Après le départ de Hanna, il ne restait plus qu'Olivia et moi dans la chambre.
J'accueillis le soir en caressant les cheveux d'Olivia endormie.
La journée avait été mouvementée.
Il y avait eu la bagarre avec Ruin, puis Hanna était venue tenir compagnie à Olivia avant de prendre congé.
À tous points de vue, une journée éprouvante.
Dure et épuisante, et pourtant, elle avait eu quelque chose d'amusant.
« Tu t'es bien amusée ? »
Je le lui demandai en caressant doucement la tête d'Olivia endormie.
« Mmh... mmh... Michail... »
Avec cette tête d'écervelée qui appelait Michail en rêve, j'avais envie de lui coller une claque, mais aujourd'hui, plus que jamais, je pouvais me montrer compréhensif. Elle devait être fatiguée, et elle s'était bien amusée, elle aussi.
J'avais eu l'occasion d'observer toute une palette d'expressions chez Olivia.
Le visage de Hanna, quand elle s'emballait, valait le spectacle.
« Pendant le combat entre factions, mon aîné Michail a lancé un sort de renforcement physique, il s'est retrouvé en un éclair derrière Ruin et lui a donné un coup d'épée, fwouch. »
« Oh... ! »
« C'était tellement classe que j'ai failli craquer pour lui, je vous jure. »
« Oh... Ohhh... ! »
« Ah... mais qu'est-ce que je raconte ? »
Plus elle parlait de Michail, plus Hanna s'enflammait, puis, l'histoire terminée, elle soupira un « Ah... » en se rendant compte qu'elle s'était laissé emporter. C'était plaisant à voir.
Mais seule Olivia m'importait.
D'ordinaire, elle ne se tenait plus dès qu'on lui parlait de Michail, et pourtant, aujourd'hui, elle avait écouté les récits de Hanna avec une expression vague. Elle avait l'air de quelqu'un qui ne sait pas trop s'il aime le goût du chocolat à la menthe.
[Desmond Olivia Niv. 0,5]
[Profession : sans emploi]
[Affinité : 50]
[Sujets de conversation préférés : Michail/Académie]
[Sujets de conversation détestés : Michail]
Heureusement, l'affinité n'avait pas bougé.
Mais je remarquai que quelque chose clochait.
Je réfléchis, le regard posé sur son niveau d'affinité.
'L'Académie... C'est donc ça ?'
Le but de leur visite du jour, c'était une réadmission à l'Académie. Pas celle de Mademoiselle : la mienne.
Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi.
Mademoiselle a plus de talent que moi.
Si l'on me demandait si je voulais retourner à l'école, j'aurais évidemment envie de répondre « oui ».
J'avais envie d'y retourner ; voir de près l'héroïne et le héros se blottir l'un contre l'autre, et puis, en pensant à l'avenir, être diplômé de l'Académie profiterait bien davantage à ma vie.
Il y a tant de choses à apprendre.
Tant de relations à nouer.
À bien des égards, ce serait avantageux, sauf que...
« Ronf... Frais... Khou... »
Je ne pouvais pas m'imaginer abandonner la méchante qui ne savait rien faire sans moi.
Confier Olivia à quelqu'un d'autre était inimaginable. Honnêtement, j'étais persuadé que, sans moi, personne d'autre ne pourrait s'occuper d'elle.
Parfois, elle se met en colère.
Parfois, elle est si contrariée qu'elle en pleure.
Parfois, elle rit de pur dépit.
Ce n'est pas une mauvaise personne, mais son honnêteté excessive semble lui attirer plus de mépris que d'affection.
Pour m'amuser, je pinçai le nez de la méchante profondément endormie.
« Heu... KOF... Alerte aérienne... ! »
« Pfff... ! »
La méchante fronça les sourcils.
Elle était mignonne à en devenir fou.
Comment diable m'étais-je retrouvé lié à Olivia ?
J'avais voulu éviter cette méchante à tout prix.
Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi je me comportais ainsi avec une méchante qui connaissait, dans le roman, la fin la plus terrible et la plus abjecte.
Ce devait être à cause de notre première rencontre.
Son visage renfrogné me rappelait mes jours dans les bas-fonds.
Le jour où je m'étais réveillé dans ce corps, ne comprenant rien à rien, je m'étais mal conduit et j'avais pris des coups à n'en plus finir.
Par les voyous qui venaient prélever l'argent de la protection.
Par le patron de la boulangerie.
Par les nobles.
Novice dans la mendicité, je me faisais rosser par les voyous quand l'argent de la protection ne suffisait pas. Faute d'habileté, je me faisais souvent prendre à voler du pain, et le patron de la boulangerie me battait. Et les jours de malchance, des nobles me frappaient sans raison.
C'était la première fois qu'on me frappait sans raison ; j'en étais resté sidéré.
Peut-être à cause de ma vie passée dans un monde où la démocratie allait de soi, mon indomptable esprit de liberté avait complètement brisé mon personnage.
Je prenais des coups tous les jours.
Et tous les jours, je rendais les coups.
Trois fois plus que je n'en recevais.
Ça peut paraître excessif, mais qu'y pouvais-je ? J'étais en colère.
« Putain. La vie, c'est vraiment de la merde ! »
C'est en hurlant contre l'injustice de la vie que j'avais rencontré Olivia. À quel point avais-je eu peur en voyant une jeune noble en robe somptueuse s'avancer vers moi à grands pas ? Olivia en a-t-elle seulement idée ?
« Tais-toi ! Espèce de mendiant ! »
« Hé, la gamine, qu'est-ce qu'il y a ? »
À ce moment-là, bien sûr, nous voyions rouge tous les deux.
« Tu viens de m'appeler la gamine ? »
« Qui d'autre, sinon, morveuse ? »
« Iiiiiih !!! »
La victoire fut mienne.
Des années à me débattre dans les bas-fonds et les bagarres de rue de ma vie antérieure avaient fait de moi un gagnant. Le combat contre la jeune fille, habituée à arracher les cheveux d'innombrables autres jeunes nobles lors des réceptions, ne fut pas facile, mais j'en sortis vainqueur.
Les yeux de la demoiselle s'écarquillèrent.
Son visage criait l'injustice.
Chose amusante, elle ne pleura pas.
« Toi, je vais te tuer. »
« Pff. Retourne téter ta mère. »
« Toi, va téter la tienne ! »
« Je... je n'ai pas de mère. »
« Euh... T-tiens ! Prends cet argent et achète-toi quelque chose ! »
C'est ainsi que je m'étais rapproché de la demoiselle.
Ce n'était pas une rencontre ordinaire.
Devenir amis à force de se battre, nous n'étions pas si bêtes. Et pourtant, c'est ainsi, par de telles bêtises, qu'Olivia et moi étions devenus amis.
« Encore là aujourd'hui ? »
« Oui ! Aujourd'hui, je vais te mettre une raclée ! »
« Pff. »
La méchante venait tous les jours.
Et moi, je ne la ménageais pas et malmenais pour de bon la jeune noble.
« Petit vaurien ! »
« Petit vaurieeen~ »
« Arrête de m'imiter ! »
« Arrête de m'imiteeer~ »
« Grrr... Grrr... »
« Pleure pas. Pardon. »
Quand j'y repense, j'étais fou à l'époque. Un roturier qui se battait avec une jeune noble, c'était un crime passible d'exécution immédiate. Mais la demoiselle m'avait tout pardonné.
Aux gardes du corps venus nous séparer, elle avait hurlé : « N'osez pas toucher à ce salaud ! Si vous le faites, je vous tue ! » Ni les gardes du corps ni les servantes n'avaient pu interrompre notre bagarre.
Tous savaient quel caractère elle avait.
C'est peut-être pour ça que, même après nos bagarres, le garde du corps ne m'avait jamais inquiété. Au contraire, il me glissait discrètement de l'argent en me demandant d'y aller doucement avec elle.
Bref. C'est ainsi que nous étions devenus amis proches.
Puis, le jour où j'étais vraiment sur le point de mourir.
« Toi... viens donc vivre chez moi. »
Mademoiselle m'avait sauvé.
Mademoiselle est à la fois mon amie et ma sauveuse. C'est sans doute pour ça que je me fais tant de souci pour elle et que je ne peux pas me résoudre à l'abandonner.
« Grrrm... »
Mademoiselle dormait bien. Depuis toute petite, elle dormait si profondément que c'en était presque un problème. Le dicton selon lequel la beauté a besoin de sommeil semble finalement vrai.
'Elle dort plutôt paisiblement.'
Je vérifiai de nouveau son affinité. Ses sujets de conversation préférés s'étaient étoffés.
'L'Académie...'
Je me rappelai la façon dont Olivia avait esquivé le sujet tout à l'heure.
« Vous voulez retourner à l'Académie ? »
« Oh... hein ? Non ? »
Son expression trahissait une panique sincère. Aujourd'hui comme autrefois, elle n'avait aucun talent pour mentir.
Je le savais. Elle rêvait de l'Académie. Après l'avoir servie pendant treize ans, il aurait été étrange que je n'aie pas deviné les désirs du cœur de Mademoiselle.
Mais j'avais dû faire exprès de l'ignorer.
Parce que je n'y pouvais rien.
Elle avait déjà été renvoyée de l'Académie.
Avec sa réputation au plus bas, retourner à l'Académie n'était pas une bonne idée.
Mademoiselle n'était pas assez sotte pour l'ignorer. Elle devait bien savoir qu'elle risquait d'y être mise au ban, voire d'y mener une vie pire que si elle n'y allait pas du tout.
Et pourtant, elle semblait toujours avoir envie d'aller à l'Académie.
« Euh... »
Sa voix pleine de regret résonnait encore à mes oreilles.
Je regardai de nouveau Mademoiselle, profondément endormie. Même quand je lui pinçai la joue, elle ne se réveilla pas.
« Hmmm... »
Elle se contentait d'émettre des petits bruits idiots.
Je lui pinçai la joue et lui reposai la question.
« Vous voulez aller à l'Académie ? »
« Mmm... Mmh. »
À moitié endormie, Mademoiselle avait répondu en toute franchise, avec ses vrais sentiments.
Un sourire en coin se dessina sur mes lèvres. Je me sentais bête de m'être même posé la question. Après tout, rien n'est impossible pour quelqu'un qui a pris possession d'un corps.
'Il faut que je fasse quelque chose.'
Je sortis une petite carte que j'avais rangée.
« Histania Hanna. »
C'était une carte de visite que m'avait donnée dame Hanna, de la maison Histania.
Elle m'avait dit que si j'avais un jour besoin de gagner un peu d'argent de poche, je pouvais passer : sa famille entretenait un petit ordre de chevaliers où un travail temporaire pouvait rapporter une jolie somme.
Je caressai les cheveux de Mademoiselle et me levai.
***
À 9 heures du matin, les préparatifs étaient terminés.
J'empruntai discrètement l'épée qu'Olivia avait achetée pour Michail et fixai une petite dague à ma ceinture.
Je laissai de côté ma tenue habituelle de majordome pour enfiler une tenue de sport, et me contemplai avec complaisance dans le miroir.
'Oh... même moi, je dois l'admettre, j'ai de l'allure.'
Mademoiselle me demanda, le regard vide :
« Tu vas où ? »
« Gagner un peu d'argent. »
« De l'argent ? »
Mademoiselle avait l'air complètement perdue, une foule de points d'interrogation au-dessus de la tête. Je lui expliquai aimablement la situation financière de la maisonnée.
« Vous n'avez pas envie de manger de la viande ? »
« Si. »
« Alors il faut bien gagner un peu d'argent, non ? »
« On n'a pas d'argent ? »
« On est fauchés. »
Comprenant enfin notre situation désespérée avec un « Ah », Mademoiselle hocha vigoureusement la tête et posa une autre question.
« Et tu vas faire quoi ? »
« Je vais chasser quelques monstres. »
« Des monstres ? »
La méchante se plongea dans une profonde réflexion.
Puis Mademoiselle désigna le bureau.
« Donne-moi ça. »
Je pris le papier et la plume posés sur le bureau.
« Ça ? »
« Oui. »
Mademoiselle griffonna rapidement quelques mots.
Sa calligraphie était aussi artistique qu'on pouvait l'attendre d'une ancienne noble en vue. Jamais je ne pourrais écrire aussi joliment. Mon écriture est si singulière que personne ne peut l'imiter, et pas dans le bon sens du terme.
Pendant que j'admirais l'art de sa plume, son chef-d'œuvre était déjà achevé.
Elle me tendit fièrement le papier.
« Tiens. »
L'espoir brillait sur son visage tandis qu'elle me tendait la feuille.
Mon cœur se gonfla.
Je crus qu'elle avait écrit un talisman protecteur pour son majordome qui partait accomplir un travail dangereux. Je pris le papier en retenant des larmes d'émotion.
Je le regardai et laissai échapper un « hein » interloqué.
[Ce que je veux manger]
De la viande.
De la glace.
Des pommes.
Du chocolat.
Le plat de gâteaux de riz épicés que tu me faisais avant.
Le papier était la liste des goinfreries de Mademoiselle.
Comme toujours, elle déjouait les attentes.
Les coups de Mademoiselle me surprenaient toujours au-delà de mes prévisions. Je glissai néanmoins l'attendrissante liste de courses dans ma poche de poitrine, parce que j'aimais sa jolie écriture.
« Je fais l'impasse sur le chocolat. »
« Ah. »
Le visage vide, Olivia sembla court-circuitée par mon refus sans détour. Je ne pus m'empêcher d'éclater d'un rire franc devant sa réaction.
« À la place, je vous achèterai des bonbons. »
Les yeux d'Olivia s'écarquillèrent. Je me détournai d'elle et ouvris la porte.
« Euh... »
« Oui ? »
« Fais attention. »
Olivia me fit un signe de la main.
