Le lendemain, ils quittèrent le village et traversèrent de nouveau la Prairie.
Comme ils n'avaient qu'un cheval pour deux, Boris fit presque tout le trajet en selle tandis que Yefnen le menait par la bride en lui racontant toutes sortes d'histoires. Mais ce n'étaient plus les plaisantes légendes d'autrefois ni les anecdotes amusantes des domaines voisins qu'il lui contait jadis au manoir Jineman.
Chaque fois que Boris remarquait un arbre ou une fleur inconnus, il interrogeait son frère comme il l'avait toujours fait, mais Yefnen se contentait d'en donner le nom, rien de plus. Les belles légendes et les fables qui accompagnaient autrefois ces moments ne franchissaient plus ses lèvres.
« Grand frère, tu as oublié toutes les histoires que tu connaissais ? »
À cette question, les lèvres de Yefnen esquissèrent un sourire, mais son regard resta lointain.
« Il faut croire. »
Même Boris voyait bien que ce n'était pas un vrai sourire.
Ils marchèrent jusqu'au soir sans qu'aucun nouveau village apparaisse. Ils avaient demandé leur chemin avant de partir, mais il semblait qu'ils s'étaient tout de même trompés de route.
« Il va falloir camper cette nuit. »
Avant que l'obscurité ne tombe tout à fait, les deux frères trouvèrent un endroit convenable. Ils ramassèrent de l'herbe sèche et des branches et allumèrent un feu. Yefnen semblait rompu à ce genre de tâches : il avait jadis participé à des chasses de plusieurs jours avec les jeunes gens des domaines voisins. Faute d'arbre à proximité, ils attachèrent le cheval à un arbuste bas en nouant solidement les rênes.
En contemplant les flammes, Yefnen se rappela les torches qui avaient encerclé le manoir Jineman. Les ombres des arbustes vacillaient et dansaient à chaque frémissement du feu.
Au début, Boris ne remarqua rien. Yefnen parla à voix basse.
« Boris, tire ton épée. »
La tension s'empara de Boris, et tous ses poils se hérissèrent. Yefnen jeta négligemment une branche dans les flammes et se leva, la main serrée sur l'Épée d'hiver.
« Faut-il vraiment se cacher pour une racaille de ce genre ? »
Par la suite, chaque fois que Boris repenserait à Yefnen, trois images lui reviendraient. La première, c'était le bleu de ses yeux au lac Emera, quand il avait parlé de mourir ensemble. La deuxième, c'était sa silhouette debout devant le feu de camp cette nuit-là, l'Épée d'hiver à la main, le dos tourné.
Et la dernière...
« Petit prétentieux. »
Boris serra son épée courte sans bouger. Yefnen tira lentement l'Épée d'hiver. Même dans les ténèbres que seul éclairait le feu de camp, la noble lame brillait sans rien perdre de son éclat et fendait les ombres comme une fissure dans le néant.
« Encerclez-les ! »
Boris les distinguait maintenant. Les silhouettes qui cernaient les deux frères devant le feu étaient bien plus d'une vingtaine, toutes armées. Yefnen aperçut un visage familier parmi elles et parla froidement.
« Tu t'es trouvé une belle escorte, Guert. »
C'était une provocation. Guert se contenta de froncer les sourcils. Ce furent d'autres qui répondirent, d'une voix hostile.
« Qui t'a dit qu'on était venus aider ce salaud ? »
« Hmph, tu piges toujours pas la situation. »
Les ennemis se déployèrent et se mirent en garde. Au loin résonna le bruit du cheval qu'on chassait. Les ombres projetées par le feu dansaient de tous côtés.
Les yeux de Yefnen allaient et venaient rapidement, cherchant celui qui semblait mener la troupe.
« Que voulez-vous ? »
Boris se leva lui aussi. Dos à dos avec son frère devant le feu, il tenait son épée prête. Il n'avait jamais manié qu'une épée d'entraînement en bois, mais il savait qu'il ne devait pas avoir l'air d'un enfant sans défense. Sa posture, du moins, était assez honorable.
L'un d'eux s'avança vers le feu et prit la parole.
« Cette épée que tu tiens, c'est l'Épée d'hiver ? »
Comme il s'y attendait... Yefnen se mordit la lèvre et serra fermement la lame. Révéler le nom de l'épée lors d'un duel en règle avait été une erreur, si tant est que c'en fût une.
Pourtant, Yefnen de la famille Jineman ne se croyait pas en droit de tuer son adversaire sans révéler son nom. Il n'ignorait pas le danger, mais dès lors qu'il s'était engagé dans un duel d'honneur, il ne pouvait en renier les formes.
« Donne-la sans faire d'histoires, et je vous laisse partir tous les deux sans une égratignure. »
Le meneur était un homme de grande taille à l'épaisse barbe noire. Sa voix tonnait, et deux longues cicatrices barraient sa poitrine découverte. Un homme qui commandait à tant d'hommes devait posséder un talent considérable.
Il reprit.
« Ton petit frère m'a l'air bien jeune pour mourir. Tu crois pas ? »
Impossible de vaincre seul vingt ennemis. Pourtant, Yefnen n'avait aucune intention de rendre son épée sans même avoir tenté de se battre. Mais qu'en était-il de Boris ?
C'est alors qu'il entendit Boris parler.
« Douze ans, ce n'est pas trop court pour comprendre ce qui compte. »
« Heh, qu'est-ce que tu veux dire par là, petit ? »
L'homme à la barbe noire, croyant que Boris voulait rendre son épée, lui avait répondu. Boris le fixa d'un regard inébranlable.
« Ça veut dire que je sais quand vient le moment de mourir. »
Il n'y avait plus rien à dire. Le premier ennemi se rua en avant. L'Épée d'hiver jaillit à l'horizontale dans la main de Yefnen, et le sang gicla dans les ténèbres.
« Attention ! »
Au moment où Yefnen détourna du tranchant de l'Épée d'hiver la lame qui plongeait sur sa gauche, ses jointures s'écorchèrent. Il avait heurté une courte lame recourbée, puis repoussé une épée longue et paré une autre attaque.
Profitant de l'ouverture, il porta une estocade de l'Épée d'hiver qui transperça le front d'un homme. Un liquide brûlant ruissela le long de la lame.
Boris s'efforçait de percer l'obscurité du regard. Voyant approcher quelque chose qui ressemblait à une corde, il recula d'un bond, mais son pied heurta une branche enflammée ; surpris, il fit tournoyer son épée à l'aveuglette. Dans un sifflement, il sentit la corde céder. Ses dents se serraient si fort sous la tension que ses lèvres se fendirent et saignèrent, sans qu'il s'en aperçoive.
Quelqu'un abattit une étoile du matin sur la tête de Yefnen, mais la lame de l'Épée d'hiver s'enroula autour de la chaîne. Quand il serra la poignée, un tintement métallique aigu retentit de nouveau.
La chaîne vola en éclats et la masse de fer roula dans le feu de camp. Les branches enflammées éclatèrent, projetant des étincelles dans toutes les directions.
« Hmph, c'est donc ça, la légendaire "Brisure gelée" dont j'avais seulement entendu parler. »
La Brisure gelée était le surnom du pouvoir magique de l'Épée d'hiver : une explosion de froid extrême. Elle faisait tomber la température de tout ce qu'elle touchait jusqu'au zéro absolu et en détruisait la structure par une force légendaire.
En revanche, peu de gens savaient qu'elle ne se déclenchait que si l'on portait en même temps la Garde-Neige.
« Joli coup ! Mais tu t'en sortirais encore si ton frère avait un trou dans le ventre ? »
Trois ennemis encerclèrent Boris et se rapprochèrent. À cause du feu de camp, leurs mouvements étaient entièrement exposés. Les ennemis, eux, restaient cachés dans les ténèbres tout en voyant parfaitement.
Yefnen avait pleinement conscience de ce désavantage. Mais s'il chargeait seul dans leurs rangs, Boris serait capturé sans pouvoir se défendre. Voilà pourquoi il ne pouvait ni briser leur encerclement ni changer de terrain.
Pour ne rien arranger, ses yeux habitués à la lueur du feu perdaient sans cesse de vue les mouvements des ennemis dans l'obscurité. Quand il aperçut enfin la lame qui s'insinuait entre eux, il était trop tard pour parer. L'ennemi, feintant vers Boris, enfonça violemment son épée dans les côtes de Yefnen.
Ce coup-là...
Un son étrange retentit. La lame frappa la Garde-Neige et glissa dessus en crissant, et à cet instant une vibration inexplicable naquit et remonta jusqu'à la main qui tenait l'épée. L'ennemi poussa un cri de stupeur et lâcha son arme. Le choc lui avait engourdi l'épaule. Le regard de l'homme à la barbe noire changea.
« Se pourrait-il que l'armure soit aussi en sa possession ? »
Ce qui était arrivé à la famille Jineman n'était pas encore parvenu jusqu'à ces terres lointaines. Il ignorait donc pourquoi les fils de cette famille voyageaient si loin de chez eux.
Mais à l'idée que le trésor qu'il convoitait depuis si longtemps sur la foi de simples rumeurs se trouvait sous ses yeux, sa cupidité n'en brûla que plus fort.
« Dans ce cas, je pourrais bien prendre l'épée aussi, non ? »
Enfin, l'homme barbu et Yefnen s'affrontèrent directement. Dès le premier et le deuxième échange, tous deux sentirent d'instinct la grande habileté de l'autre.
Mais Yefnen n'était qu'un jeune homme sans expérience, alors que l'autre avait vécu de sa lame pendant des décennies. Il se mit à reculer délibérément pour attirer Yefnen vers lui.
Une fois le pas en avant franchi, il était difficile de reculer. Perdre le rythme, même un peu, et Yefnen serait complètement débordé.
L'ennemi, qui connaissait le pouvoir de l'Épée d'hiver, évitait de prolonger le contact et ne cherchait que les ouvertures, avec prudence. À chaque demi-pas, Yefnen avait envie de prier. Avec son niveau actuel, il avait du mal à dominer un tel adversaire. Une seule erreur, et tout serait fini.
Tsururu... Clang !
Les lames s'emmêlèrent et glissèrent l'une contre l'autre, et l'adversaire se retira vivement pour éviter la Brisure gelée. Yefnen saisit l'ouverture et passa à l'attaque.
« Haaah ! »
C'était presque fait. Au moment où la lame de l'Épée d'hiver allait percer la gorge de son adversaire, il se produisit quelque chose d'étrange.
Le corps de l'homme devint flasque et s'effondra. Il tomba sans même un cri, avant que la lame ait pu le toucher.
Les autres ennemis, qui s'étaient mis à murmurer de stupeur, connurent bientôt le même sort. Plusieurs s'écroulèrent comme si leurs jambes s'étaient dérobées, et ceux qui tentaient de fuir tombèrent un à un. Tous cessèrent de respirer sur-le-champ.
Yefnen recula vivement jusqu'au feu de camp et attira Boris dans ses bras. Il leva son épée et la pointa vers l'ennemi inconnu.
« Tu t'es bien battu, jeune homme. »
Alors que les vingt ennemis étaient tombés ou avaient fui, quatre silhouettes émergèrent des ténèbres.
L'une d'elles tenait à la main une arbalète petite mais finement ouvragée. Un nouveau carreau y était déjà engagé, et sa forme était singulière : la pointe en était émoussée, et une sorte d'aiguille dépassait de son extrémité.
Yefnen resta sur ses gardes en demandant :
« Qui êtes-vous ? »
La personne qui avait parlé en premier rit d'un rire éraillé. Mais à bien écouter, cette voix, bien qu'un peu rauque, était sans conteste féminine.
« Peu importe nos noms, on t'a sauvé la vie, non ? Tu pourrais répondre plus poliment. »
La femme à la voix rauque était de taille moyenne et de silhouette mince, mais les muscles noueux visibles sur ses bras nus la désignaient comme une maîtresse d'armes aguerrie. Yefnen garda sa posture défensive pour répondre.
« Si votre aide était désintéressée, alors je vous en remercie. »
« Heh, hehehehe, hehehehehehe... »
À mesure qu'ils approchaient du feu, les silhouettes des quatre inconnus se précisèrent. La maîtresse d'armes portait une armure de cuir noir qui ne protégeait que son torse, et des bottes de cuir qui lui montaient sous les genoux.
Elle tira une pipe de sa poche et, sans demander la permission à Yefnen, s'approcha du feu pour l'allumer. Après avoir tiré une bouffée et soufflé la fumée, elle parla.
« Désintéressée ou pas, t'as seulement de quoi payer ? On n'a pas besoin de grand-chose, de toute façon. »
À la vue des cadavres éparpillés, Boris se sentit troublé. Quelques instants plus tôt, ces gens lançaient aux deux frères des regards menaçants, et ils étaient devenus des cadavres sans même avoir pu pousser un vrai cri. Quelle habileté hors du commun devaient avoir ces nouveaux venus ?
« On dirait de jeunes nobles qui découvrent le monde pour la première fois. De toute manière, ils ont sûrement rien qui vaille la peine de nous le donner, hein, Nika ? Je crois que se réchauffer au coin du feu suffira. »
Celui qui tenait l'arbalète parla ainsi et s'approcha sans hésiter du feu pour s'y asseoir. Son pantalon de cuir bleuté, serré par des bandes molletières, luisait d'une teinte surnaturelle à la lueur des flammes.
Yefnen marqua une pause, puis changea de ton.
« Merci pour votre aide. Vous semblez tous d'une habileté exceptionnelle. »
Les quatre échangèrent des regards et se présentèrent aussitôt.
« Moi, c'est Wills Camb. »
« Appelez-moi Joachim. Je n'ai pas de nom de famille. »
« Romaback Yul. Comme vous le voyez, on me surnomme "Romaback du Carreau". »
Quand celui à l'arbalète eut fini de se présenter, la femme prit enfin la parole.
« Yanika Gos. La plupart m'appellent Yani ou Nika. Je le précise pour éviter tout malentendu : je suis une femme, malgré les apparences. »
« Ce n'est pas vraiment un détail important, si ? »
L'homme qui s'était présenté comme Joachim sourit et s'approcha du feu pour s'asseoir.
Dès lors, seuls Yefnen et Boris restaient debout. Yefnen s'assit un peu à l'écart, de façon à garder Boris contre lui pour le protéger. Romaback prit soudain la parole.
« Toujours pas confiance en nous, on dirait ? Bah, c'est assez courant. Si notre présence vous gêne, on peut partir. »
Yefnen secoua la tête, inquiet.
« Ce n'est pas le cas. »
Les quatre voyageurs sortirent bientôt des gobelets de bois, des outres d'eau, des fruits secs et autres provisions, qu'ils partagèrent entre eux en en offrant négligemment à Yefnen. Quand il refusa, Yanika regarda Boris et dit :
« C'est ton petit frère, je suppose ? »
« Oui. »
« Il est encore bien jeune pour errer sur ces terres désolées. »
Yanika tira de son sac une pomme qui paraissait fraîche et la lança d'un geste adroit. Boris attrapa la pomme, et elle rit.
« T'es plus un nourrisson, alors. Y a pas de poison dedans, mange sans crainte. »
Boris jeta un coup d'œil à son frère, et Yefnen hésita avant d'acquiescer. Tandis que Boris mordait dans la pomme, Yanika reprit.
« Comme tu vois, on est des gens qui vont de-ci de-là pour des travaux qui paient. Quand on s'ennuie, on s'aventure même au Pays des Mortels. Rien qu'à parcourir les terres frontalières, on gagne assez bien notre vie. »
Yefnen se demanda s'il avait mal entendu et reposa la question.
« Le Pays des Mortels, dites-vous ? »
