« Je reviendrai, c'est certain. »
Sur ces mots, Chloé, le dragon noir, s'en alla.
Sa voix tremblait sur ses dernières paroles.
Elle devait être sacrément vexée. Ça me faisait un peu de peine pour elle, mais j'aurais préféré qu'elle ne revienne jamais. Mon pauvre cœur fragile allait finir par lâcher.
« Hmpf. Reviens donc quand tu voudras. »
J'ignorai Leia, qui lançait ce genre de réplique, et entrepris de ranger la marmite. Avec le reste de la soupe, je ferais demain un gruau de riz. Je m'étais préparé à ce que ce soit mon dernier repas, et voilà que j'allais encore pouvoir manger demain : j'en étais reconnaissant. Ah, que c'est beau d'être en vie.
« Ah ! Monsieur Takumi, laissez-moi m'occuper de ranger après le repas. Reposez-vous, je vous en prie. »
« Non, il est tard, tu ferais mieux de rentrer chez toi, Leia. Aussi forte que tu sois, un chemin de montagne la nuit, ça ne pardonne pas. »
« Hein ? Rentrer ? »
« Hein ? Tu ne rentres pas ? »
Leia avait poussé un cri de surprise, mais j'étais encore plus surpris qu'elle.
« Dame Alice m'a enseigné qu'un disciple et son maître restent ensemble en toutes circonstances, jusqu'au jour où le disciple reçoit la transmission complète de l'art. J'ai la ferme intention de vivre ici avec vous, monsieur Takumi. »
« Non, non, non, pas question. Je ne peux pas faire une chose pareille avec une jeune femme. Rentre chez toi pour l'instant, et reviens demain. »
En disant cela, je me rappelai ce qu'elle avait dit tout à l'heure.
« Ah, c'est vrai. Tu disais que tes palpitations ne se calmaient pas et que ta température montait. Je vais te raccompagner, et on en profitera pour passer à l'hôpital du village. »
« Hors de question. Je refuse catégoriquement. »
Pour la première fois, Leia me désobéissait.
« C'est sous l'effet de votre force, monsieur Takumi, que mon corps présente en effet ce mystérieux dérèglement. Jamais, depuis ma naissance, je n'avais connu pareil phénomène. »
Mais moi, je n'y suis pour rien, dans cette histoire. Je n'ai pas la moindre once de force.
« Et pourtant, je ne sais pourquoi, ce n'est pas si désagréable. Au milieu de cette souffrance qui m'étreint, j'ai aussi la sensation qu'une force jaillit en moi. Je ne saurais pas bien l'expliquer, mais si je parviens à maîtriser cette force, je pourrai devenir plus forte encore. C'est ce que je ressens ! »
Je ne comprenais rien à ce qu'elle racontait.
Ça faisait super peur.
Elle n'allait pas exploser d'un coup, au moins ?
« Quoi qu'il en soit, je ne peux pas permettre qu'une jeune fille à marier vive avec un vieux bonhomme de plus de trente ans… Arrête, range ce poignard. Arrête de vouloir t'ouvrir le ventre à la moindre occasion. »
« J'ai consacré ma vie entière à la voie de l'épée. Homme ou femme, de telles distinctions n'ont pas lieu d'être ! »
Pas moyen. C'est le genre de personne qui n'écoute rien, quoi qu'on lui dise.
Ne me dites pas qu'Alice, en ayant marre de Leia, me l'avait refilée ?
« D'accord. En tout cas, arrête avec ce seppuku. Je… je t'autorise à vivre avec moi. »
« Merci infiniment, monsieur Takumi ! »
Comme le jour de son arrivée, Leia voulut se jeter à mon cou, mais s'arrêta juste avant. Nos visages se retrouvèrent tout près l'un de l'autre et je ne pus m'empêcher de rougir. Il y eut un bruit sourd, épouvantable, et Leia bondit en arrière.
« P-Pardon. Dans ma joie, j'ai failli enfreindre l'interdit. »
« B-Bon. Fais attention. »
En baissant les yeux, je vis que le sol de la grotte était enfoncé, comme si quelque chose y avait explosé.
Pitié, arrête. Ne casse pas ma petite maison.
« Vous êtes vraiment quelqu'un d'extraordinaire, monsieur Takumi. Là, à l'instant, sans même me toucher, votre force s'est de nouveau déversée en moi. Mon cœur bat si fort qu'il va éclater. »
Ça, c'est forcément une maladie grave.
J'aurais voulu qu'elle aille vite à l'hôpital, mais si je lui disais d'y aller, elle allait encore parler de s'ouvrir le ventre. Il n'y avait rien à faire.
« Si tu n'arrives pas à maîtriser sans peine une force aussi infime, tu n'iras pas loin. »
« O-Oui ! Toutes mes excuses ! »
J'aimerais bien qu'elle guérisse vite toute seule.
« Bien, reposons-nous pour cette nuit. À partir d'ici, c'est ton territoire, Leia. »
Avec un bâton, je traçai une ligne sur le sol de la grotte.
« Hein ? Je n'ai pas le droit de dormir à côté de vous ? »
Évidemment.
Si elle faisait ça, je ne pourrais pas fermer l'œil.
« Penses-tu en être digne ? »
Ngh… Leia tomba à genoux.
« Si je dors à côté de vous, avec mes forces actuelles, je ne pourrai pas résister à la force qui émane de vous, et je serai brisée. C'est bien cela ? »
« Tu as bien compris. C'est exactement ça. »
En vérité, c'est moi qui serais brisé.
Parce que mon expérience avec les femmes, c'est zéro. Rien que cette cohabitation, c'est déjà plus que je ne peux en supporter.
J'étalai de la paille et préparai deux couches. À peine avais-je tiré la couverture par-dessus ma tête qu'une violente envie de dormir s'empara de moi.
J'étais vraiment épuisé.
Et si toute cette journée n'était qu'un rêve, et que demain matin, je retrouvais mon quotidien habituel ?
Sur ce vœu, je m'endormis en un rien de temps.
***
Je fus réveillé par un bruit, shhk, shhk, comme si quelque chose se faisait raboter.
Dehors, le jour commençait à peine à se lever. D'où pouvait bien venir ce bruit, à une heure si matinale ? Je me frottai les yeux.
Une montagne de pommes de terre, misérablement réduites à la taille de billes, s'empilait devant moi.
« Bonjour, monsieur Takumi. »
Leia me salua d'un air frais et dispos, tout en épluchant des pommes de terre avec son poignard.
Les précieuses pommes de terre que j'avais mises de côté en prévision de l'hiver avaient presque toutes disparu.
« L-Leia. Qu'est-ce que c'est que… »
« Oui ! J'étais si heureuse d'être devenue votre disciple, monsieur Takumi, que l'excitation m'a empêchée de dormir. Je me suis donc permis de m'entraîner dès l'aube. »
C'est pas vrai.
Je me pris la tête entre les mains.
À ce rythme, j'allais mourir de faim avant la fin de l'hiver.
« Leia, à partir de maintenant, tu n'épluches plus qu'une pomme de terre par jour. »
« Quoi ?! Mais alors, je ne pourrai plus du tout m'entraîner ! Que suis-je censée faire du temps qui reste… Ah ! »
En plein milieu de sa phrase, Leia sembla avoir une illumination toute seule.
« Réfléchir à cela fait aussi partie de l'entraînement. C'est bien cela, monsieur Takumi ? »
« Tu as bien compris. C'est exactement ça. »
Non, je veux juste protéger mes pommes de terre, c'est tout.
Je ramassai les débris de pommes de terre éparpillés partout, en retenant mes larmes. Plus tard, je les réduirais en miettes, je les râperais et j'en ferais une soupe. J'avais déjà une bouche de plus à nourrir, je ne pouvais pas me permettre de gaspiller davantage de nourriture.
Mais c'est alors qu'une situation bien plus grave survint.
« Toi ! Qu'est-ce que ça signifie ?! »
Leia dégaina soudain son katana.
Elle en avait assez de ce maître miteux qui ramassait des débris de patates ? Persuadé de ça, je me préparai à mourir, mais mes craintes étaient infondées.
« Bonjour, sire Takumi. »
À l'entrée de la grotte, comme la veille, se tenait Chloé, le dragon noir.
« Monsieur Takumi t'a épargnée par pure clémence, et tu oses te montrer de nouveau si vite ! Malgré tout ce que je t'ai dit, tu n'as toujours pas compris ? Ou bien t'imagines-tu être devenue plus forte après une seule nuit de sommeil ? Ça suffit ! Monsieur Takumi, réglons-lui son compte. »
Non, on ne va rien régler du tout.
Pour être exact, on ne peut rien régler du tout.
Ce serait plutôt moi qui me ferais régler mon compte en deux secondes.
« Allons, attends, Leia. On dirait qu'elle n'est pas venue pour se battre. »
L'atmosphère autour de Chloé n'était plus la même que la veille.
Il n'y avait plus la moindre trace de cette soif de sang qui débordait d'elle, et elle paraissait plutôt calme.
« Oui, c'est cela, sire Takumi. Je suis venue vous faire un rapport. »
Sur ces mots, Chloé s'agenouilla devant moi.
Hein ? Qu'est-ce que c'est ? J'ai un très, très mauvais pressentiment.
« Il a été décidé que nous, la race des dragons, deviendrions tous sans exception vos vassaux, sire Takumi. Désormais, en tant que roi des dragons, nous vous prions de nous guider. »
C'était si énorme que je restai planté là, sans voix.
Je jetai un coup d'œil à Leia : avec une tête qui disait « c'était évident », elle hochait la tête d'un air entendu.
Ma petite vie ordinaire s'effondrait avec fracas.
Et ainsi, la légende commença.
