Boris se réveilla en sursaut, comme si on l'avait frappé à l'arrière du crâne. Au loin, il vit Yefnen approcher avec un seau de bois rempli d'eau. Les mots franchirent à peine les lèvres de Boris.
« ... Grand frère ? »
Yefnen tendit le seau à son petit frère désorienté et lui sourit avec douceur.
« Eh oui, petit sot. Tu as un autre grand frère que moi ? »
Boris leva les yeux vers le visage de Yefnen sans penser à boire, l'air absent. Sans qu'il puisse se l'expliquer, des larmes se mirent soudain à couler sur ses joues. Yefnen prit un air perplexe.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu es blessé quelque part ? »
Quand Yefnen s'approcha et posa la main sur son front, Boris lâcha le seau et serra son frère de toutes ses forces. L'eau renversée trempa le bas de leurs pantalons à tous les deux.
Avant que Yefnen puisse poser la moindre question, Boris parla le premier.
« Non, grand frère... C'est juste que... je suis tellement content de te voir... »
En vérité, Boris lui-même n'en comprenait pas la raison. Cela semblait lié aux événements de la nuit passée, mais le plus important refusait de lui revenir. Ses autres souvenirs étaient intacts ; pourquoi ce passage-là seulement s'était-il effacé ?
Yefnen ne dit rien et se contenta de lui tapoter l'épaule. Puis il s'agenouilla pour se mettre à hauteur des yeux de son petit frère et lui caressa doucement la joue.
« Mon petit, quelque chose t'a fait très peur, pas vrai ? »
Une fois Boris remis de ses émotions, les deux frères ramassèrent le seau et repartirent vers la source.
Elle n'était pas loin. Petite mais bien entretenue, elle était entourée de pierres arrondies, comme si quelqu'un s'en occupait régulièrement. La corde que Yefnen avait coupée du seau était encore attachée à un piquet.
Les deux frères burent tout leur soûl et rattachèrent le seau comme il l'était auparavant. Tout autour, le paysage s'étendait à l'infini dans toutes les directions, comme à Longord : rien que de la prairie.
« Grand frère, où est-ce qu'on est, au juste ? »
« Sur le plateau de Hata, le territoire de la famille Guillem. C'est au nord de Longord. Tu as sûrement déjà entendu ce nom ? »
Un sourire gêné se dessina au coin des lèvres de Yefnen. Boris pencha la tête, perplexe.
« Comment est-ce qu'on a pu aller aussi loin en une seule nuit ? »
Yefnen désigna les arbres derrière la source. Un cheval y était attaché.
L'idée d'avoir chevauché cette bête toute la nuit sans se réveiller replongea son esprit dans la confusion. Était-il vraiment resté inconscient pendant tout le trajet, sur un cheval qui tanguait ? Avait-il perdu connaissance aussi longtemps ?
La question suivante était inévitable. Gagné par l'humeur radieuse de son frère et par le calme des lieux, Boris la posa sans s'attendre à une réponse favorable.
« Où est Père ? »
« Ah... »
Yefnen ouvrit la bouche, mais ne put répondre tout de suite. Voyant les yeux de Boris s'écarquiller, il se hâta de poursuivre.
« Eh bien, c'est que... il est parti ailleurs, pas ici. Avec Tulk, l'intendant. Mais je ne sais pas exactement où. C'était le chaos, alors on a été séparés pendant la fuite... »
« Alors comment est-ce qu'on va retrouver Père ? »
« Tulk nous contactera par la magie. »
Boris hocha la tête comme s'il comprenait, et son expression s'apaisa.
« Alors on doit rester ensemble pour l'instant ? On peut rentrer à la maison ? Et... et l'oncle Blado ? »
« Rentrer à la maison, ce n'est pas possible pour le moment... »
La voix de Yefnen s'éteignit, et Boris hocha la tête d'un air entendu.
Boris avait goûté pour la première fois à la terreur que lui inspirait son oncle à l'âge de cinq ans. Ce jour-là, son oncle était venu seul, avait attrapé Boris qui jouait dans la cour, et l'avait tenu coincé contre son flanc, debout devant le puits. Quand Père était descendu, l'oncle avait fait mine de lâcher Boris dans le puits, sans cesser de rire.
Comme l'oncle riait, Boris avait d'abord cru à une farce destinée à lui faire peur, et il avait ri nerveusement en retour. Mais même quand le puits obscur était devenu de plus en plus terrifiant, l'oncle n'avait pas arrêté son « jeu ».
Boris ne se souvenait pas bien de la façon dont Père avait chassé l'oncle. Il ne lui restait que le souvenir de deux hommes face à face de part et d'autre du puits, en train d'échanger des propos compliqués.
« Et si on allait chez notre grand-tante ? »
Quand Yefnen fit soudain cette proposition, Boris cligna des yeux, surpris.
Ils n'avaient qu'une seule grand-tante, et Boris ne l'avait jamais rencontrée. Bien qu'elle fût la tante de leur père, elle restait pour eux une figure lointaine et inconnue. C'était parce que son père et elle appartenaient à des factions différentes. Son grand frère connaissait-il bien leur grand-tante ?
« Janine, notre grand-tante ? »
« Oui. Elle devrait être à Elmer, la ville dont le conseiller Smullen, de la Faction du Cercle de Mars, est le maire. Il faudra un peu de temps pour y arriver, mais ce n'est pas si loin. »
« Mais est-ce que notre grand-tante voudra bien de nous ? »
Yefnen pencha la tête, ses cheveux effleurant ses deux épaules, et eut un sourire amer.
« À vrai dire, je n'en suis pas sûr. Mais d'ici à ce que Père nous retrouve... on n'a pas vraiment d'autre endroit où aller. La Faction du Cercle de Mars n'est pas complètement hostile à Père, au moins. Cela dit, il y a peut-être d'autres options. »
« Quelles options ? »
Les épaules de Yefnen s'affaissèrent tandis qu'il s'apprêtait à aborder le sujet le plus délicat, puis il répondit :
« L'Électeur Katsuya. »
« Ah. »
Boris se tut à son tour. L'Électeur Katsuya était simplement un personnage très important que Père servait : c'était tout ce qu'il savait de lui.
Yefnen disait lui avoir rendu visite plusieurs fois en accompagnant Père, mais Boris ne l'avait jamais vu et n'éprouvait envers lui qu'un sentiment infini de gêne et de crainte. De plus, il avait entendu dire que des affaires fâcheuses étaient survenues récemment ; il semblait donc peu probable que deux frères dans un tel état reçoivent autre chose qu'un accueil glacial s'ils allaient le trouver.
« Grand frère, est-ce qu'on est vraiment obligés d'aller quelque part ? »
Yefnen parut surpris d'entendre son petit frère dire une chose pareille.
« Pourquoi ? Tu crois qu'on ne voudra pas de nous ? »
« Il y a ça aussi, mais... au lieu de supplier des inconnus de s'occuper de nous, on ne pourrait pas vivre comme des roturiers pendant un temps, rien que tous les deux ? Et puis Père va bientôt nous retrouver, de toute façon, non ? Alors on n'aurait qu'à attendre un peu, et en plus... »
Yefnen baissa les yeux sur son frère avec une expression à la fois mélancolique et contrariée. Il aurait évité de répondre s'il l'avait pu, mais c'était impossible.
« Boris, une vie pareille n'est pas aussi simple que tu le crois. Toi et moi, on a toujours vécu au manoir Jineman, servis par des domestiques, alors on ne sait pas vraiment ce qu'est l'existence d'un roturier. Et on n'a pas beaucoup d'argent non plus. Tu es encore petit, tu ne peux pas l'imaginer, mais la vie des roturiers pauvres est terriblement dure. »
Yefnen poursuivit, un rire amer au bord des lèvres.
« Pour l'instant, l'oncle a pris le contrôle du manoir, il sera donc trop occupé pour nous poursuivre pendant quelque temps. Mais tant qu'on possède le Kit Winterbottom, il ne nous laissera pas tranquilles bien longtemps. Et à part ça, il y a d'innombrables autres dangers. »
Boris écoutait les paroles de son frère sans saisir pour autant la gravité de leur situation. Il avait son grand frère, sur qui il pouvait compter. Que pouvait-il craindre ? D'ailleurs, Père les retrouverait bien assez tôt.
« Ça ira pour moi. Si je n'arrive pas à supporter ces petites épreuves, Père me grondera en disant que je ne suis pas digne du nom de Jineman. »
Sur ces mots, Boris lui adressa un sourire radieux. Il voulait rassurer son frère. Il ne voulait pas être un fardeau. Finalement, Yefnen ne put que répondre :
« Peu importe où on va, peut-être. Cherchons d'abord un village près d'ici. Ensuite, on réfléchira tranquillement à la direction à prendre. »
Le temps qu'ils trouvent le village, le soir tombait déjà.
En chemin, les deux frères firent l'inventaire de leurs biens. D'abord, les deux armes que portait Yefnen, le Kit Winterbottom, ne pouvaient pas compter comme des ressources. C'était quelque chose à protéger, rien de plus.
Ensuite, Yefnen sortit une bourse de cuir de sa ceinture et montra à Boris les pièces d'or qu'il avait préparées avant leur fuite. Il y avait dix grosses pièces d'or de 100 Elso, et une trentaine de pièces d'or de 100 Gobrun, qui valaient moitié moins.
C'était une somme considérable. Même en dépensant largement, elle devait leur permettre de tenir un peu plus d'un mois sans difficulté.
Enfin, il y avait les objets de valeur. Aucun des deux ne possédait de bijou particulièrement précieux. Yefnen avait un miroir à main dont le couvercle était incrusté d'un saphir, un souvenir de leur mère.
Boris, lui, n'avait rien. Il avait fouillé ses poches de fond en comble et n'y avait trouvé qu'un morceau de pain racorni que la nourrice lui avait glissé pour remplacer son dîner. Les deux frères le partagèrent gaiement en arrivant au village.
Ne connaissant pas la région, ils ignoraient même le nom du village. À vrai dire, le nom n'avait guère d'importance. Boris éprouvait un léger frisson d'excitation, comme si une nouvelle aventure commençait.
Le village était assez grand. Les deux frères avaient traversé la Prairie pour y arriver, mais en approchant de l'entrée, ils découvrirent que la route était bien fréquentée et s'étendait assez loin. Ils ne révélèrent ni leur rang ni leur nom de famille aux gardes, et donnèrent des noms ordinaires de circonstance pour entrer.
La rue la plus animée que Boris ait jamais vue était celle de Kaznan, le village de Longord où se tenaient les marchés. Ce n'était pas jour de marché, mais l'animation de la rue n'avait rien à lui envier. C'était un endroit où vivaient des gens de toutes sortes.
Boris essayait de ne pas écarquiller les yeux comme un petit campagnard, mais il ne cessait de commettre cette erreur.
« Excusez-moi, où pourrait-on trouver une auberge, par ici ? »
L'auberge qu'ils trouvèrent en demandant à une marchande était un bâtiment de trois étages surmonté d'un haut grenier. Des groupes montés sur plusieurs chevaux et des voyageurs arrivés en voiture se pressaient à l'entrée, si bien qu'il était difficile de se faufiler. Les deux frères, qui partageaient un seul cheval, étaient les clients les plus modestes.
« Bienvenue ! »
Boris sursauta à cette voix sonore, mais elle ne s'adressait pas à eux : elle visait les quatre ou cinq hommes entrés derrière eux. Ces hommes, qui faisaient résonner bruyamment leurs pas en dépassant les deux frères, demandèrent deux chambres au comptoir tout en bavardant sans arrêt entre eux.
« Grand frère, c'est cher, de louer une chambre pour une journée ? »
La question était amusante, mais Yefnen n'en connaissait pas non plus la réponse. Il avait déjà voyagé, mais les auberges où il avait logé étaient toujours meilleures que celle-ci, et il avait toujours eu des domestiques pour le servir : il n'avait donc jamais réglé lui-même une note au comptoir. La famille Jineman avait une solide tradition martiale et évitait plus ou moins de manier directement l'argent ou de marchander.
« Une chambre, s'il vous plaît. »
L'employée de l'aubergiste ne mentionna même pas le prix d'une chambre. Elle se contenta de décrocher une clé parmi celles qui garnissaient le mur et de la poser devant lui. Yefnen n'avait que des pièces d'or, et il ne put s'empêcher d'hésiter. Pour les questions d'argent, il était vraiment maladroit.
L'employée observait le visage de Yefnen d'un regard étrange. Il y vit une question muette : pourquoi ne payait-il pas tout de suite ?
« Combien est-ce ? »
Les lèvres de l'employée frémirent en un sourire ambigu tandis qu'elle répondait : « 10 Elso. » Yefnen sortit une seule pièce d'or de Gobrun, qui valait 50 Elso.
« Eh bien, quel jeune monsieur, pour transporter une somme pareille. »
Alors que Yefnen se retournait pour partir, la monnaie en argent dans la poche, l'employée l'interpella dans son dos avec un ricanement.
« Vous ne prendrez pas le dîner ? Et le petit-déjeuner de demain ? »
Yefnen sortit encore quelques pièces d'argent et régla la note. Comme il se retournait de nouveau pour partir, l'employée reprit la parole, d'un ton désormais ouvertement moqueur.
« Vous savez au moins choisir ce que vous voulez manger, j'espère ? »
Ils n'avaient jamais mangé que des plats préparés à la maison. Yefnen n'avait aucun moyen de savoir quoi commander dans un endroit pareil. Il tenta de répondre sans laisser l'embarras lui faire rougir le visage.
« Apportez-moi simplement quelque chose de convenable, je vous prie. »
« Ah, je croyais que les jeunes maîtres de bonne maison ne pouvaient pas avaler n'importe quoi. »
Même les domestiques qui s'affairaient autour du comptoir se mirent à ricaner. En vérité, ce n'était pas particulièrement drôle : cela tenait plutôt de la moquerie pure et simple.
Yefnen sentit la colère monter, mais la réprima et alla s'asseoir à une table. Boris regarda le visage de son frère et comprit la situation, mais jugea préférable de se taire.
Les plats arrivèrent vite. Mais une situation bien plus grave se présenta alors.
« Ça devrait largement suffire, pas vrai ? »
Un domestique à peu près de l'âge de Yefnen posa deux larges bols devant les deux frères. Boris jeta un coup d'œil dans l'un d'eux. Au premier abord, cela ressemblait à une soupe ou à un ragoût. Puis il vit quelque chose bouger à l'intérieur et recula d'horreur en repoussant sa chaise. Au crissement du bois sur le plancher succéda un éclat de rire débridé, qui jaillit de plusieurs personnes derrière eux.
Yefnen fixait le bol en silence. Dix... vingt...
Des vers pâles, aucun plus long qu'un ongle, se tortillaient sous un mince gruau. Le spectacle était si répugnant qu'il eut envie de vomir tout ce qu'il avait dans l'estomac.
« Allez, prenez donc une cuillère ! On vous a servi la spécialité de la maison, vous pouvez bien y goûter, même sans avoir faim ? »
« Il n'a pas l'air d'avoir très faim, hein ? Mais par les temps qui courent, gaspiller la nourriture, c'est un péché. »
« Le jeune maître n'a pas l'air de savoir manger comme il faut. Je lui donne la becquée ? »
Boris leva la tête et vit les clients éparpillés dans toute l'auberge se mettre soudain à ricaner et à huer en chœur. Il ne comprenait pas. Quel tort avaient-ils commis pour mériter un tel supplice ? Ces gens leur gardaient-ils une vieille rancune ?
Pourtant, aucun d'eux ne semblait être quelqu'un qu'il connaissait...
C'est alors que Yefnen se leva lentement de sa chaise.
