Dans un donjon inconnu, quelque part dans l'univers, on pouvait voir un jeune homme un peu maigre, aux cheveux noirs et aux yeux d'améthyste, affronter trois loups gris de la taille d'un homme.
Les loups observaient l'humain avec méfiance : depuis la veille, il n'avait cessé de parcourir les environs en abattant les membres de leur meute. Même avec leur intelligence limitée, ils savaient que c'était quelqu'un de dangereux.
Le jeune homme, Damien, restait lui aussi sur ses gardes. Pour perfectionner sa maîtrise de l'épée, il avait pris l'initiative de la chasse, et trouvé puis abattu de nombreux loups gris. Cependant, comme il n'était plus qu'à un pas d'un changement de classe, il lui fallait bien plus d'expérience que jamais.
Les trois loups tournaient autour de lui, mais Damien ne leur laissa pas le temps de se préparer. Il se jeta aussitôt sur le premier et abattit l'une de ses lames, tout en lançant la seconde vers le loup qui se trouvait derrière lui.
Tandis que les loups tentaient d'esquiver, Damien se servit de sa télékinésie pour immobiliser le premier, tout en infléchissant la trajectoire de son autre lame pour qu'elle transperce la chair du deuxième.
Soudain, il disparut, évitant de justesse les griffes du troisième loup, et réapparut sur son dos pour lui ouvrir une profonde entaille le long de l'échine.
Le troisième loup paralysé, Damien disparut de nouveau et réapparut la main sur la poignée de sa seconde lame, qu'il tira vers le bas de toutes ses forces pour trancher la chair du poitrail du loup.
Il continua de danser autour des loups, esquivant le plus souvent avec son corps, mais se téléportant dès que les choses tournaient mal. Au bout de cinq longues minutes, les deux premiers loups étaient tombés.
[Vous avez tué 2 Loups gris de niveau 9, +100 d'expérience]
En s'approchant du troisième loup, paralysé dès le début, Damien vit la haine dans ses yeux. Il n'éprouva pourtant aucun remords. Dans le donjon, c'était tuer ou être tué, et il ne choisirait pas la seconde option. Il leva son épée courte et décapita le loup d'un geste vif.
[Vous avez tué un Loup gris de niveau 9, +50 d'expérience]
En reprenant son souffle et en essuyant le sang de ses lames, Damien s'aperçut une fois de plus qu'il souriait. Depuis peu, il se demandait s'il n'était pas un maniaque du combat, tant il ressentait un frisson indéniable dans cet environnement où il fallait tuer ou être tué.
Sans ses objectifs et ses priorités sur Terre, il serait peut-être resté ici plus longtemps que nécessaire, rien que pour ce frisson.
Damien regagna sa petite grotte en admirant en silence le paysage du donjon. La zone où il se trouvait désormais comptait bien plus de végétation que tout ce qu'il avait vu jusque-là.
D'innombrables plantes aux couleurs fantastiques fleurissaient partout, mais il avait failli découvrir à ses dépens qu'elles étaient vénéneuses. Par chance, il avait d'abord eu l'idée d'en faire manger une à un loup mourant, et l'animal en était mort.
Arrivé à son camp de base, Damien s'assit pour se reposer. 'On dirait que ces loups de second ordre ne suffiront pas à me faire passer en première classe. Chacun ne me rapporte plus que 50 points d'expérience, alors que le premier m'en avait donné environ 200.'
'Si j'en tue d'autres, je ne gagnerai même plus rien. Mon prochain gros combat sera contre leur chef, qui est très probablement de première classe. Vu la facilité avec laquelle je tue maintenant les bêtes de niveau 9, une première classe ne devrait pas être trop difficile. Même si le combat est rude, ça reste faisable.'
Malheureusement, ayant renoncé depuis longtemps à l'idée de devenir plus fort, Damien ne savait pas grand-chose de l'écart qui séparait les classes. Le moment venu, il regretterait son orgueil.
Damien se reposa quatre heures avant de se relever. C'était son cinquième jour dans le donjon, et il avait l'inexplicable pressentiment que quelque chose d'important allait se produire aujourd'hui. Il fixa le plafond de la grotte, comme si ses yeux cherchaient à percer la réalité pour contempler une certaine chambre d'hôpital, sur Terre.
« Maman, je sais que tu ne m'entends pas, mais je veux que tu saches que ton fils va bien. Cet endroit a beau être rude, on dirait que c'est exactement ce dont j'ai besoin pour grandir. Ne t'inquiète de rien. »
« Le jour où je reviendrai sur Terre, auprès de toi, je serai quelqu'un dont tu pourras être fière. Je guérirai ta maladie comme si de rien n'était, je t'offrirai une vie de luxe, et on retrouvera peut-être même papa pour lui mettre une petite raclée, histoire de lui apprendre à être parti. »
Damien ne le faisait pas souvent, mais depuis qu'il avait compris qu'il se trouvait peut-être à l'autre bout de l'univers, la douleur de la solitude remontait à la surface.
Ses conversations décousues avec sa mère lui manquaient, même si elle ne pouvait pas l'entendre ; ses jours heureux avec Elena lui manquaient, quand ils faisaient comme si rien d'autre au monde ne comptait ; même son minable studio d'une pièce lui manquait, où il avait au moins un lit pour dormir.
Il n'avait pas encore frôlé la mort, mais il savait que ça finirait par arriver. Il savait que s'il s'en était tiré si facilement jusqu'ici, c'était uniquement parce qu'il n'avait pas encore croisé une seule bête ayant évolué au-delà du niveau 10.
Il se demandait parfois comment il parvenait à garder un tel optimisme dans une situation pareille, mais il avait compris que l'humour qu'il affichait n'était qu'un mécanisme de défense : une part de lui, au fond, voulait encore croire que tout cela n'était qu'un cauchemar et qu'il vivait toujours paisiblement sur Terre.
En repensant à ces cinq derniers jours sans ce mécanisme de défense, il frissonna. Il n'avait pas mangé une seule fois, et il avait passé ses journées à tuer, à courir et à s'entraîner.
Était-ce le mana qui lui fournissait les nutriments dont il avait besoin, une décharge d'adrénaline permanente due à la situation, ou un mélange des deux ? Damien n'en savait rien, mais il savait qu'il finirait bientôt à bout de forces.
En tout et pour tout, il ne s'était accordé qu'une quinzaine d'heures de repos depuis le début, et encore, à condition que son sens du temps soit toujours fiable. Il ne voulait pas imaginer quelle personnalité il aurait une fois qu'il aurait pleinement accepté sa situation.
Peut-être perdrait-il toute humanité pour devenir lui-même une bête... Il ne laissa pourtant pas ces pensées s'attarder. Quoi qu'il devienne, il n'avait pas le choix.
Il devait devenir plus fort, coûte que coûte, et s'il fallait pour cela jeter son humanité aux orties, il le ferait sans hésiter. Tant que ses principes fondamentaux ne changeaient pas, peu lui importait ce qu'il deviendrait.
Apaisant son esprit, il tendit les mains, et ses épées courtes vinrent voler jusqu'à lui.
'La dernière fois que j'ai eu ce genre de pressentiment, j'ai été jeté dans un donjon et abandonné à la mort dans un autre monde. Quoi qu'il arrive cette fois, je dois m'en souvenir : je dois survivre. Quoi qu'il arrive, je dois survivre.'
Même après cinq jours, il se souvenait de la volonté qu'il s'était forgée après sa crise de panique du début. 'Survivre.' Qu'il plaisante, tue, s'entraîne ou dorme, ce mot tournait sans cesse en boucle dans sa tête.
« Bon », gloussa-t-il pour lui-même, « je me demande quel genre de surprise ma chance pourrie va m'apporter aujourd'hui. »
La chasse reprit, mais cette fois, sans qu'il le sache, ce serait Damien la proie.
