À bien y penser, une journée entière s'était écoulée depuis que j'avais pris possession de ce corps, sans que j'avale quoi que ce soit, et pourtant je n'avais pas faim du tout.
L'idée de manger ne m'avait même pas effleuré, et je n'étais pas non plus allé aux toilettes.
Autre chose avait attiré mon attention : le visage de Taejeong s'était brusquement assombri dès qu'il avait été question de nourriture.
« Ah, c'est vrai. Tu étais encore là. »
Peut-être parce que mon regard avait glissé vers Taejeong, le commandant sembla seulement s'apercevoir de sa présence et se tourna vers lui, comme s'il venait de remarquer qu'il y avait quelqu'un d'autre dans la pièce.
À l'instant où ses yeux croisèrent ceux du commandant, Taejeong tomba à genoux avec un bruit sourd.
Il allait sans doute dire ce que je lui avais conseillé : qu'on l'avait trompé, rien de plus.
« J-je n'en savais vraiment rien !! Pardon, pardon, pardon......! J'avais juste faim, et... je suis un parfait crétin ! Je suis le pire des minables sur cette terre !! »
... Ah. Celui-là non plus ne parle pas anglais.
« Je suis sincèrement désolé......! »
Les excuses de Taejeong manquaient de tout contexte, mais leur sincérité dut porter : le commandant prit un air pensif et resta un moment sans rien dire.
Même s'il lui en coûtait que Taejeong soit venu avec quelqu'un qui se faisait passer pour son fils, le commandant lui-même s'était laissé berner. Comment aurait-il pu reprocher à un enfant d'être tombé dans le même piège ?
D'autant que celui qui avait monté la supercherie venait de tomber raide mort, comme frappé par un châtiment divin.
Punir ce qui restait de la bande aurait été, pour le moins, malvenu.
Si je lui demandais de pardonner à Taejeong, il le ferait. Mais......
Si je formulais maintenant une « demande » directe, en priant le commandant de laisser Taejeong rester dans sa résidence, cela risquait de compter parmi les Trois récompenses.
Le bon côté des choses, c'est que le commandant lui-même ne tenait sans doute pas non plus à laisser Taejeong quitter la résidence.
Ce serait un problème si le gamin sortait et se mettait à jacasser à propos du Fils bâtard.
Et il serait tout aussi gênant que la rumeur se répande que l'enfant venu avec l'imposteur avait connu une fin funeste dans la résidence du commandant.
Je choisis mes mots avec soin.
« Euh, si tu es venu parce que tu avais faim... tu veux manger ici avant de repartir ? »
Une demande directe au commandant risquait d'entamer mon compteur de récompenses, mais une approche indirecte comme celle-ci ne devrait rien me coûter.
Autrement dit, c'était une exigence passive : comprends la situation et fais ce que je veux sans que j'aie besoin de le formuler.
Le commandant me regarda, légèrement surpris.
« Tu prends la défense de cet enfant ? »
« Il fait froid dehors, et il doit avoir faim...... »
« ...... »
Ces mots, venant de moi qui, quelques instants plus tôt, n'étais encore qu'un orphelin transi et affamé, firent changer quelque chose dans l'expression du commandant. Il releva Taejeong et lui ordonna de rester pour le repas.
« J'ai tant de choses à te demander, comment tu as vécu pendant tout ce temps, ce qui est arrivé à Luna Moon, mais... gardons les détails pour après le dîner. Je dois m'absenter un moment. Si tu dois rester ici désormais, il y a des affaires à régler d'abord. »
À bien y repenser, même quand je jouais au jeu, le commandant était toujours trop occupé pour accorder des audiences privées.
S'il revenait me voir ce soir, je ferais bien de commencer à réfléchir à ma deuxième récompense.
« Un domestique viendra te prévenir quand le repas sera prêt. Attends sagement d'ici là, et... si quelqu'un te regarde de haut ou met en doute qui tu es, tu as toute ma permission pour le remettre à sa place. »
Sur ces mots, le commandant quitta la pièce.
Taejeong laissa échapper un long souffle tremblant, toute la tension retombant d'un coup.
« J'aurais vraiment dû étudier l'anglais. »
« Franchement, un gamin qui a du mal à aligner trois mots est plus crédible qu'un gamin qui parle parfaitement. »
Depuis l'apocalypse, tant d'enfants avaient grandi sans véritable éducation que des cas comme moi ou Safe8Zone, capables de s'exprimer en phrases cohérentes, faisaient figure d'exceptions.
« Au fait... toi non plus, tu ne ressens pas la faim, hein ? »
Taejeong cligna des yeux à ma question.
« Ah, donc l'histoire de la faim, c'était juste une excuse. Je me demandais si vous étiez le seul à pouvoir avoir faim, hyung-nim. »
« "Le seul" ? Ça veut dire que Safe8Zone ne la ressentait pas non plus ? »
« C'est ça. On dirait que les joueurs ne ressentent pas la faim, et en plus de ça...... »
Au milieu de sa phrase, le visage de Taejeong se fit sombre.
« ... On dirait que vous n'avez pas encore pris de repas dans ce monde, hyung-nim. Vous comprendrez quand vous essaierez. »
Quoi ?
C'est si infect que ça ?
Cela dit, ce monde traversait une grave crise alimentaire, alors......
Peu après, un domestique se présenta et nous conduisit à la salle à manger, où seuls Taejeong et moi prîmes place.
Le domestique ne lâcha qu'une seule remarque, « Son Excellence arrivera tard ce soir », puis disparut de la salle.
Taejeong fixait les plats disposés sur la table comme s'il regardait des ordures.
Pourquoi il réagit comme ça ?
Contrairement à ce que laissait croire le regard méprisant de Taejeong, la nourriture sur la table n'avait rien d'anormal.
Bien sûr, dans un monde post-apocalyptique, parler d'« abondance » aurait été exagéré à tous points de vue.
Et il fallait reconnaître que la plupart de la viande provenait d'organismes extraterrestres chassés hors de la zone, ce qui pouvait en rebuter certains.
La crise alimentaire était le problème numéro un d'un monde d'apocalypse.
Dans le jeu, la plupart des Zones Sûres tiraient leur nourriture de la viande de monstres chassés hors des zones ou des plantes qui poussaient sur les monstres. En de rares occasions, on récoltait après une pacification des légumes ou des fruits qui avaient poussé à l'état sauvage dehors.
Si l'on jetait les cadavres à l'extérieur, c'est que les monstres devaient atteindre une certaine taille avant de fournir une viande exploitable.
Tout le monde savait que les monstres se nourrissaient de ces cadavres pour grandir. Mais il n'y avait pas d'autre solution.
Manger ou mourir.
Certains PNJ avaient bien montré de la répugnance pour cette viande, mais aucun habitant ne trouvait réellement étrange l'idée de manger de la viande de monstre.
D'autres zones parvenaient à vivre en autarcie à l'intérieur de leurs murs, mais c'était impossible dans la zone Cola, où le froid était particulièrement impitoyable.
La résidence du commandant possédait tout au plus une petite serre.
Pouvoir manger, entre ces murs, des légumes ou des fruits autres que les sous-produits de monstres était un privilège réservé aux officiers supérieurs.
Ce qu'il y avait devant nous : du pain de maïs, des pommes de terre, de la viande bouillie ficelée, et une salade mêlant au moins deux sortes de légumes.
Pour un repas dans ce monde, c'était remarquable.
Et pourtant, Taejeong gardait cet air sinistre.
Ne me dis pas qu'il fait partie de ceux que ça dégoûte de manger la viande de monstres nourris aux cadavres ?
Impossible : Taejeong n'avait pas touché aux légumes et commençait justement par se servir de la viande.
C'est peut-être vraiment une question de goût..., pensai-je en m'enfournant une fourchetée de salade.
« ......? »
La réalité du « repas » dans ce monde dépassait tout ce que j'avais imaginé.
***
Après le repas.
Ou plutôt, je n'étais même pas sûr qu'on puisse appeler ça un « repas ».
Quoi qu'il en soit, on nous conduisit, Taejeong et moi, dans une pièce garnie de canapés moelleux, où l'on nous servit du thé et des gourmandises.
Ni lui ni moi n'y touchâmes.
Je pris la parole, l'air grave.
« Ce n'est même pas une question de bon ou de mauvais goût. "Manger" n'est pas le bon mot. "Absorber" serait plus juste. »
Si je disais cela, c'est parce que :
au moment où j'avais porté la nourriture à mes lèvres, elle s'était dissoute en une sorte d'énergie tiède, absorbée directement par mon corps.
L'eau, la viande, peu importait. C'était pareil.
Exactement comme dans le jeu, où consommer de la nourriture ne demandait pas de vraiment manger : l'aliment se désagrégeait simplement en particules bleues et disparaissait.
« Ça vous est arrivé aussi, à toi et à Safe8Zone ? »
« Oui. On a dîné avec le commandant hier soir, vous voyez. On était tellement choqués qu'on n'arrêtait pas de fixer les PNJ en train de manger, mais eux mangeaient tous normalement. Hyung... enfin, Safe8Zone m'a dit de ne pas paniquer et de faire semblant de mâcher comme une personne normale, alors on s'en est sortis sans paraître suspects. »
« Non, ce que je veux dire, c'est...... »
Pourquoi diable reproduire un truc PAREIL du jeu ?
La liste des bizarreries ne cessait de s'allonger.
Un corps qui ne ressentait pas la faim.
Je venais de m'obliger à avaler plusieurs aliments, à les « absorber », sans éprouver la moindre sensation de satiété.
Alors ce n'est peut-être pas qu'on ne ressent pas la faim. Peut-être qu'on n'a tout simplement pas besoin de manger.
Plus étrange encore, si manger n'avait procuré aucune sensation de satiété, cela avait en revanche produit un tout autre effet.
« Les petites coupures sur mes doigts ont disparu. »
La nuit dernière, déterrer la tombe de Luna Moon à mains nues m'avait laissé le bout des doigts à vif et écorché. Mais après avoir « mangé », ils avaient guéri sans laisser de trace.
Taejeong écarquilla les yeux : manifestement, il l'apprenait.
« Quoi ? Sérieux ? »
« Ça ne vous est pas arrivé, à vous deux ? »
« Hmm...... »
Taejeong réfléchit un instant, puis secoua la tête.
« Franchement, je ne sais pas. On n'avait pas de blessure au départ, alors...... »
« Le plus rapide, c'est de vérifier. »
« Hein ? »
Je saisis la fourchette posée sur la table et me la plantai violemment dans le dos de la main.
« VOUS ÊTES MALADE ?! »
Le cri d'horreur de Taejeong retentit à côté de moi, mais je l'ignorai et me fourrai dans la bouche un biscuit pris sur la table.
Le biscuit se désagrégea à l'instant où il toucha mes lèvres, et une chaleur se diffusa dans mon corps.
« ... Oh. »
Après une courte attente, je vis la plaie se refermer.
C'était un peu lent, mais c'était confirmé : consommer de la nourriture guérissait les blessures.
« À toi, maintenant. Plante-toi. »
« QUOI ?! »
« Il faut voir si c'est une capacité qui m'est propre ou si tout le monde l'a. »
« N-non, mais... avec une FOURCHETTE... »
Taejeong hésita un temps interminable, mais finit par se piquer le dos de la main assez fort pour faire perler le sang.
Gémissant de façon théâtrale tout du long, il se mit un biscuit dans la bouche, et la plaie sur sa main commença elle aussi à se refermer lentement.
« C'est donc un avantage commun à tous les joueurs. »
« Un avantage ? »
« Ne pas avoir besoin de manger pendant une apocalypse, c'est un privilège énorme. Une fois la Seconde Apocalypse commencée, de la nourriture ordinaire comme celle-ci deviendra presque introuvable. Et chasser des monstres pour leur viande n'a rien de facile. Mais nous, on n'a pas du tout besoin de manger, sauf pour soigner une blessure. Et même quand on est blessés, il suffit de manger quelque chose... non, juste de porter de la nourriture à nos lèvres, et la plaie guérit. Je ne sais pas encore jusqu'à quelle gravité on peut guérir une blessure, ni combien de nourriture il faut. »
Manger pour restaurer son corps.
C'était une évidence dans le jeu, mais que la réalité fonctionne exactement de la même manière...
J'avais cru qu'on nous avait jetés dans le jeu sans rien : aucun avantage, aucun bonus.
Mais les joueurs avaient pris possession de ces corps avec des privilèges dès le départ.
Non... « privilège » n'est peut-être pas le mot juste.
Le goût occupait une place plutôt importante dans le fait d'être en vie.
Et pourtant, chaque joueur sans exception avait reçu un corps incapable de goûter quoi que ce soit.
Des êtres qui ne mangeaient que pour se soigner.
C'était moins proche d'un « être vivant » que d'un outil.
Je me doutais déjà qu'il y avait une raison à notre possession...
La Fenêtre de statut, qui ne se débloquait qu'en approchant du « secret de l'apocalypse ».
L'avantage exclusif accordé à moi seul, le Conquérant de toutes les zones.
Et maintenant, la capacité de guérir en mangeant.
En mettant tout bout à bout, une conclusion s'imposait :
Celui qui nous avait fait prendre possession de ces corps avait forcément un but.
Qui, bon sang... et pour quoi faire ? Pourquoi une bande de reclus ratés comme nous, entre tous ?
Le secret de l'apocalypse comme la véritable raison de notre possession,
je les découvrirais au fil de la stratégie du jeu.
J'avais réussi la stratégie du Fils bâtard, et j'avais appris que ce corps était rentable. Pour l'instant, cela suffisait.
C'est ce que je me disais.
Mais tard dans la nuit, le commandant vint me voir, examina le bout de mes doigts et dit d'une voix tremblante :
« Ce pouvoir de guérison... Tu es donc bien l'enfant de Luna Moon. »
