Devant le bâtiment de l'académie, trois élèves s'attardaient près d'une alcôve ombragée, à l'écart de la foule. Leurs regards perçants guettaient les autres classes qui se déversaient dans la cour, rivés sur la marée d'uniformes qui s'écoulait.
L'un d'eux, un élève dégingandé aux yeux fuyants, se redressa soudain. Il inclina légèrement la tête, puis se pencha vers le garçon blond qui se tenait au centre du groupe.
« Jeune maître Leroy, regardez. C'est ce type. »
À ces mots, Leroy von Albrecht tourna la tête, et ses yeux bleus acérés se plissèrent en se posant sur une silhouette en particulier.
Un élève vêtu de l'uniforme noir réglementaire de l'académie sortait du bâtiment d'un pas régulier, sans se presser. Il était de carrure moyenne, ni particulièrement grand ni petit, mince sans être frêle. Ses cheveux noirs, courts et bien coiffés, encadraient un visage qui, s'il n'était pas aussi beau que le sien, était sans conteste au-dessus de la moyenne.
Les lèvres de Leroy se retroussèrent en une moue de léger dégoût.
« L'élève transféré ? » marmonna-t-il, comme si prononcer son nom était une insulte.
À côté de lui, le plus trapu des deux larbins hocha vivement la tête. « J'ai tout découvert sur lui, jeune maître. »
Leroy lui accorda à peine un regard. « Alors parle. »
Le larbin bomba le torse, impatient de faire son rapport.
« Il vient du royaume d'Orlan, d'une petite famille noble du nom de Luthaire. Leurs terres sont rudes, et leur famille est pauvre à cause de ça. C'est le fils aîné, et il étudiait à la meilleure académie d'Orlan avant d'être transféré ici. Il a réussi l'examen d'entrée avec d'excellentes notes et il a même obtenu une bourse. »
Le visage de Leroy se tordit en un rictus méprisant. « Viens-en à l'essentiel. »
Le larbin se raidit, comprenant son erreur. Il venait de faire l'éloge d'un autre que son jeune maître.
Une sueur froide perla dans son dos tandis qu'il se reprenait en hâte.
« Hum. D'après ce que j'ai entendu, il n'a pas d'amis et ne pense qu'à étudier. Il n'a aucun vrai lien avec mademoiselle Emilia, ni avec... cet enfoiré d'Aeron. Il n'a donc aucun appui évident. » Les lèvres du garçon se retroussèrent avec dédain. « Comment ose-t-il vous manquer de respect, jeune maître ? Que devons-nous faire de lui ? »
Leroy expira lentement par le nez, les yeux plissés, suivant la silhouette d'Amaniel Luthaire, le soi-disant élève transféré.
Après un bref instant, il inclina légèrement la tête. « Suis-le. »
Le larbin dégingandé se redressa aussitôt, acquiesça d'un hochement de tête ferme, puis se glissa dans la foule pour suivre Aman à distance.
Leroy, lui, ne détourna pas les yeux. Son regard dépassa Aman pour se poser sur un autre groupe, à quelques pas derrière lui.
Deux filles et un garçon.
La belle silhouette aux cheveux noirs, au centre du groupe, fit tressaillir ses doigts.
Aeron.
Et à ses côtés... Emilia.
Leroy serra la mâchoire, et son poing se crispa le long de son corps.
Cet enfoiré... !
Comment osait-il se tenir à côté d'Emilia avec autant de désinvolture ? Croyait-il que Leroy ne remarquerait rien ? Livia ne lui suffisait donc pas, il fallait maintenant qu'il lorgne Emilia ?
Son regard glacial brûlait de jalousie lorsqu'il murmura : « Allons-y. »
Sans un mot de plus, il s'avança à grands pas, ses deux larbins se hâtant de le suivre.
***
Quelques minutes plus tard.
Alors que Leroy et ses larbins approchaient de la cafétéria en suivant le trio, le larbin dégingandé revint en courant, l'air contrarié.
Leroy fronça les sourcils, déjà agacé. « Qu'y a-t-il ? »
Le garçon déglutit avant de répondre précipitamment : « Jeune maître, il est entré à la bibliothèque dès sa sortie. »
Le pas de Leroy hésita légèrement. Ses yeux s'écarquillèrent un peu, puis il se renfrogna profondément.
La bibliothèque ?
« Tch. »
C'était le territoire de ce type-là.
Leroy claqua la langue et souffla brusquement par le nez. « Laisse tomber. » Il se détourna, de plus en plus maussade. « Allons-y. »
Même en s'éloignant, l'irritation continuait de couver dans sa poitrine. Mais sous cette irritation se cachait autre chose : une sorte d'amusement tordu.
'Tu te crois chanceux, hein ?'
'Dommage pour toi.'
'Tu viens de te jeter tout seul dans l'antre du monstre.'
***
L'odeur du parchemin et des vieux livres m'accueillit lorsque j'entrai dans la bibliothèque. À peine entré, je jetai un coup d'œil en arrière, juste à temps pour surprendre une ombre qui détalait.
... Pitoyable.
Quitte à filer quelqu'un, autant le faire correctement.
Non seulement ce larbin n'avait pas su se fondre dans la masse, mais ses regards insistants étaient si flagrants que je l'avais repéré dès ma sortie du bâtiment.
Franchement, qui ne remarquerait pas un type qui guette derrière les piliers et qui se planque sans arrêt comme un espion de mauvais roman ?
C'en était gênant.
Enfin, peu importe. Il ne pourrait pas poursuivre sa « mission » dans la bibliothèque.
Il y avait des règles, ici. Même un idiot comme lui devait avoir compris au moins ça.
Secouant la tête, j'avançai, mes pas feutrés sur le sol de marbre poli.
La bibliothèque était presque vide, ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque la plupart des élèves se trouvaient à la cafétéria. Cela m'arrangeait bien. Après tout, j'étais venu tout de suite justement pour cette raison.
En arrivant au comptoir d'accueil, j'aperçus derrière une jeune femme plongée dans un livre.
Elle avait de doux cheveux vert menthe noués en une queue de cheval basse et une paire de lunettes rondes posée sur le nez. Ses yeux, bien que cachés derrière les verres, étaient entièrement absorbés par les pages, et son expression était sérieuse.
Je l'observai un moment.
Aucune réaction à ma présence.
Soit.
« Hum hum. »
« ... »
Un peu plus fort ?
« HUM HUM. »
« Ah ! »
La jeune femme sursauta, et ses mains tressaillirent au point qu'elle lâcha le livre qu'elle tenait. Il lui échappa et tomba juste à côté de moi avec un bruit sourd.
Ses yeux écarquillés et inquiets croisèrent les miens. « Je... Je suis vraiment désolée ! »
Je me penchai pour ramasser le livre, dont la couverture en papier s'était à moitié ouverte.
'**** conquérir votre fiancé Alfa *****, réussite ***% garantie' <-
...
Je clignai des yeux.
Qu'est-ce que je venais de lire ?
Mon cerveau corrigea automatiquement le titre : « Comment conquérir le cœur de son fiancé ».
Bon sang, quel titre gênant.
Mais toi, mon visage impassible, ne me lâche surtout pas maintenant.
Sans un mot, je ramassai le livre et le lui tendis.
Elle hésita une fraction de seconde, jeta un coup d'œil furtif au titre, puis releva les yeux vers moi. Son visage s'empourpra instantanément, et elle m'arracha le livre des mains pour le serrer contre sa poitrine comme une sorte de trésor interdit.
« Je... Je suis vraiment désolée de ne pas vous avoir remarqué plus tôt ! bredouilla-t-elle. M-Mais vous... vous m'avez fait peur. »
J'inclinai légèrement la tête. « Toutes mes excuses. »
Elle m'observa avec prudence, les doigts tripotant la couverture du livre. C'était presque amusant de la voir jeter des coups d'œil furtifs à mon visage, comme pour deviner si j'avais lu quelque chose ou si j'allais me moquer d'elle.
Je n'en fis rien.
... Je ne ris pas, du moins.
« ... »
Je me contentai de la fixer en retour.
Au bout d'un bref moment, elle sembla enfin se calmer.
« Alors, euh... vous avez besoin de quelque chose ? » demanda-t-elle en remontant ses lunettes, tentant de reprendre contenance. « C'est rare de voir des élèves à la bibliothèque, alors... »
Je haussai un sourcil. Rare ?
Elle parle de l'heure, ou bien...
Enfin, peu importe.
« Je suis un élève transféré, expliquai-je. Je suis venu chercher des livres sur les bases de toutes les matières. Où puis-je les trouver ? »
La jeune femme cligna des yeux, puis son visage s'illumina. « Oh ! Un élève transféré ? Ça s'explique ! Je vois, je vois. » Elle hocha la tête pour elle-même en se levant. « Ne vous en faites pas, je vais vous aider moi-même... »
Une ombre tomba sur nous.
La chaleur de sa bonne humeur disparut en un instant.
Un frisson glacé me parcourut l'échine.
Ce n'était pas une simple présence, mais une force écrasante, suffocante.
La jeune femme en face de moi se raidit visiblement. Ses doigts se crispèrent sur le livre, et elle détourna vivement les yeux, comme pour éviter le regard de la personne qui se tenait derrière moi.
Une voix grave et froide rompit le silence.
« Je m'en charge. »
La température de la pièce sembla chuter de quelques degrés.
Je me retournai lentement.
Devant moi se tenait un homme qui me dépassait d'au moins quinze centimètres. Son expression était acérée, et son beau visage dégageait une aura raffinée mais dangereuse.
Mais plus que tout...
Sa présence était terrifiante.
Une pression, invisible mais pesante, émanait de lui comme une force cachée. Ce n'était pas le genre qui réclame l'attention à grands cris, ni le genre délibérément oppressant.
C'était le genre qui éveille la peur.
Calmement, je soutins son regard.
Ce...
Ce n'était pas quelqu'un d'ordinaire.
