Au premier âge, il existait sept monarques dans le royaume démoniaque. Êtres d'une puissance suprême, ils étaient vénérés comme des dieux, à une exception près, car celui-là passait pour un mutant. C'était le Quatrième Seigneur, Pernen, plus faible que les six autres tyrans.
Beaucoup doutaient que le même sang pur coule dans ses veines. Il n'exerçait pas sur son royaume la poigne de fer qui venait si naturellement aux autres monarques. De plus, il ne disposait pas de grandes réserves magiques : il était incapable de maudire la terre par des calamités naturelles ou de prendre une forme démoniaque. Il avait l'apparence d'un fragile corps humain, et pourtant il était d'une ancienneté incalculable, et sa maîtrise de la magie prenait des formes différentes de celles de ses semblables démoniaques.
Ces êtres souverains régnaient sur les royaumes démoniaques, et en théorie, leur pouvoir était absolu : nul autre ne pouvait endosser leur manteau de tyrannie. Pernen était la seule exception, car de grands seigneurs démons contestaient avec délectation, à tout propos, son droit de régner, dans l'espoir de le dévorer et d'absorber son sang pur. Pourtant, malgré ses défauts évidents, il restait un monarque. Il l'imposait par sa subtile maîtrise de la magie, pliant les éléments à sa volonté et reproduisant les pouvoirs d'autres êtres. Sa vraie force résidait dans sa capacité d'analyse, qui lui permettait de comprendre les arts arcaniques. Son pouvoir n'était pas une colère brute à déchaîner sur les mondes ; non, c'était la lame acérée du savoir.
Malgré la finesse de son esprit et sa maîtrise, son pouvoir resterait toujours limité. Cela voulait dire qu'il se heurtait constamment à la condition mortelle, à la menace de la mort : un phénomène que les autres monarques, ces êtres d'une puissance terrible, ne pouvaient concevoir. De fait, sans l'intervention d'un autre tyran, Pernen aurait été dévoré et remplacé depuis des âges. Il survivait donc, mais sans fierté, une existence misérable pour quelqu'un de son rang. Il n'avait d'autre choix que de dévorer le cœur de chaque diable qu'il vainquait, avide du moindre accroissement de ses réserves magiques. Il survécut ainsi des siècles durant. Mais le temps était une maîtresse cruelle, et à chaque battement de l'horloge, son influence sur les royaumes déclinait. Ses semblables étendaient leurs domaines et leur emprise, tandis que lui errait de-ci de-là, ne possédant que ce qu'il emportait avec lui. Il était le prince mendiant de l'abîme, un seigneur sans terres et sans armée à lui.
Il méprisait son existence misérable, sachant qu'il ne pourrait pas la maintenir pour l'éternité. La solution à sa détresse finit par lui apparaître : il devait accroître l'énergie magique de ses ennemis avant de les dévorer. La qualité plutôt que la quantité, comme disait le vieil adage. Ce fut donc son nouveau champ de recherche, et il s'y lança avec ardeur.
Au fil de nombreuses expériences, ratées comme réussies, il mit au point divers sorts et amplifications magiques que nul ne pouvait imiter. Jusque-là, la notion même d'armure et d'armement n'existait pas dans les royaumes, car le monde venait à peine de naître du néant. Ses premières créations furent des armures façonnées dans les peaux brutes de démons abattus et des armes taillées dans leurs griffes aiguisées comme des rasoirs.
Pernen développa bientôt ces talents, et ses laboratoires débordèrent de dépouilles de démons de haut rang. Il fabriquait ses armures, ses armes et ses bibelots à un rythme effréné, gravant chacun de ses artefacts de runes magiques dans une langue qu'il avait lui-même composée.
C'est ainsi que naquirent ses artefacts, qui conférèrent à ce monarque jusque-là faible des pouvoirs sans égal parmi ceux de ses semblables.
Au début, ses résultats n'étaient que de grossières caricatures de ses futurs chefs-d'œuvre. Ses pairs monarques, comme bien des démons, se moquaient de lui et de ses bricolages d'objets inutiles. Ils affirmaient qu'aucun diable ne pouvait être vaincu en faisant rouler une pierre du haut d'une falaise ; non, le vrai combat était affaire de griffes, de crocs et de flammes.
Le temps est l'arbitre suprême ; ses efforts et ses talents commencèrent à porter leurs fruits. Pernen montra bientôt qu'il savait transformer les restes des démons abattus en armes mortelles et en armures impénétrables. Son apothéose survint lorsqu'il maîtrisa l'art de stocker et de canaliser la magie à travers les créations qu'il avait forgées. Lui qui n'avait été qu'un mage de talent médiocre pouvait désormais fendre la terre d'un seul geste, faire jaillir des colonnes de flammes et, l'instant d'après, changer ces terribles brasiers en flèches de glace. Même les cieux s'ouvraient à son commandement, et la foudre s'abattait sur ses ennemis honnis.
Par l'esprit et la ruse, Pernen était devenu aussi omnipotent que ses pairs monarques. Il n'était plus une proie, et les démons qui chassaient encore son cœur se retrouvaient mis en pièces et dévorés en quelques secondes.
Il revendiqua sa propre portion des royaumes et érigea des barrières magiques pour que nul ne puisse y pénétrer.
Il arracha à la terre un énorme bloc de roche qu'il fit léviter dans les airs, et y tailla son château, ses murailles et ses flèches élancées. Tous ceux qui osèrent envahir son territoire furent vaincus. Sa paix ne dura pas, car une vision de sa mort future lui apparut. Il sentit son corps s'affaiblir de jour en jour. Il tenta de le nier, explorant même la possibilité de revenir d'entre les morts, car il savait que c'était possible pour certains autres êtres. Aucune de ces pistes ne lui servit à rien, et sa séparation éternelle d'avec le monde des vivants devint une certitude.
Des années durant, cette situation le hanta : toute son existence était menacée, et tous ses travaux se révélaient vains. Il lui restait encore bien des âges avant que la mort ne frappe, mais sa mort n'en demeurait pas moins certaine. Ce fut à cette époque que de nombreux démons se mirent à copier ses méthodes, fabriquant des armes à partir de leur propre corps et les alimentant magiquement avec des éclats de leur cœur. Ironie du sort, cette imitation lui apporta la réponse qu'il cherchait. Il se mit aussitôt à l'ouvrage et rassembla toutes sortes de matériaux venus de nombreuses sphères étranges et irréelles des royaumes démoniaques.
Les armes qu'il avait fabriquées à partir de cœurs démoniaques étaient certes redoutables, mais elles n'étaient que des jouets comparées à la puissance qu'il comptait désormais libérer sur les mondes.
Une fois tous ses préparatifs achevés, il s'envola jusqu'à la plus haute salle de la plus haute flèche de son château céleste. Ce serait son atelier, et peut-être son tombeau.
Il se plongea une dague dans la poitrine et la fit tourner en cercles saccadés jusqu'à tenir enfin dans sa main son cœur encore battant. Cet organe pouvait exister hors de lui, et tant qu'il en subsisterait un éclat, il pourrait encore respirer. Il entreprit alors de découper son propre cœur en vingt-quatre morceaux, qu'il plaça chacun dans un tube de verre. Il en insuffla magiquement deux dans deux épées qu'il avait créées quelque temps auparavant.
L'étape suivante de son plan prit alors tout son effet : il se mit à forger des objets, insufflant dans chacun d'eux l'un des morceaux restants de son cœur, un éclat de sa véritable essence.
C'est dans ce tome que je répertorie à présent les vingt-quatre objets façonnés par le Quatrième Seigneur, Pernen :
1. Épée sacrée Armenia [Épée bâtarde] [Aspect de la Lumière]
2. Épée démoniaque Karvenia [Épée bâtarde] [Aspect des Ténèbres]
3. Chiljido [Do] 「Attaque / Défense magique」
4. Argal [Épée longue] [Aspect de la Mort]
5. Valentine [Anneau] [Aspects de l'Honneur et du Destin]
6. Requiem [Épée longue] [Aspect du Feu]
7. Lame de Givre [Épée longue] [Aspect de la Glace]
8. Russen Ardahan [Golem] [Gardien]
9. Izenster [Armure de plates intégrale] [Aspect de la Gloire]
10. Altemia [Dague] [Aspect du Sang]
11. Silverion [Tachi] [Aspect de la Vitesse]
12. Gaia [Hallebarde] [Aspect de la Terre]
13. Yakal [Épée à deux mains] [Aspect de la Colère]
14. Luquete [Bâton] [Aspect de la Foudre]
15. Momentomori [Bâton] [Aspect de la Maladie]
16. Aylia [Pique] [Aspect du Royaume Fantôme]
17. Étoile de Mer [Lance de cavalerie] [Aspect du Métal]
18. Vent d'Hiver [Épée bâtarde] [Aspect du Vent]
19. Clair de Lune [Bouclier] [Défense]
20. Ginungagaf [Faux] [Aspect des Ténèbres]
21. Pétales Rouges [Pique] [Aspect de la Rupture]
22. Ludmilla [Chaîne] [Aspect de l'Entrave]
23. Croix d'Argent [Boucle d'oreille] [Aspect de l'Amplification]
24. Carpe Diem [Anneau] [Enchanté / Dépendant]
Une fois ses créations achevées vint le temps des essais sur le terrain. Il testa chacun de ses objets sur lui-même, puis sur ses plus grands ennemis. Les résultats dépassèrent de loin ses attentes, et ses créations devinrent l'objet de l'envie de tout le royaume démoniaque, éveillant même la convoitise de ses pairs monarques. Pourtant, même après avoir créé de si puissants trésors, le vide envahit de nouveau son âme, car sa mort restait inscrite dans les fils du destin.
Qui plus est, le morcellement de son cœur avait encore rapproché sa mort. Ses créations lui avaient beaucoup pris, si puissantes fussent-elles. Pernen savait sa mort certaine et savait qu'il lui fallait désigner un successeur pour prendre sa place. Pourtant, il ne trouvait aucun démon digne de monter sur son trône et de revendiquer son royaume.
Après des siècles de méditation, la solution lui vint : il se servirait des créations de son cœur pour choisir son successeur. Il introduirait l'équilibre, ou la discorde, entre les royaumes démoniaque et céleste. Entre ces royaumes existait la terre du milieu : un monde d'humains et d'autres races bipèdes.
Pernen invoqua vingt-quatre météorites pour transporter ses vingt-quatre créations jusqu'à la terre.
Elles s'écrasèrent sur ce monde, libérant chacune son présent, changeant et déformant à jamais d'innombrables destins.
À la suite de cet acte arbitraire, Pernen fit connaître sa volonté à cette terre du milieu :
« Contemplez, êtres de faiblesse ! J'ai envoyé du haut des cieux des artefacts taillés dans ma propre poitrine. Je suis le quatrième seigneur de mon royaume, et mon pouvoir, mon essence, résident désormais dans les vingt-quatre trésors qui ont frappé la terre sur laquelle vous rampez ! L'être qui possédera toutes les créations de mon cœur sera élevé à mes côtés, moi, le quatrième seigneur, qu'il soit démon, ange ou simple mortel ! Tu siégeras à ma gauche et, à ma mort, tu deviendras ce que je suis ! Tous les royaumes et toutes les réalités trembleront à tes pieds ! »
Voici donc le récit de ces vingt-quatre morceaux du cœur de Pernen.
Ce récit commence par vingt-quatre météores qui zèbrent le ciel.
