eaux cristallines, d'un vert de jade ?

« C'est la rancune des morts injustement tués qui a corrompu ce lac. »

Enfin, les frères se retrouvèrent. La deuxième fois que la voix de Blado retentit, elle était exaltée.

« Allons, et si nous cherchions parmi ces cadavres les cheveux d'or de Yenichka ? »

Tulk lança un sort pour protéger le corps de son maître. Voyant le visage de son frère pâlir derrière la barrière translucide, ses blessures toujours ouvertes, Blado découvrit les dents en un sourire.

« Ou bien unissons-nous pour renvoyer ces cadavres rancuniers au fond du marécage ? »

Derrière Blado se tenait Jonggenal. Des flammes dansant dans ses deux mains, il réduisait en cendres les cadavres et les créatures du marécage qui approchaient. Des créatures semblables à celle qui avait attaqué Boris éclataient avec des craquements mouillés chaque fois que les flammes les touchaient, crachant un liquide immonde.

« Ou peut-être devrions-nous mesurer la profondeur de cette vieille rancune jusqu'à ce que "l'Œil Rouge" apparaisse ? »

Blado fit pivoter d'un demi-tour Hagrun, la lame du jour noir, et se mit en garde pour une estocade. Son attitude était parfaitement sereine.

Désormais, presque tous les soldats avaient fui. Les cadavres sortis des eaux noires observaient les deux frères de leurs yeux creux et vides. L'épée de Yulken trembla légèrement, puis s'immobilisa.

Yefnen sentit un frisson proche de la fièvre en contemplant la boue verte qui emplissait le marécage et les tas de cadavres putrides.

Il vit des soldats fuir, paniqués, comme si son existence ne comptait pas pour eux. Il remarqua aussi son oncle qui tirait l'épée et fusillait son père du regard par-dessus l'étendue du marécage.

La tension semblait sur le point de se briser. À cause d'une entité qui ne s'était pas encore montrée.

Quand se montrerait-elle ? Quand l'Esprit aux Yeux Rouges, qui se renforçait en dévorant des cadavres, révélerait-il sa forme ?

Dos à dos avec son frère, Boris méditait sur sa propre impuissance. S'il y avait une chose qu'il pouvait faire, c'était se tenir derrière son frère et encaisser le premier coup à sa place.

Boris concentra toute sa volonté sur ce seul devoir. Il partageait la pensée de son père : s'il y avait quelqu'un dans cette maison qui devait survivre jusqu'au bout, c'était son frère.

En jetant un regard en arrière, il vit son frère serrer la poignée de l'Épée d'hiver si fort que son poignet en tremblait. Avant même que Yefnen ne s'en aperçoive, Boris sentit l'éclat blanc argenté de l'armure Garde-Neige que portait son frère commencer à luire faiblement. Quelque chose s'était-il approché ?

Le vent hurla en sifflant. Boris parla doucement.

« Grand frère, la Garde-Neige... »

Bientôt, Yefnen le remarqua lui aussi. L'éclat qui émanait de l'armure devint de plus en plus vif, jusqu'à se changer en une lumière frénétique, aveuglante. Même les joues de Yefnen s'illuminèrent de blanc. Il en comprit la raison d'instinct : l'armure avait flairé l'odeur de la mort.

Grrrrrrr...

Il l'entendait. Non... si, il l'entendait.

Ce n'était pas un son, et pourtant il n'y avait pas d'autre façon de le décrire.

Quelque chose approchait de l'autre côté du marécage. Enveloppé de flammes noires, les yeux rouges flamboyants...

Tandis que Yefnen perçait les ténèbres pour le fusiller du regard, Boris restait cloué sur place, entendant une voix glaçante qui s'enfonçait non dans ses oreilles, mais dans son esprit même.

Il ne pouvait pas faire un seul pas. Même alors que l'entité qu'il redoutait tant se rapprochait.

Quel bel enfant. Hihihihi.

Boris ouvrit les yeux au milieu d'une prairie.

Tout était lumineux autour de lui. C'était midi. Son visage était chaud d'être resté longtemps au soleil. Il n'avait sur lui qu'une seule épée, rien d'autre. Personne n'était près de lui.

Boris se leva, observa les alentours et se rendit compte que le paysage lui était inconnu.

Où était-il ?

Il se rappela bientôt les événements de la nuit précédente. La scène où il se tenait dos à dos avec son frère lui revint. Le souffle court, la chaleur qui lui montait jusqu'à la mâchoire. Mais ensuite ?

Comme si on lui avait remué l'esprit avec une louche, tout le reste n'était que chaos. Boris trouvait cette absence de souvenirs étrange et déroutante. Avait-il perdu connaissance à ce moment-là ?

Il lui semblait avoir été témoin de quelque chose de terrifiant...

« Boris ! Tu es réveillé ? »

Fin du chapitre 7
Fiche de l'œuvre

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