« Attends. »
Quand je lui coupai la parole, Lee Jin-woo tressaillit et se tut.
« Vectoriel ? Qu'est-ce que c'est ? »
« Hein ? Un vecteur, c'est... une grandeur physique qui représente une direction et une intensité... »
« Non... laisse tomber la définition... dis-moi juste ce qu'on peut faire avec cette capacité. Résumé en trois lignes. Exécution. »
« Oui ! Résumé en trois lignes ! Un ! Ils peuvent renvoyer des balles d'où elles viennent ! Deux ! Ils peuvent arrêter des objets en pleine chute ! Trois ! Ils peuvent envoyer valser un adversaire d'un simple geste ! »
Lee Jin-woo avait débité tout ça comme s'il rappait.
Dans ma tête, je rassemblai tous les mots qu'il venait de déverser en un seul terme.
« Bref, c'est de la "Psychokinésie". »
« Oui ! C'est exact ! Pour être un peu plus précis, il s'agit d'agir directement sur la motilité moléculaire sans passer par un milieu... »
Comme son explication menaçait de s'éterniser de nouveau, je levai la main pour l'arrêter.
'C'est ce qu'on appelle une déformation professionnelle... ?'
« Ça suffit. Une dernière question, le nouveau. »
« ... ? »
« C'était quoi, le profil du gamin que je tiens ? »
« Sujet d'expérience 01, Chae Yul ! 10 ans ! Sa capacité est Absorption et libération d'énergie, rang A ! Il a été admis il y a deux ans, c'est lui qui a passé le plus de temps au laboratoire parmi les sujets actuels. »
... Deux ans.
Ces quelques mots me transpercèrent le cœur.
Le corps de l'enfant que j'avais vu tout à l'heure.
Un petit corps couvert de cicatrices, sans un seul morceau de peau intact.
Tout cela témoignait terriblement du poids de ces deux années.
Avec Chae Yul, les enfants étaient six en tout.
Les enfants les plus forts du monde, et pourtant les plus malheureux, qui porteraient la tragédie du roman original, [Le Chasseur de classe SSS dans les Cendres].
... Et les enfants que je devais protéger à partir de maintenant.
Ce monde était un endroit cruel, où les Portails et les monstres faisaient partie du quotidien.
Les « Éveillés » étaient classés de la classe F à la classe S selon leur puissance, et passaient leur vie à se battre désespérément contre les monstres.
D'après l'univers du roman original, dans un monde où il suffisait d'être de classe C pour bénéficier d'un traitement de faveur... ces petits enfants possédaient tous un potentiel de rang B ou plus.
Mais ce n'était pas une bénédiction ; c'était plutôt une malédiction.
Car leur puissance faisait d'eux les « ingrédients » les plus convoités du monde.
En plus, ma connaissance du roman original, ma seule arme pour les protéger, n'était pas parfaite.
Je me souvenais clairement de Chae Yul, de Lee Se-ah et des jumeaux, mais des noms comme Park Su-ho ou Kim Si-hyuk ne me disaient rien. Il y avait trop de variables que j'ignorais.
Un immense sentiment d'impuissance me submergea un instant.
'Est-ce que je peux... vraiment y arriver ?'
'Moi, qui n'étais qu'un simple éducateur de maternelle, je peux protéger tous ces enfants et changer l'histoire originale ?'
Cependant.
'... Ce n'est pas le moment de flancher.'
Je relevai la tête et regardai à travers la vitre.
Les petits enfants étaient blottis les uns contre les autres, sans vie, privés de tout espoir.
Les visages radieux des enfants de la classe Soleil, qui accouraient vers moi en criant « Monsieur ! » pour me serrer dans leurs bras, me traversèrent l'esprit.
Au moment où ces enfants pleins de vie et d'énergie se superposèrent à ceux de l'autre côté de la vitre, un coin de mon cœur se serra.
Les enfants doivent être aimés et protégés sans condition, quelle que soit la situation.
C'est la responsabilité d'un adulte, et le devoir d'un éducateur.
Si je suis le seul adulte qui reste à ces enfants, alors je dois les protéger. Il n'y a pas d'autre solution.
Je raffermis ma résolution. Mon regard ne vacillait plus.
C'est à ce moment-là.
Bip... Bip...
Un son électronique aigu résonna dans toute la pièce. Ce devait être une alarme signalant une heure précise.
En l'entendant, les enfants se dirigèrent vers un côté du mur, le visage inexpressif, comme des animaux dressés depuis longtemps.
Quand ils se furent mis en rang, un panneau du mur coulissa sans un bruit, et des bras robotisés tenant des plateaux-repas surgirent un à un.
Splotch !
Quelque chose qu'on pouvait difficilement qualifier de nourriture humaine s'écrasa sur les plateaux.
Une masse grise non identifiée, qui semblait avoir été rationnée au gramme près. Ce n'était que la pâtée minimale nécessaire pour rester en vie, de quoi couper l'appétit rien qu'à la regarder.
Même devant ce repas, l'expression des enfants ne changea pas.
Ils n'étaient ni contents ni tristes. Ils s'assirent simplement par terre et prirent leur cuillère en silence.
Je serrai les poings.
Pour des enfants, le repas n'est pas seulement un moment pour se remplir l'estomac.
C'est un moment de partage : on bavarde avec ses amis, on se réjouit de manger quelque chose de bon, on se réchauffe les uns les autres.
Mais ici, les enfants étaient élevés comme du bétail, privés jusqu'à cette joie la plus élémentaire.
Je ne pouvais plus me contenter de regarder derrière la vitre.
Après un coup d'œil à Lee Jin-woo, je tournai les yeux vers la porte.
À mon signal, Lee Jin-woo manipula précipitamment le panneau, et la porte latérale en verre blindé s'ouvrit avec un déclic.
À l'instant où j'entrai avec Chae Yul dans les bras, les regards des enfants se braquèrent tous sur moi en même temps.
Puis ils se mirent à bouger dans un ordre parfait, comme si un prédateur venait d'apparaître.
La fillette aux cheveux bleu nuit cacha les plus petits derrière son dos, et le garçon aux cheveux bruns se cacha derrière elle.
Les jumeaux aux cheveux argentés se serrèrent l'un contre l'autre et se mirent à trembler légèrement.
J'eus l'impression d'être devenu du jour au lendemain le méchant d'un conte de fées.
Avant, j'avais des enfants qui se jetaient dans mes bras en criant « Monsieur ! » dès que j'ouvrais la porte, mais ici, je n'étais qu'un objet de terreur.
C'est alors que cela se produisit. Le garçon aux cheveux gris cendré, dans le coin le plus sombre de la pièce, Kim Si-hyuk, aperçut Chae Yul qui pendait mollement dans mes bras. Ses yeux lancèrent un éclair.
« ... ! »
Kim Si-hyuk se rua sur moi à une vitesse incroyable. Juste avant que sa main tendue ne m'atteigne...
Bzzt !
Dans un claquement sec d'étincelle électrique, le collier de métal noir autour du cou de Kim Si-hyuk lança un éclair bleu.
Boum !
Kim Si-hyuk n'eut même pas le temps de crier avant de s'effondrer sur le sol.
Pendant une seconde, mon esprit se vida.
Je déposai en hâte Chae Yul, que je tenais dans mes bras, et me précipitai aussitôt vers Kim Si-hyuk, à terre, en tombant à genoux.
« Ça va ? Réveille-toi ! »
Vérifier la conscience, vérifier la respiration, et... le pouls.
Ce que j'avais appris en cours de premiers secours me revint instantanément.
Sans hésiter, je collai l'oreille contre la petite poitrine de l'enfant.
Boum... boum...
Son corps tremblait légèrement mais, heureusement, il était conscient et sa respiration était normale.
Tandis que le soulagement m'envahissait, j'aperçus Lee Jin-woo, debout près de la porte, une petite télécommande à la main et le visage livide.
Ce n'est qu'à ce moment-là que je compris la situation.
« Qu'est-ce que tu fous, bordel !!! »
Devant mon rugissement involontaire, Lee Jin-woo tressaillit et bafouilla, au bord des larmes.
« L-le manuel dit qu'il faut protéger le Directeur... ! C-c'est un dispositif de contention pour neutraliser les capacités... alors en cas d'urgence, la fonction de neutralisation à distance... Je n'ai fait qu'appliquer le règlement ! »
'Espèce de malade ! Règlement ou pas, on électrocute un enfant ?'
« Ce manuel est bon pour la poubelle à partir d'aujourd'hui, alors ne t'avise plus jamais de t'en prendre aux gamins. »
Je détournai les yeux de Lee Jin-woo et m'apprêtais à examiner de nouveau l'état de Kim Si-hyuk.
Mais les autres enfants me barrèrent le passage tous en même temps, comme s'ils s'étaient concertés.
Même les petits jumeaux, qui pleuraient, se tenaient la main et me bloquaient le chemin, les yeux pleins de larmes.
« N... N'approchez pas ! »
Les yeux des enfants débordaient de méfiance. Dès que je croisai ces regards, je fus bien obligé de le comprendre.
M'approcher d'eux maintenant ne ferait que les terrifier davantage.
Je me mordis la lèvre et me tournai vers Lee Jin-woo.
« Le nouveau. »
« O-oui ! Directeur ! »
« Première mission. Va me cher... apport... Non, trouve de quoi manger que ces gamins puissent vraiment avaler. Une soupe ou un porridge, ce genre de truc. Et pas ces couvertures en guenilles : ramène aussi des couettes bien moelleuses. »
« Qu-quoi... ? »
Lee Jin-woo écarquilla les yeux, comme s'il voyait une créature qu'il n'avait jamais vue de sa vie.
'C'est trop brusque, finalement ? Mais... je ne peux pas reculer.'
J'affichai l'air le plus voyou possible et fis un pas vers lui.
« Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? C'est quoi, cette tête ? Tu as un problème ? »
« N-non, monsieur ! Directeur ! Ce n'est pas ça, c'est juste que vous me demandez tout à coup de préparer des repas et de la literie... »
« Et alors ? J'aurais dû t'annoncer : "Je vais maintenant donner un ordre, veuillez vous y préparer", avant de parler ? »
J'allais donner un coup de pied désinvolte dans le plateau de bouillie grise, juste à côté de moi, mais... je me contentai de le pousser du bout du pied.
« Ça... c'est un repas ? Mes jou... ets qui mangent ce genre de truc et dorment sur ce sol dur... Ça te paraît normal ? »
« N-non, monsieur ! Bien sûr que c'est anormal ! »
Lee Jin-woo avait l'air sur le point de pleurer.
« Alors c'est réglé. 30 minutes. Ça devrait suffire. »
« T-tout de suite ! Je m'en occupe immédiatement ! »
Lee Jin-woo poussa un cri et quitta la salle de confinement en catastrophe.
Dès que la porte se referma, je tournai la tête vers les enfants.
'Avec les chercheurs, je n'ai pas le choix, il faut que je me comporte comme ça... mais je n'ai aucune raison d'être une ordure avec les enfants. Je dois les traiter avec le plus de gentillesse possible.'
Rien qu'à les regarder, un sourire me monta naturellement aux lèvres.
Je m'adressai aux enfants de la voix la plus douce dont j'étais capable.
« Les enfants, tout va bien, maint... »
Mais avant même d'avoir pu finir ma phrase, je vis les visages des enfants devenir d'une pâleur mortelle.
« Hic... ! »
Les premiers à réagir furent les jumeaux aux cheveux argentés.
Les enfants retinrent brusquement leur souffle, se serrèrent l'un contre l'autre et reculèrent en titubant.
Leurs petites épaules tremblaient convulsivement tandis qu'ils s'efforçaient désespérément de retenir les pleurs qui semblaient sur le point d'éclater.
La réaction des autres enfants fut encore plus violente.
Lee Se-ah, cachant ses frères et sœurs derrière son dos, me fusillait du regard comme une bête prête à bondir, tandis que Park Su-ho se bouchait les oreilles et secouait frénétiquement la tête.
La pièce n'était plus remplie que du souffle sifflant et haché des enfants et du claquement de leurs dents, sous l'effet de la terreur.
Je les regardai, les yeux vides.
'P-pourquoi ils réagissent comme ça ? J'ai fait quelque chose de mal ?'
La question que je me posais trouva vite sa réponse dans le cri de Lee Se-ah.
« Ne souriez pas... ! »
La voix de Lee Se-ah tremblait, fluette, de peur et de rage.
« Vous... Vous êtes encore plus effrayant quand vous souriez comme ça ! Mettez-vous plutôt en colère ! Criez-nous dessus ! »
Elle hurla.
« Vous avez toujours fait comme ça ! Vous disiez que vous ne nous tourmenteriez plus... et dès qu'on avait le dos tourné, vous nous jetiez dans ce laboratoire infernal ! C'est qui, cette fois ?! Qui est-ce que vous voulez emmener avec ce maudit sourire ?! »
Le cri de Lee Se-ah me frappa la tête comme un coup de foudre.
'Chae Jun-hyuk... Espèce de... Espèce de vrai malade.'
Il souriait en poussant des enfants en enfer.
'Alors... qu'est-ce que je dois faire ? Si la gentillesse ne marche pas...'
À cet instant, mon regard croisa celui de Su-ho, qui tremblait de peur, de grosses larmes accrochées aux yeux.
... Ah !
'Comment ça, « qu'est-ce que je dois faire » ? L'enfant pleure. C'est à toi de t'adapter à l'enfant. Et tu te dis éducateur ?'
J'effaçai lentement le sourire de mon visage et repris délicatement dans mes bras Chae Yul, que j'avais déposé par terre.
Puis, sous le flot de leurs regards, je recouchai l'enfant sur le lit le plus éloigné de la pièce.
J'avais pris ma décision.
J'affichai un sourire narquois et méprisable, en ne relevant qu'un coin de la bouche.
« Quoi. Alors, jouer les gentils, ça ne marche plus ? »
Étonnamment, à cette remarque brutale, la panique des enfants commença à retomber peu à peu.
Les pleurs, qui ressemblaient à des convulsions, cessèrent et, à leur place, s'installa une méfiance aiguë et familière.
'... C'est la bonne méthode.'
Sentant ce changement, je pris l'expression la plus détestable possible et parlai.
« Bah, en fait, ça tombe bien. J'en avais marre de vous voir pleur... Non, chialer comme des madeleines, de toute façon. »
Je poursuivis.
« Alors voilà. Je ne vous ferai plus d'expériences qui vous tourmentent. Plus jamais. À la place... je vais essayer un nouveau jeu. »
Comme un acteur sur scène, je frappai une fois dans mes mains et écartai légèrement les bras.
« Ça s'appelle la maison de poupées. »
À ces mots, la stupeur et la confusion apparurent sur le visage des enfants.
Je fis un pas de plus vers eux et me penchai pour me mettre à hauteur de leurs yeux.
« La maison de poupées. Vous connaissez, non ? »
Je les désignai, puis me désignai moi-même, avec le sourire le plus méprisable possible.
« Les règles sont simples. À partir de maintenant, vous êtes mes poupées, et je suis votre propriétaire. Vous mangez, vous buvez et vous portez tout ce que le propriétaire vous donne. »
Je baissai la voix et chuchotai comme si je confiais un secret.
« Mais il y a une condition. Mes poupées doivent être les meilleures du monde. Alors à partir de maintenant, vous n'aurez droit qu'au meilleur, en tout. »
