Le type qui s'était si aimablement invité tout seul était grand, large d'épaules, et arborait le genre de sourire narquois qui hurlait : je me crois meilleur que toi, et je vais m'assurer que tu le saches.
Étonnamment, son uniforme était impeccable et ses cheveux blonds coiffés comme il fallait, mais sa posture puait l'arrogance.
Bref, le type jeune maître friqué.
Formidable.
Derrière lui se tenaient deux autres élèves : sa suite personnelle, sans aucun doute.
L'un, dégingandé, avait une tête de larbin ; l'autre, plus trapu, semblait avoir pour unique mission dans la vie de se tenir derrière le fils à papa et d'approuver tout ce qu'il disait.
Allez, mon vieux, un peu d'amour-propre.
Il fallait reconnaître à Aeron qu'il ne les envoya pas promener tout de suite. Il garda au contraire son amabilité habituelle. « Euh, oui, pourquoi pas ? »
Le Jeune Maître Friqué élargit son sourire narquois. « Parfait, parfait. Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas déjeuné ensemble, pas vrai ? »
Je doutais fort qu'Aeron ait un jour déjeuné de son plein gré avec ce type.
Mais le protagoniste dégageait cette énergie typique du gentil garçon : il se contenta donc de sourire sans protester.
Emilia, elle, n'avait pas encore dit un mot. Son expression restait polie mais distante, comme si elle avait déjà classé ce type dans la catégorie des désagréments mineurs.
Fille intelligente.
Moi, bien entendu, je ne dis rien. Car s'il y avait une chose que j'avais retenue des clichés d'école, c'était qu'ouvrir la bouche dans ce genre de situation ne faisait que vous impliquer inutilement.
Malheureusement, on me retira ce choix lorsque le Jeune Maître Friqué tourna son attention vers notre côté de la table.
« Alors, lâcha-t-il d'une voix traînante en me balayant du regard comme un meuble particulièrement quelconque. Tu dois être l'autre élève transféré. »
Je soutins son regard sans broncher. « Amaniel. »
« Aman » était sans doute le diminutif d'« Amaniel ». J'optai donc pour ce qui était peut-être mon vrai nom.
« Amaniel », répéta-t-il, comme s'il goûtait le nom. « D'accord. Je ne t'avais jamais vu dans le coin. »
« Normal », répondis-je simplement.
Aeron laissa échapper un petit rire nerveux. « Ahaha… Aman est nouveau, il est encore en train de s'habituer à tout. »
Le Jeune Maître Friqué émit un « hmm ». « Ah oui ? »
Il y eut un moment de silence pendant qu'il m'examinait.
Je lui rendis son regard en réprimant l'envie de soupirer.
Je savais déjà comment ça fonctionnait. Il me jaugeait, cherchant à déterminer si je valais la peine qu'il s'intéresse à moi ou s'il pouvait me reléguer au rang de bruit de fond.
J'espérais la seconde option.
Malheureusement, le destin me détestait.
« Tu ne parles pas beaucoup, toi », remarqua-t-il d'un air songeur en se renversant légèrement en arrière.
« Je parle quand il le faut. »
Aeron me lança un regard qui disait : s'il te plaît, ne le provoque pas.
Je ne le provoquais pas.
J'étais même d'une retenue miséricordieuse.
Mais évidemment, les types de ce genre ? Ils se nourrissaient de conflits inutiles. Ce n'est pas pour rien qu'ils sont des jeunes maîtres friqués, après tout.
Le blond eut un petit rire en secouant la tête. « Je vois, je vois. Tu es du genre silencieux et mystérieux, hein ? Sans vouloir te vexer, ça ne marche pas très bien, ici, en général. »
Je bus une autre gorgée d'eau. « Heureusement que je ne cherche à impressionner personne, alors. »
Cela le prit au dépourvu une fraction de seconde.
Puis il éclata de rire, sincèrement amusé. « Ha ! Tu as du cran, je te l'accorde. »
Je ne cherchais pas à avoir du cran.
Je voulais juste manger mon fichu déjeuner en paix.
Si j'avais su que je serais mêlé à autant d'histoires, je ne serais pas venu du tout.
Livia, qui était restée étrangement silencieuse jusque-là, décida enfin d'intervenir. « Bon, bon, ça suffit, le concours de regards », lança-t-elle, retrouvant sa gaieté habituelle. « On est venus manger, pas faire planer une tension bizarre. »
Bénie sois-tu, Livia. Pour une fois depuis que je te connais, tu sers enfin à quelque chose.
Le Jeune Maître Friqué eut de nouveau un sourire narquois mais laissa tomber et reporta son attention sur Aeron. « D'accord, d'accord. Mangeons. »
J'imagine qu'il avait surpris Livia et Emilia en train de regarder Aeron. Pauvre protagoniste, déjà dans le collimateur.
Bref, la conversation changea de sujet aussi simplement que ça, et je fus de nouveau ignoré avec succès.
Parfait.
Je fis abstraction de l'essentiel du bavardage, laissant Aeron et Livia s'en occuper pendant que je me concentrais sur mon repas.
Tout semblait s'apaiser… jusqu'à ce que le Jeune Maître Friqué reprenne la parole.
« Au fait, Emilia, dit-il d'un ton doucereux, je me demandais : est-ce que vous assisterez au prochain bal de l'académie ? »
Je m'arrêtai, la fourchette à mi-chemin.
Oh non.
Pas encore un.
Le sourire poli d'Emilia ne vacilla pas, mais son ton se fit nettement plus froid lorsqu'elle répondit : « Je n'ai pas encore décidé. »
Le sourire narquois du Jeune Maître Friqué s'élargit. « Je pense que vous devriez. C'est un excellent endroit pour faire des rencontres. Et, ma foi, je ne serais pas contre l'idée d'être votre cavalier pour la soirée. »
Ah. Nous y voilà.
L'invitation publique et douloureusement gênante.
Aeron se raidit discrètement, et l'expression de Livia s'assombrit un tout petit peu.
Moi, je me préparais simplement à la gêne par procuration qui allait inévitablement suivre.
Comme si elle avait attendu ce signal, Emilia inclina légèrement la tête, son sourire poli toujours bien en place. « Voilà une offre bien généreuse », dit-elle d'un ton si neutre qu'il était impossible de savoir si elle était sincère ou sarcastique.
Le Jeune Maître Friqué, inconscient de tout refus possible, se pencha légèrement en avant. « Naturellement. J'estime qu'un tel événement mérite d'être honoré de la meilleure compagnie qui soit. »
Je réprimai l'envie de grogner.
Mon vieux. Sérieusement ?
J'avais vu assez de ces types dans mes souvenirs (ou plutôt, dans tous les romans gênants que je connaissais) pour savoir exactement comment ça allait se passer.
Étape un : le noble arrogant invite avec assurance l'héroïne à un bal.
Étape deux : l'héroïne décline de la façon la plus diplomatique possible.
Étape trois : le Jeune Maître Friqué refuse de comprendre l'allusion et insiste.
Étape quatre : soit le protagoniste intervient, soit l'héroïne lâche une remarque cinglante qui le remet à sa place.
Honnêtement, j'espérais passer directement à l'étape quatre.
Emilia, toujours aussi gracieuse, se contenta d'un léger « hmm » avant de poser sa fourchette. « Je vous remercie de l'invitation, mais je crains de devoir décliner. »
Étape deux : accomplie.
Livia hocha la tête d'un air approbateur. Aeron, toujours tendu, sembla soulagé qu'Emilia ait réglé la chose avec un minimum de conflit.
Le Jeune Maître Friqué, lui, avait l'air de quelqu'un à qui l'on venait d'annoncer que le ciel était vert.
Il cligna des yeux, comme si la notion même de refus lui était si étrangère que son cerveau refusait de la traiter. « Oh ? Et pourquoi donc ? »
Et c'est parti…
