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24 HeartsChapitre 2 · 2/1

Chapitre 2

Chapitre 2

6 octobre 2026 ~13 min · 2 529 mots

J'ouvris les yeux en battant des paupières.

À l'instant même de mon réveil, je sentis mon estomac se retourner comme un océan d'acide en pleine houle.

Je me redressai précipitamment, le corps tout entier perclus d'une douleur comme je n'en avais jamais connu. La bile me remonta dans la gorge et je faillis vomir ; par chance, je parvins à la ravaler au dernier moment. Mes mains frottèrent la couverture moelleuse sur laquelle j'avais dormi, ou perdu connaissance. Je sortis du lit, paniqué, les jambes en coton, et après quelques pas bancals je m'effondrai sur le sol. En désespoir de cause, je tentai de me relever une nouvelle fois, sans succès. Ma seconde tentative n'avait fait qu'aggraver le tumulte qui me tordait les entrailles.

Ne te retiens pas, vomis ! Cette pensée me traversa l'esprit tandis que je commençais à avoir des haut-le-cœur à vide, allant jusqu'à m'enfoncer un doigt dans la gorge pour mettre fin à mon supplice. Les larmes me montaient aux yeux, la salive me coulait de la bouche, et j'essayai encore et encore de vider mon estomac, mais rien ne sortit.

C'est alors que je pris conscience d'un sifflement dans mes oreilles. Un frisson me remonta l'échine et mon corps entier se mit à trembler. Était-ce cela, mourir ? Sur le moment, j'avais tout l'air de vivre mes derniers instants.

Je restai longtemps là, recroquevillé. Chaque instant passait dans l'agonie. J'avais l'impression que des heures s'étaient écoulées quand ma nausée commença peu à peu à refluer. Mon corps ne tremblait plus, et le sifflement dans mes oreilles avait complètement disparu. Dieu merci.

J'inspirai, puis expirai profondément, sentant revenir un semblant de contrôle sur mon corps.

Mais qu'est-ce qui m'était arrivé, bon sang ?

Je tournai la tête d'un côté et de l'autre, examinant rapidement la pièce à travers mes yeux embués de larmes. Je n'étais jamais venu ici, dans cette pièce inconnue. Tous les meubles étaient en bois, et on n'y trouvait pas le moindre objet de technologie moderne. Une vive lumière brillait sur le mur d'en face. Je me forçai à ramper lentement vers elle, et je sentis une vague de chaleur en émaner à mesure que je m'en approchais. Cette lumière n'avait rien d'électrique. Aucun fil n'y était relié, et ce que j'avais pris pour une ampoule était tout autre chose.

'Où est-ce que je suis ?'

Les sensations, la douleur… Tout cela était bien trop réel pour être un rêve. J'étais réveillé. J'en étais certain.

Une fois de plus, je parcourus la pièce du regard et remarquai la flaque considérable que ma salive avait formée en coulant de ma bouche. Désormais plus près du lit, je me relevai en tremblant et, d'un seul mouvement précipité, je m'y laissai tomber.

J'en vins à penser que l'endroit où je me trouvais, que l'emplacement de cette pièce, était le cadet de mes soucis. Non, ce qui comptait vraiment, c'était la manière dont j'étais arrivé là, et la raison même de ma présence.

À mesure que mon corps se détendait et que mon esprit s'éclaircissait, des souvenirs commencèrent lentement à refluer dans ma conscience.

J'étais assis devant mon bureau, en train de faire un essai du RPG que j'avais créé. Certains demanderont peut-être pourquoi j'avais choisi de créer un jeu tout seul.

La réponse, la voici : le jeu auquel je voulais jouer n'avait été créé par personne, alors, puisqu'il n'existe pas, crée-le ! Voilà, du moins, la philosophie derrière ma création. Chaque année voyaient le jour de nouvelles technologies qui permettaient à l'industrie du jeu vidéo de produire à la chaîne des titres impressionnants à regarder, même si leurs scénarios et leurs univers n'avaient rien de bien original. Non, les joueurs voulaient plus que de vieux titres recyclés à l'infini sous des graphismes plus brillants : ils voulaient du neuf, des idées fraîches, et ils les voulaient en permanence. Ils voulaient descendre en barque un fleuve éternel de nouveautés.

Naturellement, n'importe quelle entreprise de jeux vidéo aurait peiné à suivre une demande aussi insatiable et sans fin. Les choses en étaient donc venues à stagner, d'autant que des joueurs comme Yamche trouvaient en un clin d'œil chaque bug et chaque faille d'un jeu, et les partageaient en ligne pour que tout le monde les voie et s'en serve. Voilà l'environnement auquel j'étais habitué : un environnement où aucun jeu ne pouvait évoluer aussi vite que les attentes de ses joueurs. Il allait donc de soi que l'annonce de la Société K provoque des remous dignes d'un tsunami dans le monde du jeu vidéo. Elle avait déclaré, sans détour et avec aplomb, travailler sur un nouveau type de jeu en réalité virtuelle, quelque chose de jamais vu. Même si la date de sortie était encore lointaine de plusieurs années, le projet semblait prometteur et fit le tour de la planète en quelques jours.

Pendant ce temps, un autre studio avait sorti sa fierté, ce qu'on pouvait appeler en termes simples un créateur de cartes et de scénarios de RPG en 3D. C'était un jeu d'une immense complexité, qui laissait aux utilisateurs toute la place voulue pour faire éclore leurs rêves les plus fous en une réalité pixelisée.

Le jeu n'avait pas de mode multijoueur, mais pour les amateurs de jeu de rôle, social ou non, ce n'était pas le moindre problème. Le studio avait sorti cet éditeur plutôt qu'un jeu complet pour des raisons budgétaires : les développeurs n'avaient pas les moyens de faire le jeu qu'ils souhaitaient. Leur seconde raison était de montrer aux joueurs à quel point il était difficile de faire un jeu.

Leur produit dépassa toutes les attentes et devint un succès monstre, faisant s'envoler le cours de leur action du jour au lendemain. De nombreux joueurs à travers le monde saisirent l'occasion de créer le jeu dont ils avaient toujours rêvé.

Les débuts furent un peu chaotiques, à grand renfort d'essais et d'erreurs. Les billets de blog réguliers des développeurs aidaient cependant ceux qui peinaient, en leur enseignant les bases et quelques fonctionnalités cachées.

Le joueur avait un contrôle total sur ses personnages et pouvait aussi modifier l'apparence et les attributs des personnages non joueurs. La société présentait de nouveaux types de monstres et d'armes, que les joueurs pouvaient télécharger comme mettre en ligne en se connectant au site. Les joueurs se sentaient comme des dieux.

Eh bien, je m'étais senti comme un dieu en créant « Les Vingt-Quatre Cœurs de Pernen ».

Je commençai par façonner la géométrie de base de mon monde. Bientôt, j'ajoutai des environnements et des biomes : je posai des forêts luxuriantes et des jungles, de vastes déserts arides, des lacs de lave, et de grands sommets montagneux entièrement cachés sous les vagues de l'océan. Je fus trop ambitieux dès le départ, et le monde que j'avais créé devint si vaste qu'il me fut difficile d'y travailler seul, comme de le tester à fond.

Au bout du compte, je voulais jouer dans ce monde, et pour cela il fallait de la vie. Je commençai par un côté, avec l'idée de remplir méthodiquement la carte de vie, secteur par secteur. Mes premiers pas en ce sens furent donc la création d'un village et de villageois, auxquels j'ajoutai dialogues et amorces de quêtes selon les besoins.

Le jeu devint ma vie, et comme j'avais commencé à le coder au lycée, je savais avoir tout le temps devant moi pour m'en donner à cœur joie. Je n'allais jamais boire un verre au bar avec mes amis ; non, « Les Vingt-Quatre Cœurs de Pernen » dévoraient mon temps libre.

Puis je rendis ma création publique, accompagnée d'un blog pour tenir au courant tous ceux qui appréciaient mon monde des nouvelles versions et des ajustements éventuels. Des gens y jouèrent, certains l'aimèrent et laissèrent des avis positifs, et quelques-uns allèrent même jusqu'à faire des dons pour moi et mon projet. Un an passa depuis ma première mise en ligne, et j'avais désormais peine à croire à quel point tout était devenu complexe.

Avais-je vraiment créé tout cela seul ?

La société avait désormais mis mon jeu en avant sur sa page d'accueil, et me versait même une allocation pour mon dévouement et mes mises à jour fréquentes. Une foule de gens avait fini par apprécier mon travail, et leur soutien me dispensait de chercher un emploi intérimaire. Tous ces joueurs signifiaient aussi que les bugs et les problèmes étaient repérés et corrigés plus vite. La plus grosse partie du projet qui restait à faire, c'était la création de la force politique centrale. Malheureusement, je dus mettre le développement en pause à ce moment-là pour effectuer mon service militaire obligatoire. Cela déçut beaucoup de monde, mais les gens restèrent patients, car ils savaient que l'attente en valait la peine.

Alors, enfin, après quatre ans de développement, je terminai mon jeu. J'avais intégré tout ce que je m'étais promis d'intégrer. J'avais arrêté les grosses mises à jour, me contentant d'ajouter un donjon ici ou une quête là au gré de mes envies. J'ajoutais aussi de temps en temps des succès et des titres, pour faire plaisir aux fans.

Cet état de choses me satisfaisait. Mieux, je me sentais profondément honoré par la communauté des joueurs, car ma création figurait dans la liste officielle des dix jeux auxquels tout être humain devrait jouer au moins une fois.

Puis, bien des jours après ma « retraite », la Société K vint me trouver avec une offre. L'idée leur était venue de convertir l'intégralité de mon jeu en expérience de réalité virtuelle. Je sautai sur l'occasion, sachant que personne ne faisait de jeux en réalité virtuelle qui arrivent même à la cheville de ceux de la Société K.

Je parcourus leur offre et leur remis sans tarder chaque bribe de code, chaque texture et chaque élément de lore dont ils auraient besoin. Ils estimaient qu'il leur faudrait entre quatre et dix ans pour achever le projet, ce qui faisait une longue attente. Cela ne me démonta pas : je savais que ce genre de chose demandait un temps démesuré. La grosse, je dis bien la grosse somme d'argent qu'ils m'avaient versée n'y était pas pour rien non plus, et je les laissai donc à leur labeur. Quand j'eus enfin du temps pour moi, après toutes ces signatures de documents et ces compilations de données, je décidai de faire une pause et de m'adonner à ce que j'aimais plus que tout : jouer à mon jeu. Je créai mon nouveau personnage et…

C'était la dernière chose dont je me souvenais. Quelqu'un m'avait-il enlevé ? Si c'était le cas, pourquoi m'enfermer dans une pièce aussi spacieuse et luxueuse ? Assis sur le lit, je me rongeais distraitement les ongles. Divers scénarios me traversaient l'esprit. Quelque chose clochait, terriblement, mais je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus. Mon regard tomba sur mes jambes.

« Pourquoi… pourquoi mes jambes sont-elles si fichtrement maigres ? » Soudain, le décalage entre ce qui m'entourait et ma propre taille me sauta aux yeux : la pièce n'était pas surdimensionnée, non, c'était moi qui étais plus petit, presque de la taille d'un enfant !

Comment avais-je pu ne pas le remarquer ? Saisi d'une sorte d'effroi muet, je fixai mes mains. Ce n'étaient pas les mains que je connaissais, celles dont je me servais depuis ma naissance.

« Ce n'est pas mon corps ! » En criant ces mots, je me rendis compte que même ma voix n'était pas la mienne. Horrifié par ce que j'avais constaté, je titubai jusqu'à la commode. Un miroir, il me fallait un miroir ! J'ouvris les tiroirs à la hâte, jetant toutes sortes d'objets au fil de ma recherche frénétique. Dans le troisième tiroir, je trouvai enfin un petit miroir à main doré. Le visage que je vis dans la glace me fixait avec horreur. C'était le visage d'un inconnu.

« Ce… Ce n'est pas possible ! »

Il n'y avait aucun doute. Les traits que je portais désormais étaient le visage, le visage exact, de l'un des personnages de mon jeu.

À cet instant, quelque chose se matérialisa dans l'air devant moi. Je faillis m'écraser contre le tiroir, tant j'eus peur. Devant moi flottait une fenêtre rectangulaire translucide, faite d'une étrange énergie. Elle était bordée d'un liseré vert bien net, qui me rappelait le style des vieux RPG textuels. Une ligne de texte flottait au centre exact de cette fenêtre.

[Synchronisation de l'âme terminée]

La fenêtre disparut d'un clignement, et de nouvelles prirent bientôt sa place.

[Nous saluons sincèrement la participation du Maître !]

[Tous les systèmes sont opérationnels]

[Autorisation accordée : lancement du projet « Destruction du Destin »]

« Je suis en train de jouer à mon propre jeu ? Non… Non ! »

J'envisageai un bref instant que la Société K m'ait enlevé et se serve de moi comme cobaye.

Mais c'était impossible. J'avais remis mes données à la Société K il y avait moins d'un jour. Il était hors de question qu'ils aient pu créer une version en réalité virtuelle de mon œuvre en si peu de temps. Quelques messages système encore apparurent et disparurent, jusqu'à ce qu'ils cessent de s'afficher. Cela ne ressemblait en rien à un rêve, et pourtant, la réalité de la chose… Je devais rêver ! À quelle autre conclusion un homme rationnel pouvait-il arriver dans une telle situation ? Tandis que ces pensées se bousculaient dans ma tête, je sentis les poils de ma nuque se hérisser sous l'effet d'un instinct primitif. Je fis volte-face, et mon cœur faillit jaillir de ma cage thoracique.

Un homme était assis dans le fauteuil, les doigts joints, et me fixait droit dans les yeux. Comment il était entré dans la pièce, mystère. D'instant en instant, je sentais ma raison m'échapper.

« Comment… vous… » balbutiai-je, les mots refusant de quitter ma langue. Cet inconnu avait une allure très étrange, et pourtant je connaissais son nom, sans l'avoir jamais rencontré ! Le simple fait de le regarder avait planté son nom dans mon esprit. Et ce nom me terrifiait au-delà de toute raison.

Il me sourit, peut-être avec bienveillance, ou peut-être comme un vautour qui examine une carcasse. Je n'aurais su le dire.

L'homme était beau d'une beauté d'un autre monde, presque étrangère. Sa voix, quand il parla enfin, était douce mais modulée d'une étrange façon, comme s'il habitait une tout autre dimension.

« C'est un plaisir de vous rencontrer enfin, Créateur. Je sais que vous connaissez désormais mon nom : Xian, Xian le Premier Monarque. Xian, le deuxième être forgé de vos propres mains. Je vous salue, et j'ai longtemps attendu de pouvoir le faire. »

Il avait incliné la tête en parlant, peut-être par moquerie ou, et cette possibilité m'horrifiait d'autant plus, par adoration.

Je connaissais Xian comme un fabricant de jouets connaît chaque rainure et chaque écharde d'une poupée de bois. C'était un être puissant, l'un des sept monarques que j'avais choisis pour régner sur les royaumes infernaux de mon monde.

Il n'existait dans « Les Vingt-Quatre Cœurs de Pernen » qu'un seul être plus puissant que l'homme assis devant moi, et c'était le Seigneur Pernen en personne.

Autant dire qu'arrivé à ce stade, j'étais complètement perdu.

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