« Vous êtes le maître de la Sainte de l'Épée, dame Alice : le Grand Saint de l'Épée, sire Takumi, n'est-ce pas ? »
« Hein ? Non, tu dois faire erreur sur la personne. »
À mes pieds, dans l'herbe haute, une jeune fille encore un peu enfantine était agenouillée.
Je salais de la viande devant ma grotte, en prévision de l'hiver qui approchait.
De longs cheveux noirs, des yeux légèrement en amande. Quinze ou seize ans, peut-être. Dans son dos, une épée presque aussi grande qu'elle. Si je me souvenais bien, c'était une épée de l'Orient, qu'on appelait « katana ». Ses vêtements venaient eux aussi de l'Orient : un kimono blanc orné de pivoines rouges.
Je le compris au premier coup d'œil.
Cette fille était infiniment plus forte que moi.
« Je n'ai rien d'un Grand Saint de l'Épée, ce serait bien trop pompeux. Je ne suis qu'un vieux bonhomme qui a pris sa retraite depuis longtemps et qui vit seul dans la montagne. »
« Hahaha, vous plaisantez. Sire Takumi a même un sens de l'humour hors du commun. »
Je ne plaisante pas du tout, pourtant.
C'est vrai qu'autrefois, j'ai manié l'épée en tant qu'aventurier. Mais j'ai quitté la guilde des aventuriers il y a déjà dix ans. Loin d'être un Saint de l'Épée, j'étais de rang D, l'avant-dernier niveau d'aventurier, et on me traitait toujours comme le boulet du groupe.
Quand on m'a signifié que je n'étais plus à la hauteur et qu'on m'a chassé du groupe, j'ai pris ma retraite d'aventurier, et depuis, je vis tranquillement dans la montagne.
« Le sire Takumi dont tu parles, c'est sans doute quelqu'un d'autre qui porte le même nom. Pas de chance. »
« Impossible, cela ne se peut pas. Il n'existe au monde qu'un seul aventurier nommé Takumi : vous. »
« Heiiin ? »
Un drôle de son m'échappa malgré moi.
« Tu plaisantes, là ? Ce n'est pas un nom si courant, mais il y en avait bien quelques-uns qui s'appelaient comme moi. »
La guilde tient un classement des aventuriers. On y trouve le nom et le rang de tous ses membres, et si je me souviens bien, il y avait deux autres Takumi.
« Tous les Takumi autres que vous ont changé de nom. Et désormais, la loi mondiale des guildes interdit pour toujours de donner ce nom. À tout jamais, il n'y aura donc qu'un seul sire Takumi : vous. »
« Hein, c'est quoi ce truc ? Ça fait peur. »
Je ne comprenais pas ce que racontait cette fille.
« Comment on en est arrivé là ? Depuis quand il existe, cette loi ? »
La jeune fille pencha la tête, l'air un peu surprise.
« Depuis toujours. Nul ne doit porter le même nom que celui qui occupe la première place du classement des aventuriers. C'est une loi qui date de plus de cent ans. »
Maintenant qu'elle le disait, il me semblait bien qu'une telle loi existait.
Mais la première place du classement des aventuriers n'avait pas changé une seule fois depuis cent ans.
« Le Grand Sage Nurhachi n'est plus premier ? Non, plus important : si mon nom est concerné, ça veut dire que… »
« Oui. Le seigneur Nurhachi a chuté à la troisième place. Aujourd'hui, la première place du classement revient, et de très loin, à sire Takumi. »
Bam. Le choc me frappa comme un coup de marteau sur la tête.
Je n'arrivais plus à accepter la réalité.
« N-non, non, non, c'est absurde. J'ai pris ma retraite il y a dix ans. À l'époque, j'étais aux alentours de la cinq-centième place, et encore, grâce à mes compagnons ; depuis, je n'ai rien fait du tout. »
« Allons, allons, vous êtes trop modeste. Je connais tous vos exploits, sire Takumi. »
Moi, je n'en connais aucun. Je me souviens seulement d'avoir chassé du petit gibier et cultivé un potager dans la montagne.
« La conquête de la Grande Caverne d'Alefend. L'extermination du Dragon Ancestral. La reconquête de la capitale royale de Gabel. On dit que vos exploits, sire Takumi, sont les plus grands de l'histoire de l'humanité, passée, présente et à venir. »
« Mais j'en sais rien du tout ! J'étais dans la montagne pendant tout ce temps ! Je vivais tranquillement, c'est tout ! »
Je m'étais mis à crier sans le vouloir.
« Ne pas vous vanter de vos propres exploits… vous êtes vraiment un homme admirable, sire Takumi. »
Peine perdue. Quoi que je dise, ça ne passait pas.
J'essayai de l'interroger sous un autre angle.
« Dis, tout ça, on considère que je l'ai fait tout seul ? »
« Non. Selon les registres de la guilde des aventuriers, vous formiez un groupe à deux avec dame Alice. Cela dit, dame Alice m'a confié que c'était comme si sire Takumi avait tout accompli seul. »
« Attends une seconde. Alice… cette Alice-là ? »
C'est vrai qu'au tout début, elle avait dit : « le maître de la Sainte de l'Épée, dame Alice : le Grand Saint de l'Épée, sire Takumi ».
Je me souvins d'avoir recueilli une petite fille dans un donjon, il y a dix ans, avant de prendre ma retraite d'aventurier.
Peut-être avait-elle vécu dans le donjon depuis sa naissance : la petite était devenue comme un animal sauvage. Je me souviens de lui avoir appris à parler, à tenir des baguettes. Le nom d'Alice, c'est moi qui le lui avais donné, un peu au hasard.
Elle n'avait rien d'une disciple.
Je n'étais que son tuteur.
« Oui. Il n'existe, elle aussi, qu'une seule Alice. Elle était déjà première du classement avant que vous ne le deveniez, sire Takumi. »
Ma tête tournait en tous sens ; elle allait exploser d'un instant à l'autre.
Cette Alice-là était devenue Sainte de l'Épée et enchaînait les quêtes légendaires. Et en plus, elle racontait que c'était comme si j'avais tout accompli seul.
« J'ai à peu près saisi. Et donc, tu es venue pour quoi faire ? »
La main sur le front, je parvins tant bien que mal à le demander.
Plus tard, je descendrais de la montagne pour aller dire la vérité à la guilde des aventuriers.
La première place du classement, c'était un fardeau bien trop lourd pour moi.
« Ah ! Pardonnez-moi de ne pas m'être présentée plus tôt. Je suis Leia, la première disciple de la Sainte de l'Épée, dame Alice. »
La disciple d'Alice. Si l'on part du principe qu'Alice est ma disciple, ça fait d'elle la disciple de ma disciple.
J'eus un très, très mauvais pressentiment.
« Dame Alice est la Sainte de l'Épée la plus forte de l'humanité, mais elle m'a dit qu'elle n'était pas très douée pour enseigner. »
L-la plus forte de l'humanité, Alice ?
« C'est pourquoi je suis accourue solliciter l'enseignement de sire Takumi, le Grand Saint de l'Épée, que l'on dit le plus fort de l'univers. »
Moi, le plus fort de l'univers ?
Hé, je suis on ne peut plus humain, moi.
Je ne savais même pas par où commencer. En tout cas, c'était typiquement le genre de chose qu'il fallait absolument refuser.
Quand j'avais pris ma retraite d'aventurier, j'avais décidé de vivre seul pour toujours. Seul dans la montagne, même moi, qui n'avais aucun pouvoir, je pouvais vivre sans causer d'ennuis à personne. En dehors de cette nature, je ne voulais plus avoir affaire à qui que ce soit.
« Euh, heu… Leia. »
« Oui, Grand Maître. »
Arrête, ne me regarde pas avec ces yeux qui brillent.
Et ne m'appelle pas « Grand Maître ».
« Je n'ai plus l'intention de prendre de disciples. J'ai décidé de passer ma vie seul et… Hein ? Quoi ? Leia, qu'est-ce que tu fais avec ce poignard… »
Sans que je m'en rende compte, Leia avait pointé un poignard contre son propre ventre.
« Si vous refusiez de me prendre pour disciple, j'étais venue prête à mettre fin à mes jours. Sire Takumi, je vous en prie, réfléchissez sérieusement avant de me répondre. »
Ah, c'est foutu. C'est le genre qui n'écoute rien, quoi qu'on lui dise.
Je suis coincé.
« Leia. »
« Oui, Grand Maître. »
« Je t'accepte comme disciple. »
« Merci infiniment, Grand Maître ! »
Leia, qui était restée agenouillée tout ce temps, bondit sur moi, folle de joie. Elle devait être vraiment heureuse : elle me serra dans ses bras de toutes ses forces.
Ah, là, ça sent mauvais.
Mon corps se mit à hurler de partout, et ma conscience s'éloigna de plus en plus.
« Hein ? Grand Maître, Grand Maître, qu'est-ce qui vous arrive ? »
Tout mou dans les bras de ma disciple, je perdis connaissance.
Cette histoire n'est pas celle d'un homme qui devient vraiment le plus fort de l'univers, ni rien de ce genre.
C'est simplement, simplement, la tragédie d'un homme entraîné par des êtres surhumains et sans cesse pris pour ce qu'il n'est pas, ou plutôt…
sa comédie.
