***
Le déjeuner était enfin terminé.
Je laissai échapper un soupir satisfait en me calant légèrement contre le dossier. Malgré toutes les âneries que j'avais dû supporter, au moins, la nourriture était correcte. C'était déjà ça.
Aeron, protagoniste jusqu'au bout des ongles, semblait plutôt soulagé que toute l'histoire avec le Riche Jeune Maître se soit terminée sans violence. Emilia restait aussi imperturbable que jamais et finissait tranquillement sa boisson.
Livia, en revanche, avait l'air bien trop contente d'elle.
Ça ne me plaisait pas.
Et ça me plut encore moins quand elle se tourna soudain vers Emilia avec un sourire suffisant.
« Bon, puisqu'on a tous fini de manger, je suppose que c'est à moi de vous faire visiter l'académie, à tous les deux. »
Je haussai un sourcil.
Attends. Ça a été décidé quand, ça ?
Ah, c'est vrai. Tu as déjà décidé de t'incruster, hein.
Emilia cligna des yeux. « Oh ? Je croyais qu'Aeron s'en chargeait. »
Livia rejeta ses cheveux en arrière d'un geste théâtral. « Bien sûr, mais deux guides valent mieux qu'un, non ? Et puis... » Elle lança un regard à Aeron. « Il y a certains endroits que nous sommes les seuls à connaître. »
Nous y voilà.
Cette insistance subtile. Cette petite démonstration, l'air de rien.
Je résistai à l'envie de lever les yeux au ciel.
Elle se vantait. Et pas qu'un peu.
Emilia, naturellement, le comprit.
« Oh ? » Elle pencha la tête, feignant la curiosité. « Vous devez très bien connaître l'académie, tous les deux. »
Aeron avait l'air de vouloir disparaître sur-le-champ. « Livia, ne... »
Mais Livia était déjà lancée.
« Évidemment ! Aeron et moi, on connaît cet endroit comme notre poche ! déclara-t-elle fièrement. Il y a même quelques endroits secrets que nous sommes les seuls à connaître. Pas vrai, Aeron ? »
Je me tournai vers lui.
Il transpirait.
À grosses gouttes.
Je faillis éclater de rire.
Le protagoniste n'était donc pas aussi bouché que je l'avais cru au départ. Il savait parfaitement ce que Livia était en train de faire, et il n'avait pas la moindre idée de la manière de l'arrêter.
Emilia émit un petit murmure, l'expression indéchiffrable. « Je vois. Comme c'est impressionnant. »
Était-elle vraiment impressionnée ? Non. Pas le moins du monde. Mais son ton fit gonfler Livia d'orgueil encore davantage.
Aeron, lui, semblait regretter chacun des choix de vie qui l'avaient mené jusqu'à cet instant.
C'était au moins supportable à regarder.
Haha.
***
Nous quittâmes la cafétéria, Aeron espérant en silence que la conversation dérive vers n'importe quel autre sujet.
Malheureusement pour lui, Livia n'en avait pas fini.
« Oh, au fait, Emilia~ », lança Livia d'une voix traînante, un sourire se dessinant sur son visage. « Tu ne comptes vraiment pas aller au bal de l'académie ? »
Emilia haussa un sourcil. « Ça dépend. Qu'est-ce que c'est, au juste, ce bal ? »
Je grimaçai intérieurement. Oh non. C'est parti.
Les yeux de Livia s'illuminèrent, comme si elle n'attendait que ça. « Seulement l'un des plus grands événements de l'année ! Tous les élèves y vont et, bien sûr, tout le monde a besoin d'un cavalier. » Elle rejeta encore ses cheveux en arrière. « D'ailleurs, devine qui a déjà le sien ? »
Elle regardait Emilia droit dans les yeux.
Je me tournai vers Aeron.
Il avait la tête d'un homme qu'on mène à l'échafaud.
Je me mordis l'intérieur de la joue pour ne pas rire.
Ce type.
Ce type SAVAIT.
J'avais d'abord supposé qu'il était le protagoniste bouché typique, aveugle à la moindre attention féminine, mais non.
Aeron en avait parfaitement conscience.
Et il suait à grosses gouttes. Encore.
« ... Laisse-moi deviner, dit Emilia, l'air on ne peut moins impressionnée. Tu y vas avec Aeron. »
Livia rayonna. « Exact ! »
Aeron soupira. « Livia... »
« Quoi ? C'est tout naturel ! On est meilleurs amis, après tout ! »
Ouais, parce que les meilleures « amies » gagnent toujours dans ce genre d'histoires.
(N.d.A. : Elles ne gagnent pas.)
Emilia, elle, ne semblait absolument pas touchée. « Comme c'est merveilleux. J'espère que vous vous amuserez bien. »
Livia cligna des yeux, comme si elle s'était attendue à... une réaction plus marquée. De la jalousie, peut-être. Ou de l'indignation.
Elle n'obtint rien.
J'eus presque pitié d'elle.
Presque.
***
Malgré toute cette gêne, nous fîmes quand même ce pour quoi nous étions venus.
La visite en elle-même fut... franchement utile.
La bibliothèque ? Trouvée. La cafétéria ? Évidemment. Les salles des professeurs ? Je savais où elles étaient. Le dortoir ? Plus besoin d'errer comme un enfant perdu.
Malgré tout le drame des nobles, je n'aurais au moins plus à me ridiculiser en me perdant.
Rien que ça, c'était une victoire.
Mais au moment précis où j'allais célébrer ce petit succès...
Livia frappa de nouveau.
Nous venions d'arriver au bout de la visite quand elle se tourna soudain vers Emilia, l'air pensif.
« Tu sais, songea-t-elle à voix haute, toi et lui... » Elle me désigna d'un geste. « ... vous êtes tous les deux des élèves transférés, non ? »
D'emblée, je n'aimai pas du tout la tournure que ça prenait.
« Oui », répondit lentement Emilia.
Livia frappa dans ses mains. « Alors pourquoi ne pas aller au bal ensemble ? »
...
Pardon ?
Aeron cligna des yeux. Emilia cligna des yeux.
Je la fixai comme si elle venait de nous proposer de sauter ensemble d'une falaise.
« Réfléchissez ! poursuivit Livia, inconsciente du chaos absolu qu'elle venait de déchaîner. C'est parfaitement logique. Vous êtes nouveaux tous les deux, vous pourrez veiller l'un sur l'autre. Et comme Aeron et moi connaissons déjà bien l'académie, on pourra vous aider ! »
Une excuse logique.
Oh, je voyais très bien ce qu'elle faisait.
Elle éloignait Emilia d'Aeron en douceur tout en donnant l'impression de lui rendre service.
Et honnêtement ?
C'était de la manipulation de génie du mal.
Dommage que je ne veuille pas y être mêlé.
« Ah, non merci, m'empressai-je de dire. Ça ne m'intéresse pas. »
Ou du moins, c'est ce que j'essayai de dire.
Car au moment précis où j'ouvrais la bouche pour refuser l'idée...
***
DING !
Un tintement familier résonna dans mon esprit.
Mon estomac se noua.
Oh. Non.
***
[Événement déclenché : « Un bal pour deux ».]
Une proposition est faite, en apparence inoffensive, mais tissée dans la trame du destin. Certaines forces font avancer les événements, les guidant vers des croisements inévitables.
***
[Scénario : « Une danse avec le destin ».]
« Un choix se dresse devant toi : emprunter la voie tracée, ou défier la main invisible qui guide ton destin. Mais prends garde, car le destin n'apprécie guère la résistance. »
Objectif : Accepter l'invitation ou trouver une alternative convenable sans rompre le cours de l'événement.
Pénalité d'échec : Conséquences indésirables.
Récompenses : ??? (Selon l'issue.)
***
...
Mince.
Je refermai lentement la bouche.
Livia me regardait, pleine d'attente. Aeron avait l'air gêné. Emilia se contenta de hausser un sourcil, attendant ma réponse.
Je m'imposai une expression neutre mais, intérieurement, je hurlais.
La volonté du monde avait déjà contre-attaqué, me forçant à entrer dans ce truc, quel qu'il soit.
Je serrai le poing.
Bon sang.
On aurait dit que je n'avais pas le choix.
