Un événement où l'espace se déchirait et laissait s'échapper des démons : ce phénomène, on l'appelait l'ouverture d'une « Porte des Démons ».
La race des démons : cruelle, brutale et impitoyable envers quiconque et quoi que ce soit. L'ennemi le plus redouté des humains.
Quelle terreur ce devait être de lâcher en masse sur le monde des monstres aussi féroces et brutaux, bien supérieurs aux bêtes ordinaires ?
Quand la première Porte des Démons avait été découverte, on avait cru au commencement de la fin. Jamais on n'avait recensé de catastrophe d'une telle ampleur ; en vérité, rien dans le passé n'en approchait.
Par chance, on découvrit peu après que les démons étaient vulnérables face aux pratiquants d'arts martiaux. Forte de cette découverte, une légion de pratiquants s'unit et rassembla ses forces dans le seul but d'arrêter le désastre que s'était révélé être l'avènement des démons.
Au fil des ans, le nombre de démons diminua et, si des dégâts durables avaient déjà été causés, les gens se mirent au moins à espérer : les démons pouvaient être vaincus.
Il restait cependant un petit obstacle : la Porte des Démons ne disparaissait jamais vraiment tout à fait.
D'autres Portes se mirent à apparaître l'une après l'autre, et les pratiquants finirent par découvrir un trait flagrant que la plupart semblaient partager : elles se refermaient apparemment d'elles-mêmes après avoir relâché un certain nombre de démons.
À la suite de cette découverte, de nombreux épéistes se virent confier la gestion des Portes des Démons. Une tâche qui allait se poursuivre pendant des siècles.
L'un des clans à qui cette tâche échut fut le clan Gu. Un clan qui finirait par porter le titre de « Gardiens du Shanxi ».
Or, un problème majeur et inévitable lié à la gestion des Portes tenait au fait que les démons qui en sortaient étaient aussi cruels et brutaux qu'ils étaient forts.
Ils détruisaient tout autour d'eux et dévoraient toute créature vivante à leur portée.
Si une ville se trouvait à proximité, on n'osait imaginer combien de morts suivraient l'arrivée des démons.
Ces derniers temps, toutefois, la gravité des Portes des Démons pouvait être jugée assez faible, car tout le monde avait été instruit et préparé à l'ouverture éventuelle et soudaine d'une Porte.
Cependant,
une fois par saison apparaissait une Porte des Démons bien plus grande que la normale.
Cette Porte libérait des démons bien plus grands et plus forts que les membres déjà effroyables de leur race sortis des Portes ordinaires ; d'où le nom qu'elle s'était gagné : « Véritable Porte des Démons ».
C'était à l'emplacement d'une de ces Portes que se trouvait actuellement le chef du clan Gu.
Il avait enfin fini de sceller la Porte au coucher du soleil, et regagnait à présent la petite cérémonie qu'on avait organisée pour lui.
Il aurait aimé qu'elle reste une petite cérémonie, mais elle rassemblait tous les membres de la famille de sang présents dans le district, si bien qu'en toute honnêteté on pouvait difficilement la qualifier de « petite ».
***
Celui qui rompit le silence fut Gu Cheolun, le chef en personne.
« J'ai entendu parler de ta réussite. »
Il avait lâché cela sans prévenir, sans préciser à qui il s'adressait.
L'aînée de la famille Gu, Gu Huibi, servait déjà dans l'armée des Gu et y accumulait les faits d'armes, et la cadette n'était pas dans le district en ce moment.
Et, bon, ces mots ne m'étaient très certainement pas destinés.
Il ne restait donc qu'un seul nom en suspens.
« Oui, j'ai atteint le troisième rang grâce à une légère illumination. »
Gu Yeonseo répondit avec un sourire, tout le contraire de l'air qu'elle m'avait réservé un peu plus tôt.
« Tu progresses vite pour ton âge, ça fait plaisir à voir. Continue ainsi. »
« Merci, père. »
Mes yeux croisèrent ceux de Gu Yeonseo alors qu'elle se retournait.
Le sourire radieux qu'elle affichait avait disparu comme s'il n'avait jamais existé, et un froncement de sourcils l'avait remplacé.
'On dirait qu'elle regarde un insecte.'
Gu Yeonseo avait maintenant quinze ans, et atteindre un tel niveau aussi jeune avait de quoi impressionner.
Cela montrait vraiment son talent et ses efforts.
J'admets que c'est impressionnant, mais cette atmosphère pesante ne fait que me retourner l'estomac.
'J'ai dans ma poche un remède pour la digestion que j'ai pris tout à l'heure. Je crois que je vais devoir le prendre après ça.'
Une chose rassurante, au moins : je pouvais bien manger, contrairement à ma vie précédente, où la situation était si mauvaise que je n'aurais jamais pu avaler quoi que ce soit.
Je saisis un raviolo dans l'avalanche de plats qui, je commençais à le craindre, finirait par briser les pieds de la table qui les portait.
« Le troisième. »
… Et voilà, impossible de manger. Soupir…
« Oui. »
Je reposai le raviolo là où il était.
Contrairement à sa manière de complimenter Gu Yeonseo, il se contenta de me fixer.
Était-ce une simple coïncidence ?
« J'ai entendu dire que tu étais sorti. »
« Pardon ? »
Sorti ? Veut-il dire que je suis sorti avant son retour ?
Gu Cheolun me fixait, attendant apparemment une réponse, tandis que je peinais à deviner le sens de ses paroles et une réponse appropriée à lui donner.
« Oui, je suis sorti un petit moment. »
Je lui donnai une réponse qui, je l'espérais, ne causerait aucun ennui.
La seule chose qui pourrait poser problème, ce serait que je rencontre Wi Seol-ah, mais ça, c'était mon problème.
« Hm. »
Hein ?
Gu Cheolun n'ajouta rien. On aurait dit qu'il voulait dire quelque chose, mais je n'insistai pas.
'Je me demande pourquoi il se comporte comme ça.'
Il n'avait jamais été du genre à réfléchir longuement.
Gu Cheolun ne dit plus rien jusqu'à la fin, et peu après, ce dîner morose prit enfin fin.
J'avais essayé de manger, mais les regards incessants de tout le monde m'avaient coupé l'appétit.
Quelque temps après le départ de Gu Cheolun, Gu Yeonseo partit à son tour, non sans m'avoir, elle aussi, fixé un moment.
J'envisageais de manger quelques raviolis restants, mais je reposai mes baguettes avec un soupir et me levai pour partir. Le premier dîner de famille que j'avais eu depuis tant d'années s'était terminé ainsi.
J'avais encore un peu mal au ventre, alors je délayai le remède pour la digestion dans de l'eau tiède et le bus.
Avec un peu de chance, ça ira un peu mieux.
Je crois que je peux aller m'allonger, pour aujourd'hui.
'Oh… Il m'a dit de passer dans sa chambre après.'
Je me souvins que je devais me rendre dans la chambre de Gu Cheolun, et je commençai à me demander pourquoi il m'avait convoqué.
Qu'est-ce que j'ai encore fait ? J'ai été convoqué dans sa chambre tant de fois pour avoir causé tant d'ennuis que je n'arrivais sincèrement pas à deviner la raison de cette convocation-ci.
Je décidai simplement de prendre mon courage à deux mains et d'y aller, puisque j'avais sans doute fait quelque chose pour mériter ça.
Au moment précis où je finissais de me préparer mentalement :
« Jeune maître, le seigneur m'a laissé un message pour vous : “Tu n'as pas besoin de venir dans ma chambre.” »
Le serviteur repartit aussitôt le message délivré.
Et je restai seul à la table du dîner, l'air stupide et perplexe, les yeux fixés sur les raviolis.
Sérieusement, qu'est-ce qui se passe ?
***
Dans ma vie précédente, j'avais aspiré à la « liberté ».
Je voulais vivre une vie où j'agirais de ma propre volonté plutôt que d'accomplir des actes qui n'avaient aucun sens pour moi.
J'avais peut-être choisi de vivre plus longtemps en devenant moi-même un démon, à l'époque, mais si j'avais su que je regretterais cette décision, j'aurais préféré en finir sur-le-champ, sans la moindre hésitation.
Mais comme je ne l'avais pas fait, j'avais dû vivre une vie où je ne pouvais pas me tuer, même si je le voulais.
Quels regrets j'avais eus.
Et combien de choses j'en avais apprises.
Bêtement, je n'arrivais pas à admettre mon manque de talent et je voulais devenir une étoile sans fournir le moindre effort.
Ces jours où je déversais toute ma colère sur les autres, à cause de ma propre arrogance et de mon incompétence.
Quand j'avais enfin compris que déverser ma rage sur les autres ne cachait pas mon incompétence, il était déjà trop tard.
Voilà pourquoi, quand une seconde chance m'avait été donnée, j'avais tout de suite su que je devais la saisir.
Je devais vivre une vie différente de la précédente.
C'était une forme d'expiation incroyablement stupide, mais c'était aussi la seule que je connaissais.
Et à cause de cela, la première chose à laquelle je pensai après la réunion de famille fut :
'Est-ce que je peux tuer le Démon Céleste ?'
C'était un désir d'une absurdité indescriptible.
'Comment oses-tu penser à une chose pareille, tuer l'une des trois existences les plus fortes du monde ?'
'Comment pourrais-tu tuer le monstre qui a réduit en cendres deux des membres de l'Alliance des Dix Sectes ?'
Voilà sans doute les questions qu'aurait sur les lèvres quiconque entendrait mes pensées.
C'était une pensée vaine, en toute honnêteté.
Le Démon Céleste sera abattu par l'Épée Céleste, Wi Seol-ah, et tous les démons périront peu après.
Pour être franc, je veux juste vivre un peu plus longtemps.
Mais il n'y aura pas moyen d'éviter l'affrontement entre les démons et moi, à l'avenir.
Je reste l'un des enfants du clan Gu, aussi stupide et incompétent que je sois.
Puis-je vraiment tenir tête aux démons à moi seul, alors que même les quatre grands clans ont peiné à le faire ?
Devrais-je simplement m'enfuir et tout laisser derrière moi ? Peut-être devrais-je aller me cacher dans les montagnes pour qu'ils ne puissent pas m'atteindre…
« … Quel idiot je fais, à penser à fuir alors même qu'on m'a donné une seconde chance. »
Cette pensée me fit frissonner.
J'avais envie de me gifler les joues pour me réveiller, mais je n'osais pas, de peur de perdre l'équilibre.
J'effaçai de ma tête toutes ces pensées craintives.
Depuis combien de temps ai-je décidé de vivre une vie différente et meilleure ? Et je pense déjà à tout jeter.
Je serrai les dents et pris ma décision.
Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé, mais il est sûrement plus de minuit, maintenant.
J'inspirai profondément, jusqu'à ne plus pouvoir prendre d'air, puis expirai.
Le souffle que je relâchai contenait un tout petit peu de Qi.
'Quelle quantité de Qi pitoyable…'
Le peu de Qi que j'avais dans le corps ne pouvait absolument pas se comparer à ce que Gu Yeonseo avait atteint si jeune.
Cela dit, contrairement à elle, je n'avais fourni aucun effort.
Je ne pouvais pas faire grand-chose avec le peu de Qi dont je disposais.
'C'est peut-être maigre, comme je l'avais prévu, mais au moins, c'est une base de travail.'
Il n'y avait pas grand-chose que je puisse faire, mais cela ne voulait pas dire que je ne pouvais rien faire du tout.
La capacité de pratiquer les arts martiaux de la flamme se transmet aux membres de la famille de sang du clan Gu.
Cela ressemble à l'usage du ki pour former du feu, mais son emploi est différent.
Avec assez de pratique et d'entraînement, la capacité d'employer les arts du feu se forme dans le corps.
Des années d'entraînement avaient abouti au premier art du feu réussi, qui conférait l'allure d'une personne entourée d'une aura de flammes.
Si Gu Cheolun avait reçu le surnom de « Guerrier Tigre », c'était parce que sa posture de guerrier, avec les flammes qui émanaient de son corps, lui donnait l'air d'un tigre féroce, sans compter la manière dont il châtiait le mal par sa puissance.
Tout comme son père, Gu Yeonseo recevrait à l'avenir le surnom d'« Épée Flamboyante », car le Qi autour de son épée évoquait une lame embrasée.
Moi aussi, j'avais assurément un peu de Qi de feu en moi.
Il me fallait atteindre le quatrième rang pour pouvoir employer les arts du feu, et le septième pour pouvoir m'envelopper entièrement de flammes.
Je ne suis qu'au premier rang pour l'instant.
Je n'étais rien comparé à mon père, qui avait atteint le septième rang, sans parler de Gu Yeonseo.
Si je m'entraîne maintenant, en pleine nuit, aussi inutile que cela puisse paraître, c'est parce que je suis encore jeune.
Je dois me dépêcher d'atteindre le deuxième rang avant qu'il ne soit trop tard.
J'avais peut-être laissé toute ma soif d'arts martiaux dans ma vie précédente, mais je devais tout de même devenir plus fort pour me protéger.
Je ne voulais pas qu'on me rappelle ma vie précédente, où j'avais vécu en démon, mais je m'en servais pour me convaincre de devenir plus fort.
Le problème, désormais, c'était que…
« … Je risque de me blesser gravement si je continue. »
Je raclai tout le peu de Qi que j'avais dans le corps et le canalisai en un seul point.
Ce n'était pas facile. Il fallait non seulement une concentration immense, mais en plus, employer une si petite quantité de ki pour cela était une tâche très ardue.
Je fus bientôt trempé de sueur.
Accomplir même cela avec la quantité pitoyable de Qi que j'avais dans le corps relevait de l'exploit, mais aller plus loin serait revenu à me mettre sérieusement en danger.
« … Ouf. »
Je relâchai mon souffle peu après.
Un sourire me vint ensuite aux lèvres ; j'étais un peu satisfait de ce que je venais d'accomplir.
J'étais un peu déçu de ne pas pouvoir faire davantage, mais c'était un début.
« Pas mal. »
La chaleur qui envahissait mon corps me disait que je progressais.
C'était la preuve que je venais d'atteindre le deuxième rang des arts de la flamme.
C'était grâce à mon manque d'entraînement que davantage de Qi s'était répandu dans mon corps que je ne l'avais cru.
« Même si je ne sais pas vraiment s'il est juste de remercier mon manque d'entraînement. »
Il s'était peut-être écoulé quelques heures depuis le début de mon entraînement, mais atteindre le deuxième rang m'avait revigoré.
« Grimper comme ça, petit à petit, me sera sans doute utile à l'avenir. »
Je ne pouvais pas me laver entièrement, alors je me contentai de me laver le visage, de changer de vêtements, et je me jetai sur mon lit.
'Ce n'est pas une mauvaise façon de commencer', me dis-je. 'Continuons comme ça…'
Un pas après l'autre. Mais pas trop lentement.
Je persévérerai et je briserai tous les obstacles qui se dresseront devant moi.
Uniquement parce que je ne veux pas revivre une vie horrible comme la précédente, uniquement pour ça.
'Ne faisons rien qui me cause d'autres problèmes à l'avenir, et contentons-nous du strict minimum.'
Vivons simplement dans le calme et la paix, jusqu'à ce que tout soit clair et réglé.
Vivre tranquillement jusqu'à la mort du Démon Céleste : voilà comment je raisonnais à l'époque.
Cependant…
« B-Bonjour ! Je suis W-Wi Seol-ah ! »
Qu'est-ce qui l'amène ici, comme ça, de nulle part… ?
