Secteur E, Zone industrielle 28.
Cela se produisit pendant une réunion des cadres des Loups de Sang, tenue dans une usine agroalimentaire désaffectée de la Smile Corporation.
Bang ! Bang, bang !
De violentes détonations retentirent à l'extérieur du bureau. À en juger par le son, il s'agissait de tirs d'énergie.
Que se passait-il, bon sang ?
Tandis que les cadres se crispaient tous en même temps, un bruit de pas précipités résonna un instant plus tard en direction du bureau.
La porte s'ouvrit à la volée sur un subordonné au visage livide.
« P-patron ! J'ai quelque chose à vous signaler ! »
« C'est quoi, tout ce raffut ? »
« Ludwig vient de revenir, et d'un coup, il est devenu fou : il tire partout et il saccage tout ! »
« Ludwig ? »
Ludwig faisait partie des membres d'élite envoyés s'occuper d'Aaron Stingray.
Comme il avait un faible pour le fusil à énergie, les coups de feu de tout à l'heure venaient très probablement de lui.
« Qu'est-ce qui lui prend, à ce salaud ? »
« J-je ne sais pas. Il n'arrête pas de hurler que si on veut survivre, il faut tous tuer le patron... »
Bang ! Ratatatata !
Une fusillade éclata derrière le subordonné qui faisait son rapport. Visiblement, d'autres avaient commencé à affronter Ludwig.
« C'est quoi, ce délire ? »
Ludwig s'était toujours distingué autant par sa force au combat que par sa loyauté.
Il n'avait pas la cervelle pour devenir cadre et on l'avait laissé sur le terrain, mais David avait même envisagé de le promouvoir si les circonstances le permettaient.
Et voilà que Ludwig revenait soudain au repaire et échangeait des coups de feu avec ses camarades du gang. C'était franchement difficile à croire.
Les cadres prirent la parole.
« Aaron Stingray. Ce salaud a peut-être fait quelque chose à Ludwig. »
« Donc l'opération a échoué ? Lamentable. Et ça se dit l'élite ? Se faire balader par un gosse de bourgeois... »
« Qu'est-ce qu'on fait, patron ? Je vais m'en occuper ? »
« Hum. »
David se caressa le menton.
L'opération d'enlèvement visant Aaron Stingray avait apparemment échoué. Il lui fallait une idée plus nette de la situation.
David demanda :
« Où on en est ? »
« À l'instant, on a appris que deux des plus jeunes gardes avaient été tués, et que cinq autres avaient pris des balles. On l'a touché quelques fois nous aussi, mais il ne tombe pas... »
Ludwig était un Adapté plutôt puissant.
Même à plusieurs contre un, des membres ordinaires auraient du mal à en venir à bout.
David fronça les sourcils.
Voyant son air féroce, le subordonné s'empressa d'ajouter :
« Ah, de toute façon, ne vous inquiétez pas pour Ludwig. On va s'en charger nous-mêmes. »
« ... Non. »
David se leva de son siège, un corps deux fois plus grand que celui d'un homme ordinaire.
« Je m'en occupe moi-même. »
« Patron, vous n'avez vraiment pas besoin de... »
L'un des cadres fit mine de le retenir, sans insister. Tous savaient que leur patron ne revenait jamais sur une parole donnée.
David avança sans un mot, les cadres sur ses talons.
Au bout d'un couloir aux modifications alambiquées, il atteignit l'entrée du repaire, où se déroulait une scène digne d'un champ de bataille.
Ludwig et les membres de bas rang se canardaient, chacun derrière son abri.
On en voyait quelques-uns effondrés, en sang.
Puis, quand David apparut, sa présence écrasante attira sur lui tous les regards.
Les subordonnés le dévisageaient comme s'ils voyaient arriver leur sauveur.
« Patron ! »
« Les cadres sont là aussi ! »
Un cadre rabroua durement les subordonnés.
« Bande d'incapables ! Vous trouvez normal que le patron soit obligé de descendre en personne à cause de vous ?! Hein ?! »
« P-pardon ! »
« Silence, tous. »
Sur ce seul ordre de David, tout le monde se tut. David tourna les yeux vers l'abri derrière lequel se cachait Ludwig.
Il était parfaitement dissimulé, pas un cheveu ne dépassait, mais David le voyait clairement.
C'était grâce au [Module d'imagerie à travers les murs Niv. 2] qu'il avait installé.
Ludwig haletait derrière son abri. Son corps était criblé de balles anti-Adaptés, le sang s'en écoulait à flots, et sous la peau arrachée apparaissait une ossature de métal.
Pour faire court, il était déjà presque mort.
« Ludwig. »
David prit la parole.
Il s'avança lentement vers la cachette de Ludwig et reprit :
« C'est quoi, ce chaos ? Pourquoi tu nous as trahis ? Tu n'étais pas ce genre de type. »
« F-ferme-la et crève ! »
Ratatatatatata !
Ludwig jaillit brusquement de son abri et vida son fusil à énergie sur David. Mais les tirs n'entamèrent pas sa peau d'un millimètre.
Au contact de sa peau, les projectiles perdaient toute leur force, se dispersaient dans l'air et disparaissaient.
« Putain ! Putaiiin ! »
« Alors tu as rencontré Aaron Stingray ? Qu'est-ce qu'il t'a dit, ce salaud ? »
« Rhaaaaaah ! »
Pris de panique, Ludwig déversa une nouvelle grêle de balles. Mais une fois encore, David n'en garda pas la moindre égratignure.
Clac, clac.
Le chargeur du fusil à énergie fut bientôt vide. Ludwig dégaina son pistolet de secours, visa le front de David et pressa la détente.
« Crève ! Je t'ai dit de crever ! »
Le résultat fut le même.
Même les balles de plomb n'avaient aucun effet sur David. Il encaissa les projectiles comme de simples chatouilles et arriva à hauteur du visage de Ludwig.
Il l'agrippa.
Son énorme main droite saisit Ludwig par les cheveux. Quand il leva le bras, le corps de Ludwig décolla du sol.
Ludwig se débattit pour échapper à sa poigne, en pure perte.
« Réponds. Qu'est-ce qu'Aaron Stingray t'a dit ? Où est-il maintenant ? »
« Merde... hahaha... »
À la question de David, Ludwig éclata d'un rire de dément. Pourtant, des larmes ruisselaient de ses deux yeux.
C'étaient les yeux d'un homme dévoré par la peur.
Puis Ludwig ouvrit la bouche.
« On est tous foutus... à cause de toi ! »
« Quoi ? »
« À cause de tes ordres débiles, on va tous crever de la main de ce salaud ! »
Avant que Ludwig ait pu finir sa phrase, David sentit soudain sa main droite s'alléger.
Boum.
Le corps de Ludwig s'effondra au sol.
Plus exactement, sa tête et son corps avaient été séparés.
Au même moment, une voix s'éleva.
« Te voilà enfin, Big David. Je me doutais qu'un type comme toi réagirait en personne à un tel vacarme. »
Une belle voix, inconnue.
Une silhouette sombre approchait avec grâce. Glissant presque sur le sol, l'homme s'arrêta juste avant la mare de sang laissée par le cadavre de Ludwig.
Ses cheveux noirs étaient plaqués en arrière.
Des yeux dorés et perçants détaillèrent David de haut en bas. Puis il ricana et marmonna :
« Hmph. Je dois lever la tête encore plus que prévu. Tu es vraiment plus grand en vrai. »
« Espèce de... ! »
Aaron Stingray.
Au moment où David fronçait les sourcils, prêt à prononcer le nom de l'homme, une énorme explosion retentit derrière lui, accompagnée d'une chaleur intense.
Quand il se retourna, un gigantesque brasier faisait rage.
Un incendie d'origine inconnue commençait à engloutir tout le repaire.
Les membres des Loups de Sang, sur le point de perdre leur base en un instant, furent pris de panique.
« A-au feu ! »
« Pourquoi il y a le feu d'un coup ?! »
« Éteignez-le, vite ! »
Aaron murmura à leur intention :
« Que tout le monde s'arrête. Si vous tenez à la vie. »
Un froid glacial imprégnait sa voix.
Il avait parlé bas, et pourtant tous l'avaient clairement entendu.
Cette présence écrasante les poussa tous, malgré eux, à tourner la tête vers lui.
Mais ce ne fut qu'un instant : un tel avertissement ne pouvait pas atteindre des voyous dont le sang avait déjà bouilli.
« Qu'est-ce qu'il raconte, ce salaud ?! »
« C'est forcément lui le coupable ! »
Les membres du gang saisirent aussitôt leurs armes.
Cependant...
« Vraiment. Vous ne tenez pas à la vie, alors. »
Une phrase qui sembla figer l'air.
À cet instant, les cinq qui avaient porté la main à leurs armes les premiers virent leur tête tomber au sol avec un bruit sourd.
Exactement de la même façon que Ludwig.
Aaron fit jouer les doigts de sa main gantée et haussa les épaules.
« ... Comme prévu, c'est difficile à contrôler. Dans mon état, c'est sans doute la limite. »
« M-mais qu'est-ce que c'est que ça... ?! »
Un phénomène incompréhensible.
Mais il ne faisait aucun doute que l'auteur du massacre était Aaron.
Un cadre des Loups de Sang, incapable de contenir sa rage, se rua sur lui.
« Espèce... espèce de malade !! »
Ce fut un emportement inutile.
Ce cadre-là aussi eut la tête séparée du corps en un instant, comme les cinq avant lui.
Boum. Son corps tomba au sol et forma une mare de sang.
Alors seulement, les membres du gang commencèrent à saisir la situation et se figèrent sur place.
Seul David ne montra aucune peur de la mort et tenta de contre-attaquer.
« Hrrgh ! »
David lança son poing, profitant du bref instant où le regard d'Aaron se détournait.
Vrooom !
Son bras massif, épais comme une colonne, fondit sur Aaron comme un boulet de canon.
Avec les divers modules de renforcement physique qu'il avait installés, sa force suffisait à briser un Adapté moyen d'un seul coup.
Pourtant, juste avant d'atteindre Aaron, le poing de David s'arrêta net en l'air.
Comme arrêté par un mur invisible.
« ... ?! »
Big David, qui perdait rarement son sang-froid, était visiblement sous le choc.
Aaron demanda d'un ton moqueur :
« Qu'est-ce que ça te fait, Big David ? De perdre tes précieux subordonnés comme ça ? Non, ne réponds pas. Je ne t'ai pas posé la question parce que j'avais envie d'entendre ta voix désagréable. »
« Espèce de... ! Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça... ! »
Fwish.
Aaron fit une légère pichenette du doigt, et la tête d'un autre membre du gang s'envola.
Le visage de David se décomposa d'horreur.
« ... ! »
« Je t'ai dit de ne pas répondre. Je te croyais plutôt malin, pour un insecte, mais peut-être pas ? »
Alors seulement, David comprit.
Ce que Ludwig avait voulu dire tout à l'heure.
« On est tous foutus... à cause de toi ! »
C'était exactement ça.
Ils s'en étaient pris à la mauvaise personne.
Ils s'étaient laissé appâter par la rumeur sans fondement selon laquelle Aaron Stingray souffrait d'une maladie incurable.
Et ils s'étaient bercés de l'illusion d'être devenus bien plus forts grâce aux modules reçus de ce type, Shade.
L'Aaron qui se tenait devant eux n'était pas quelqu'un qu'ils pouvaient vaincre.
Du moins, pas en combat frontal.
David devait prendre une décision sur-le-champ.
« J-je me rends ! »
Il avait crié.
À ce rythme, ils allaient être anéantis.
Prononcer de tels mots devant un fichu bourgeois issu d'une famille de corporation lui tordait les tripes, mais il n'avait pas le choix.
« Je ne sais pas ce qu'on vous a fait, mais pardonnez-nous, je vous en prie. Nous nous rendons sans conditions. »
« Tu ne sais pas ce que vous m'avez fait... c'est bien ce que tu dis ? »
Aaron eut un rire méprisant, comme devant une absurdité.
David serra les dents.
Bien sûr, dire une chose pareille après lui avoir envoyé des assassins était un mensonge éhonté.
Mais il n'avait pas d'autre option.
« Désolé de vous avoir envoyé des assassins ! » : ça ne marcherait pas, c'était impossible.
Le seul moyen était de faire croire que ses hommes de main avaient agi de leur propre chef.
« J'en assumerai la responsabilité d'une façon ou d'une autre... non, j'en assumerai la responsabilité. Je vous dédommagerai. Épargnez seulement nos vies, je vous en supplie. »
David ravala sa fierté et se mit à genoux.
Les autres subordonnés, humiliés eux aussi, n'eurent d'autre choix que de garder le silence.
Aaron demanda de nouveau :
« Un dédommagement ? »
« Oui. »
David se creusa désespérément la cervelle.
Que pouvait-il bien offrir au fils aîné d'une entreprise qui manipulait cette ville à sa guise ?
De l'argent ? Des modules ? De la technologie ? Des hommes ?
Rien de tout ça.
La seule carte qu'ils avaient en main, c'était...
« Nous vous donnerons les informations en notre possession. Le genre qu'un service de renseignement d'entreprise ordinaire serait incapable d'obtenir. »
Le but ultime des Loups de Sang était de détruire les corporations.
En prévision du jour qui viendrait forcément, ils avaient rassemblé des informations que les corporations répugneraient à rendre publiques... autrement dit, leurs points faibles.
S'il s'agissait des points faibles des concurrents et partenaires du groupe Stingray, comme « Militech », « Roman Corporation » ou « Purity Service », Aaron montrerait sûrement un peu d'intérêt.
Bien sûr, il était possible que Stingray détienne déjà ces informations, mais c'était un pari où il n'avait rien à perdre, alors il avait tenté le coup.
Et heureusement, le visage d'Aaron s'éclaira un peu.
« Je vois. C'est ce genre d'informations. »
Ils étaient en vie, pour l'instant.
Ils avaient, semblait-il, surmonté le moment critique. Ravaler leur fierté leur avait sauvé la vie.
Mais peut-être était-ce parce que la tension était retombée ?
David sentit soudain son corps pencher sans qu'il s'en rende compte. Non, pas seulement pencher : il tombait.
Boum.
Sa tête heurta quelque chose.
Son regard se tourna dans une direction où il n'aurait jamais dû se tourner.
... Il vit son propre corps, sans tête.
'Qu'est-ce qui se passe... ?'
Avant même qu'il ait pu comprendre la scène, les ténèbres engloutirent sa vision. Et tandis que sa conscience s'éloignait...
« Des informations de ruelle comme les tiennes. »
La voix d'Aaron résonna.
« Tu crois vraiment que je ne les connais pas déjà ? »
***
Avec la mort de David, la situation fut rapidement réglée.
Certains voyous s'enfuirent, terrifiés, après avoir vu leur patron tomber sans opposer de résistance ; d'autres, incapables de maîtriser leur rage, chargèrent à nouveau.
Bien entendu, ces derniers, je les tuai sans exception.
'C'est fini, maintenant ?'
Dès que j'estimai que tout était réglé, je désactivai aussitôt le module [Araignée des Nuages]. Au même moment, les gants de cuir disparurent de mes mains sans laisser de trace.
'C'est moi qui l'ai utilisé, mais il est complètement abusé.'
Module arcanique [Araignée des Nuages].
Les modules arcaniques sont des modules spéciaux fabriqués à partir de l'essence extraite des monstres qui règnent hors de la ville, communément appelés [Arcanes]. On pourrait parler d'équipement unique.
Et parmi eux, celui que je venais d'utiliser, [Araignée des Nuages], était pratiquement l'identité même d'Aaron Stingray.
Il manipulait des fils si fins qu'ils en étaient presque invisibles, et les contrôlait librement : tantôt comme des lames, tantôt comme des cordes.
'Dans l'original, le protagoniste s'est fait complètement laminer par ce truc.'
J'avais pourtant baissé la puissance pour éviter que mon état ne se dégrade, et il en montrait encore autant. À part sa maladie incurable, Aaron était vraiment un personnage abusé.
'... Je l'admirerai plus tard.'
Peut-être à cause du contrecoup de l'[Araignée des Nuages], je sentais mon état s'effondrer de seconde en seconde. Je ne tiendrais sans doute pas longtemps.
J'engloutis tous les antidouleurs qui me restaient, puis donnai un ordre à quelqu'un qui se cachait un peu plus loin.
« Fouille. »
« H-hein ? »
« Ne m'oblige pas à le répéter. »
« C-compris ! »
Un membre anonyme des Loups de Sang se mit en hâte à fouiller les cadavres de David et des cadres.
Tout à l'heure, j'avais épargné celui qui avait l'air le plus faible, précisément pour ce moment.
Pas question de toucher ces corps répugnants de mes propres mains.
Pendant qu'il récupérait les modules encore utilisables sur les cadavres les moins abîmés, je contactai séparément Maria et Miyu.
À Maria, j'envoyai un message lui ordonnant de nettoyer les lieux.
À Miyu, un message disant que j'avais récupéré l'ampoule de Pandore et qu'elle devait préparer l'opération.
Quand tout fut à peu près réglé, un nouveau message système me boucha soudain la vue.
[Succès débloqué]
[Vous avez éliminé le chef des Loups de Sang, « Big David ».]
[Points de succès : +100]
