Il paraît que la vie est un C (Choix) entre B (Birth, la naissance) et D (Death, la mort).
C'est bien vrai. Mon choix d'entrer ici, c'était un C comme Catastrophe.
« Ah, Employé Jeong. Votre passage au Bureau des RH s'est bien passé ? »
À l'instant où j'étais sorti du Bureau des RH, j'avais filé droit dans l'ascenseur.
J'étais revenu au bureau vidé de la moindre once d'énergie, pour me retrouver sous les sept regards du Chef de section Myeon.
Je n'avais qu'une seule réponse possible à lui donner.
« ... Oui. Finalement, je crois que je ne vais pas démissionner. »
« Oh ? Il s'est passé quelque chose ? »
« Il semblerait que l'hôpital se soit trompé. Ils disent que ce n'est pas si grave. »
Ce devait être la bonne réponse, parce que le Chef de section Myeon n'a pas insisté au sujet de l'appel.
Peut-être qu'ils manquaient simplement de personnel, ici.
« Quel soulagement, vraiment, quel soulagement. Nous venions tout juste d'embaucher : un nouvel employé qui démissionne dès le premier jour, cela aurait été bien regrettable. »
J'aurais juré que son cinquième visage venait de se pourlécher les babines, mais ce devait être mon imagination.
Quand j'ai répondu par un sourire gêné, le Chef de section Myeon s'est approché et m'a tapoté l'épaule.
« Vous avez reçu un sacré choc aujourd'hui, alors arrêtons-nous là et rentrez chez vous. Les autres ne seront pas là avant un moment, je vous présenterai donc l'équipe demain matin. Vous commencerez à apprendre le métier pour de bon demain après-midi. »
« Rentrer... ? »
J'ai jeté un regard prudent autour de moi en laissant la phrase en suspens.
Par la porte ouverte du bureau, j'apercevais le couloir d'où je venais.
« Est-ce qu'il va y avoir... un autre problème ? »
« Ah, non, pas du tout. Vous pouvez partir tel quel. »
Le Chef de section Myeon hochait la tête, et il se retenait visiblement de rire.
Comme on regarde une nouvelle recrue qui patauge parce qu'elle ne connaît pas encore les usages.
J'ai décidé de ne pas demander à cette entité comment on quittait le travail.
Quand même : un endroit d'où l'on pouvait vraiment rentrer chez soi.
Dieu merci, je n'avais pas lâché que je voulais démissionner devant ce bébé monstre, au Bureau des RH.
Un seul mot de travers là-bas, et sa langue rouge se serait délectée de ma chair, et je ne serais jamais rentré chez moi.
« Je suis Jeong Haeil, le nouvel employé affecté à l'Équipe d'extraction 1. Je suis passé vous saluer et vous demander de bien vouloir me guider. »
Pas mal, comme présence d'esprit.
Passer pour un employé un peu trop zélé valait cent fois mieux que de perdre la vie.
Le bébé monstre avait rétorqué sèchement qu'il pouvait vérifier ça dans son propre bureau, et j'avais gardé mon sang-froid pour ressortir entier.
Un peu chaotique, d'accord, mais même le bébé monstre n'avait pas dévoré une recrue prête à travailler dur sous prétexte qu'elle était un peu pâle.
Et Lee Jihyun...
Laisse tomber. N'y pense pas. Avance.
Je me suis levé, j'ai rangé mes affaires dans mon sac aussi naturellement que possible et je me suis dirigé vers la porte du bureau.
« Alors, comme vous me l'avez dit, je vais rentrer pour aujourd'hui. »
Parmi ses sept visages, le Chef de section Myeon a choisi la bouche qui avait l'air la plus aimable et m'a souri.
« Bien sûr. Merci pour votre travail aujourd'hui, Employé Jeong. »
Je me suis incliné et je me suis dirigé vers la sortie de secours, au bout du couloir.
Je ne sais pas pourquoi, mais je n'avais aucune envie de reprendre l'ascenseur qui m'avait mené au Bureau des RH.
Ç'avait été une journée remplie d'absurdités, mais j'avais au moins survécu à un jour.
D'abord, sortir de l'entreprise.
Rentrer chez moi et me reposer.
C'est avec cette seule pensée en tête que j'ai ouvert la porte.
Clic.
Aussitôt, un air froid s'est engouffré.
Ce qui s'étendait devant moi était... malheureusement, ma chambre.
Un petit studio, mais bien rangé. La literie et les vêtements toujours soigneusement en ordre.
À part l'épaisse obscurité plaquée contre la fenêtre, c'était sans le moindre doute la pièce où je me trouvais le matin même.
Par précaution, j'ai refermé la porte avec soin.
Puis je l'ai rouverte.
Toujours ma chambre.
Fermée. Rouverte.
Toujours ma chambre. Toujours ma chambre. Toujours ma chambre.
Je suis resté un moment à fixer la scène, comme si on l'avait cousue là avec une aiguille.
Sur le meuble à chaussures près de l'entrée, le roman que j'avais laissé à moitié lu la veille était posé bien à plat, ouvert face contre le bois. Dans l'aquarium, le poisson rouge ouvrait la bouche, comme toujours.
On m'avait dit qu'on viendrait me chercher pour mon premier jour, alors ça, je pouvais l'accepter.
Mais est-ce qu'on pouvait vraiment appeler ça rentrer du travail ?
Je peux sortir ? Vraiment ? Non...
Ça ressemblait à de la malveillance institutionnelle. À de la moquerie institutionnelle.
Démissionner ? Rentrer chez soi ? Est-ce qu'on pouvait seulement quitter ce bâtiment, pour commencer ?
Je ne pouvais pas partir.
J'ai refermé la porte et j'ai pressé le dos de ma main contre mon front.
Mon front était tiède. Ma main, glacée.
Est-ce que je suis vraiment en train de perdre la tête ?
« Employé Jeong. »
J'ai sursauté et je me suis retourné d'un coup.
Le Chef de section Myeon se tenait à quelques pas derrière moi : il m'avait suivi à un moment ou à un autre.
Ses sept visages arboraient une expression satisfaite, comme s'ils voyaient enfin quelque chose qu'ils attendaient depuis longtemps.
L'un souriait, l'un se renfrognait, l'un bâillait.
Et celui qui avait l'expression la plus innocente de tous a parlé avec douceur.
« Vous êtes un talent auquel nous tenons, alors j'ai fait une demande spéciale pour vous aider à donner le meilleur de vous-même. Vous n'aurez plus à vous soucier des trajets. »
Le Chef de section Myeon a fait remonter un visage serein, a souri encore une fois, puis a tourné les talons d'un pas net pour regagner le bureau.
En tant qu'adulte salarié, j'ai dû l'admettre.
J'étais déjà chez moi.
D'une manière qui rendait toute fuite impossible.
***
Un nouveau matin.
Un réveil tranquille, sans soleil, sans alarme.
J'ai rejeté les couvertures et j'ai posé les pieds par terre.
Quitter la chaleur du lit n'avait jamais été facile, mais aujourd'hui, c'était difficile pour une tout autre raison.
Malgré tout, je me suis forcé à me lever, j'ai ouvert le placard de la cuisine et j'ai attrapé le paquet de céréales que j'avais laissé là deux jours plus tôt.
Le lait paraissait assez vieux pour que je ne me souvienne plus de quand je l'avais acheté, mais il sentait bon.
« ... Hah. »
J'ai levé la cuillère et j'ai mis les céréales dans ma bouche.
Crac, crac. Une sensation normale.
Sucré, croustillant, qui accrochait un peu la gorge.
Les bruits d'un endroit où quelqu'un vivait.
Les vestiges d'un quotidien qui ne s'était pas effondré.
Moi non plus, je ne m'étais pas effondré.
Je m'étais réveillé normalement, je mangeais des céréales, et j'allais bientôt partir au travail. J'encaisserais tout ce que l'organisation me jetterait à la figure et j'en tirerais quelque chose.
Ding.
Une notification est apparue sur l'écran noir de mon téléphone.
L'une annonçait un virement de trois millions de wons sur mon compte à la Simin Bank : une prime de bienvenue et une aide à l'activité.
Une autre m'informait que des points avaient été crédités sur l'appli de la boutique de l'entreprise, que je ne me souvenais même pas d'avoir installée.
Mais argent ou points, où et comment étais-je censé les dépenser ?
« Allez, à la douche. »
J'ai forcé les mots à sortir, en imitant le Chef de section Myeon.
L'expérience me l'avait appris : quand on est seul, il faut au moins se parler à soi-même comme ça, sinon on ne tient pas.
J'ai ouvert la porte de la salle de bains, je me suis lavé le visage, je me suis brossé les dents et je me suis rincé sous une douche rapide.
Dans le miroir, mon visage était plus pâle que la veille, mes cernes plus creusés.
« Ça va. »
Même en le disant, ma voix tremblait quelque part.
J'ai fini de m'essuyer le visage avec une serviette et j'ai enfilé une chemise par-dessus mon pantalon.
Puis, sans réfléchir, j'ai écarté le rideau.
Mes poumons se sont remplis d'eau glacée.
J'avais oublié.
Derrière la fenêtre, c'était la même obscurité vide.
Pas de lumière, pas de bruit, pas de contours. Le néant.
Pas la nuit. Pas les ténèbres. Quelque chose qui n'existait pas.
Tout avait été raclé jusqu'à disparaître : l'extérieur du monde.
Lentement, avec beaucoup de précaution, j'ai refermé le rideau.
Comme il n'y avait personne, le bout de mes doigts tremblait tout son soûl.
La tentative de déni du jour avait échoué.
Ma chambre derrière la porte de l'entreprise. Rien derrière la fenêtre.
Ce monde me le faisait savoir haut et clair : il ne m'offrait aucun choix.
Puis mon regard est tombé sur le badge d'employé posé bien droit sur le bureau, à côté de mes vêtements de travail, comme si quelqu'un l'avait placé là.
Je l'avais laissé comme ça ?
[Employé Jeong Haeil]
[Sapilgwijeong Ltd. | Équipe d'extraction 1]
J'ai ramassé le badge sans un bruit.
Mon service et mon nom s'étalaient sous mes yeux, nets comme une épitaphe.
« Sapilgwijeong... Ltd. »
J'ai pincé les lèvres et je l'ai marmonné pour moi-même, comme si je me lavais le cerveau.
J'ai fait un pas vers la porte d'entrée.
S'il n'y avait vraiment nulle part où fuir, ni le temps de fuir, alors je n'avais pas d'autre choix que d'y aller.
J'ai tourné la poignée sans bruit.
Clic.
Quand j'ai ouvert la porte, la lumière des néons de l'entreprise m'a inondé le visage.
La légère odeur de poussière, le parfum du produit d'entretien répandu le long du couloir, et l'air froid et bien ordonné des bureaux.
Derrière la porte que j'avais refermée la veille au soir, le couloir de l'entreprise m'attendait, comme prévu.
J'ai franchi le seuil d'un seul pas.
À cet instant, comme si ce monde n'avait attendu que moi, les néons se sont allumés un à un.
Clic, clic, clic. L'électricité bourdonnait tandis que les lumières dévalaient le couloir en cascade, comme un accueil courtois qui m'ouvrait le passage.
Est-ce que je m'étais déjà adapté à cette entreprise grotesque ? Ou est-ce que j'avais régressé ?
Ou peut-être que cette distinction elle-même devait disparaître avant qu'on puisse dire qu'on s'était « adapté ».
J'ai marché tout droit jusqu'à la porte du bureau de l'Équipe d'extraction 1.
La poignée était tiède, comme si quelqu'un venait de la tenir.
La porte s'est ouverte en douceur sur le même bureau que la veille.
Le Chef de section Myeon était déjà à son poste, en train d'écrire quelque chose.
L'un de ses sept visages s'est tourné vers moi et a lentement retroussé les coins de sa bouche.
« Bonjour, Monsieur Haeil. »
J'ai mis mon masque plus naturellement que la veille et j'ai répondu.
« Bonjour, Chef de section Myeon. »
Je me suis incliné et je suis allé à mon bureau.
C'était parti.
Un quotidien que je n'avais jamais choisi.
Mais une vie de bureau qui ne me laissait plus d'autre option.
En faisant des efforts, peut-être que je pourrais tenir un jour de plus.
« Justement, le Chef adjoint Son vient de partir à la kitchenette. Il avait l'air tout excité à l'idée d'avoir une nouvelle recrue. Patientez un instant, je vous présenterai dès qu'il sera de retour. »
« Oui. Entendu. »
J'ai posé mon sac à ma place et j'ai calmé ma respiration en silence.
Pile au bon moment, j'ai entendu quelqu'un sortir de la kitchenette.
Clac.
Le premier pas était lourd et appuyé.
Clac.
Clac.
Clac.
Les pas sans hâte se sont tus, et au moment où la porte du bureau s'ouvrait, j'ai naturellement levé les yeux.
Et je l'ai vu.
Un homme solidement bâti.
Il portait un costume noir sans fantaisie et une cravate rouge toute simple.
Des plis de pantalon repassés juste ce qu'il faut, des chaussures légèrement cirées, une tasse à la main.
L'image même de l'employé de bureau.
À une exception près : la tête posée sur ses épaules.
« Chef adjoint Son, par ici. Voici l'Employé Jeong Haeil. Présentez-vous donc. »
Le Chef adjoint Son. Son Daeri, en coréen.
Sauf qu'il manquait une syllabe. C'était Son Daegari, la « tête de main ».
Sa tête était, au sens littéral, une main.
Plus précisément, un poing énorme.
Une main gigantesque à la peau pâle, serrée comme le poing massif d'un boxeur, trônait sur ses épaules, sans cou.
Pas d'oreilles, pas d'yeux, pas de nez : seulement cinq doigts repliés qui s'élevaient comme une couronne tordue.
Cette main a bougé. Lentement, délibérément.
Le pouce et l'index se sont écartés, puis se sont rejoints.
Le majeur s'est déplié, puis s'est recourbé.
Comme une poignée de main. Comme une révérence. Ou comme le geste de saisir quelqu'un juste avant de lui broyer la vie.
« Ah, alors c'est toi, le petit nouveau ? »
Les poils de ma nuque se sont dressés d'un coup.
Le son venait de sa tête.
Non, il ne venait de nulle part.
C'était un son projeté directement dans mon crâne.
Cette onde sonore n'était pas entrée par mes oreilles. C'était une voix qui se faufilait quelque part entre mon conduit auditif et mon cerveau, qui appuyait, puis qui éclatait.
À chaque syllabe, les doigts du poing serré tressaillaient, à la place des lèvres.
« Eh, enfin une nouvelle recrue. Appelle-moi Chef adjoint Son. Content de bosser avec toi. »
Il s'est approché, et le poing posé sur ses épaules s'est lentement déplié.
Comme pour offrir une poignée de main. Poliment.
Il n'avait pas tendu la main.
C'était sa tête massive tout entière qui était pointée vers moi.
« On se serre la main ? »
J'ai effacé la stupeur de mon visage et j'ai tendu la main droite.
Parce que cette main plantée sur sa tête avait l'air de pouvoir se refermer en poing et me sauter au visage à tout moment.
« Oui, enchanté. Je suis Jeong Haeil. »
À l'instant où nos paumes se sont touchées, une vague de chair de poule m'a remonté le bras, tant la chaleur était inattendue.
Et ce qui a suivi, c'était une pression qui ne pouvait en aucun cas appartenir à un être humain.
Crrr.
Une douleur, comme une clé à molette en acier qui se refermait sur ma main entière.
La force qu'il mettait dans une simple poignée de main n'était pas calibrée sur les mêmes normes que la mienne.
« T'as les mains plus rugueuses que je pensais. Tu fais de la muscu ? »
Sans se douter de mon état, le Chef adjoint Son a éclaté d'un rire franc et m'a donné une claque dans le dos.
Paf !
Ça aussi, c'était sans doute censé être un petit encouragement.
Mais pour moi, l'impact suffisait à vider jusqu'à la dernière poche d'air de mes poumons.
« Keuh... ! »
Quelque chose a craqué.
Peut-être qu'aucun os ne s'était brisé.
Mais mon cerveau était déjà en train de baisser le rideau noir de la survie.
Croire que je pourrais tenir une journée entière ici, c'était de l'arrogance.
... Saletés de monstres.
La tête-poing géante du Chef adjoint Son, qui penchait d'un côté puis de l'autre, est la dernière chose que j'ai vue avant de m'effondrer.
