Encore une journée paisible au manoir.
Je m'apprêtais à paresser après avoir laissé la méchante malade, quand des invités indésirables se présentèrent.
'Je pensais ne pas les revoir de sitôt.'
Tout en préparant un thé vert bon marché, je regardai les deux élèves assis à table.
Un fond blanc impeccable rehaussé de broderies dorées éclatantes.
Le même uniforme que je portais il y a un an.
Une fille qui ne cachait pas son air déplaisant, et un garçon au visage familier qui ricanait en regardant autour de lui.
Ils attendaient que je m'asseye à table.
« Vous êtes bien mademoiselle Hanna ? »
Je posai devant les invités le thé vert acheté un shilling au marché, et pris la parole.
Snif. Elle avait dû reconnaître le thé bon marché à la seule odeur. Le visage de Hanna se crispa dès qu'elle le vit.
Ça me vexa un peu aussi, de la voir réagir avant même d'y goûter. J'avais pourtant fait de mon mieux pour des visiteurs qu'on n'avait pas vus depuis longtemps.
Le voyou aux cheveux vert clair qui ricanait dans son coin m'agaçait aussi pas mal.
C'étaient eux qui avaient débarqué sans prévenir.
Non contents d'interrompre ma douce pause, ils me prenaient même mon thé. Le culot de ces pique-assiettes m'irritait, mais je décidai de prendre sur moi pour la réputation de Mademoiselle.
Après un bref moment autour du thé, Hanna hocha la tête.
« Je suis Hanna Histania, secrétaire de première année du conseil des élèves de l'Académie royale, section escrime. »
Elle parlait froidement. Son envie d'en venir au fait était évidente : je sentis qu'on allait bien se comprendre.
Je n'avais pas non plus envie de jouer les hôtes.
'Réglons ça vite.'
Je voulais en finir rapidement.
S'ils venaient pour l'argent, je les ferais mettre à genoux.
S'ils venaient se venger de Mademoiselle, je tirerais l'épée.
Quelle que soit la tournure de la conversation, elle serait vite close si nos avis concordaient.
Au moment où j'ouvrais la bouche pour lui demander ce qu'elle voulait…
« Yo, Ricardo. »
Le voyou aux cheveux verts m'appela.
« Vous m'avez appelé ? »
« "Vous m'avez appelé ?" Pfouhahah… Je vais devenir fou. Sérieux. »
Le joli cœur faisait tourner sa tasse, gigotant sur sa chaise en ricanant.
Le voir me parler avec tant de familiarité, lui qui avait l'air d'un fond de thé délavé, m'agaça.
J'affichai le sourire que le capitalisme de ma vie passée m'avait appris à peaufiner.
Sans oublier, bien sûr, de lui envoyer une pique.
« Vous semblez avoir perdu la tête. Venir ainsi sans vous annoncer. »
« Haha, toujours le même. »
La tête vert clair semblait me connaître.
Moi aussi, évidemment, je le connaissais.
Ruin et moi avions été camarades à l'académie.
J'ai vingt-deux ans.
J'étais entré tard à l'académie pour suivre l'inscription d'Olivia, et j'avais dû survivre dans cette académie impitoyable, pleine de gamins qui me parlaient de haut.
Ruin était l'éternel numéro 2 derrière Olivia, réduit à se sucer le pouce.
Dans l'œuvre originale, c'était le second rôle masculin obsessionnel, qui collait l'héroïne sans jamais se décider.
Je me souviens d'un personnage à problèmes qui ne connaissait que des boules de feu basiques mais qui se la jouait dans le roman.
Je n'avais donc pas été gentil avec Ruin.
Il harcelait Olivia dans l'œuvre originale, et ses ricanements ne correspondaient pas à ce dont j'avais besoin.
Les lectrices appelaient peut-être ça le charme de Ruin, celui d'un joli garçon décadent, mais pour moi c'était quelqu'un sans aucune manière. Depuis que j'occupais ce corps, j'en étais encore plus convaincu.
Alors je l'ignorais.
Chaque fois qu'il m'adressait la parole à l'académie.
Qu'il me cherchait des noises.
Je l'ignorais avec mon sort de Silence.
Ça devait être pour ça qu'il était si aigri aujourd'hui.
Nous dégagions l'air de dire « toi, tu t'obsèdes pour l'héroïne, moi, je ne m'occupe que de notre méchante, restons chacun de notre côté » en faisant comme s'il n'existait pas.
Ruin avait dû le prendre pour une provocation.
« Hé. Tu m'écoutes ? »
Je me remémorais le passé de Ruin, cet être insupportable, et j'avais décroché un instant.
Je devrais ignorer ses commentaires de fond de thé délavé, mais il avait peut-être parlé d'argent, alors je ne pouvais pas baisser ma garde.
Boum.
Ruin posa sa jambe sur la table, par provocation. La table, déjà usée, sembla hurler et vouloir signer une décharge.
Crrrrac.
« Pardonnez-moi. J'étais perdu dans mes pensées un instant… »
« Quoi… ? »
« J'étais trop intimidé en présence d'un invité aussi estimé. »
Sourire, comme si c'était une bonne chose.
« Enfin bref, ça faisait longtemps. Un an, à peu près ? »
« Oui. Je suppose. »
« On ne t'a plus revu depuis que tu t'es fait virer. »
Nous.
Le prince héritier et Michail. Et les autres.
Il devait parler des seconds rôles masculins de l'héroïne.
Ruin ouvrit les yeux d'un air rêveur, comme s'il se remémorait son brillant passé. Je corrigeai sa provocation au rabais et sa mémoire retouchée.
« Je ne me suis pas fait virer, j'ai pris un congé. »
« Pfouhahahaha ! Ah oui, c'est pour ça que tu étais venu. »
Boum. Il éclata soudain de rire, puis prit un air grave.
Un frisson me parcourut l'échine.
Pas parce que j'avais peur. Simplement…
'Quel âge mental a ce gosse ? Son syndrome du collégien n'est toujours pas passé.'
Ça me rappelait mon propre syndrome du collégien.
Une attitude typique : éclater de rire puis prendre brusquement un air sérieux pour avoir l'air cool et faire peur à l'adversaire.
Voir mon propre reflet me dérangeait.
« Fais comme d'habitude, Ricardo. Avant, tu me tutoyais. »
Je posai doucement la main sur la table et répondis.
« Je suis désormais le majordome de la maison Desmond ; je ne peux donc pas tutoyer les invités qui visitent le manoir. »
« Quel majordome, quel majordome ? Tu joues les grands seigneurs alors que ta maison est en ruine. »
« Non. La maison Desmond se porte toujours bien. Pour être exact, c'est Mademoiselle, que je sers, qui est déchue. »
Je n'avais aucune envie de mordre à son hameçon de pacotille.
Même si on finissait rouges à force de se crier dessus, qu'est-ce que j'y gagnerais ? À moins qu'il ne me paie. Mais il ne le ferait pas, alors je ne voulais pas me battre.
J'ignorai donc Ruin.
Le vacarme agaçant n'est pas bon pour la santé mentale.
Je me tournai vers celle avec qui je sentais mieux pouvoir communiquer.
[Hanna Histania Niv. 28]
[Profession : élève de l'académie]
[Affinité : -20]
[Sujets de conversation préférés : Michail]
[Sujets de conversation détestés : l'escrime]
Comment ça, moins ?
L'affinité négative impitoyable qui flottait au-dessus de sa tête me choqua considérablement.
'Je suis si laid que ça ?'
Ou alors mon accueil lui déplaisait ?
J'avais servi le meilleur thé du manoir, tout bon marché qu'il était… pour tenter d'impressionner des invités qu'on n'avait pas vus depuis longtemps, mais cette tentative d'assassinat sur mon affinité était inacceptable.
'Toujours aussi insuffisant.'
Je me sentais bien en deçà, autant comme majordome que comme être humain.
« Mademoiselle Hanna ? »
« … »
Elle m'ignorait.
Au lieu de répondre, elle claqua une lettre sur la table.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Hanna croisa les bras.
Croiser les bras devant un aîné, c'était fort arrogant.
Elle avait l'air de pouvoir s'effondrer si je lui donnais une petite tape sur le crâne.
J'attendis tranquillement qu'elle parle, en me répétant « patience » dans ma tête, moi qui suis d'un naturel doux.
« La présidente du conseil des élèves m'a dit de vous la remettre. Pour vous dire de vous réinscrire. »
« La présidente du conseil des élèves ? »
La présidente du conseil des élèves. Qui cela pouvait-il être ?
Trop tôt pour que l'héroïne le soit déjà.
Je demandai, curieux :
« Qui est l'actuelle présidente du conseil des élèves ? »
« La princesse Chartia. »
Chartia. La troisième princesse impériale.
Si je me souviens bien, un personnage secondaire de l'œuvre originale qui aimait Michail, parmi tant d'autres.
Pas une méchante obsessionnelle comme Olivia : elle s'était simplement déclarée, puis avait accepté le refus avec élégance.
J'acquiesçai.
La princesse Chartia.
Nos chemins ne s'étaient pas beaucoup croisés, mais je me souvenais d'elle comme de quelqu'un de bien.
Je lus rapidement la lettre posée sur la table, grimaçai et la repoussai.
« Toutes mes excuses. Mais il ne me semble pas que ce soit encore le moment. »
« Conneries. »
Un juron prononcé avec distinction se fit entendre. Hanna fronça les sourcils.
Elle jeta un regard à Ruin, assis à côté d'elle.
Ruin avait toujours les mains dans les poches et déblatérait avec arrogance.
Il avala d'un trait le thé que j'avais soigneusement préparé, se gargarisa bruyamment, puis cracha par-dessus le marché.
« Ptou. »
Son comportement, jusqu'au crachat, me surprit. Sa compagne Hanna semblait tout aussi interloquée.
Ruin parla.
« Quel moment ? Tu en es juste incapable. »
J'écoutai ce qu'il disait. Je lui laissai tranquillement l'espace pour jacasser, curieux de le voir se ridiculiser.
« Pas vrai ? »
Ruin me jeta un regard en hochant la tête. Il semblait vouloir me voir réagir, impuissant, mais je me contentai de hausser les épaules.
Ruin avait dû trouver ma réaction facile à gérer. Il continua de débiter des âneries.
« Avec Olivia en ruine, qui voudrait revenir ? Il ne te reste plus un sou, hein ? »
J'acquiesçai.
« Vous marquez un point. »
Tss.
Il claqua la langue devant ma réponse nonchalante.
« Tu joues les décontractés. Mais j'ai raison, non ? Ta maîtresse a raté sa magie noire et elle est devenue débile. »
« C'est exact. »
« À quoi ça sert, un débile au service d'une débile ? »
Pfouha. Ruin éclata de rire.
Je l'observai en silence.
« Arrêtez… ! »
Hanna, qui gardait jusque-là un visage impassible, grimaça enfin devant les insultes de Ruin. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il parle aussi durement.
Hanna elle-même avait envie de sermonner la méchante, mais voir son aîné dépasser les bornes la sidérait.
Le majordome qui encaissait sans broncher les insultes contre sa maîtresse, les feuilles de thé qui laissaient un mauvais goût en bouche…
Désemparée par l'état de l'aîné qui l'accompagnait, Hanna n'avait plus qu'une personne en tête : Michail.
Je les observai tous les deux en silence.
C'était un spectacle assez amusant.
La fille qui essayait de l'arrêter après l'avoir laissé se déchaîner, et le mage arrogant qui se trouvait drôle.
Ils étaient ridicules.
Objectivement, il n'avait pas tort.
J'avais bel et bien pris ce qui ressemblait à un congé forcé.
Et Mademoiselle était malheureusement devenue invalide.
Mais ça m'énervait quand même.
'Je riposte ?'
Avec le développement, à l'époque moderne, d'espaces anonymes garantissant la vie privée, ce qui avait le plus progressé chez l'homme moderne, ce n'était ni la force ni le savoir.
C'était l'art extrêmement avancé de l'insulte.
Dès qu'il empoignait un clavier, l'homme moderne perfectionnait la manière de détruire le mental de son adversaire jusqu'à son dernier souffle.
C'est ainsi que j'avais grandi, dans le monde brutal du jeu vidéo. Pour devenir fort et protéger ma mère, qui devait être quelque part.
Je connaissais donc le point faible de Ruin mieux que personne. Peut-être même mieux que lui.
Parce que j'avais lu l'œuvre originale et que le système d'affinité me le laissait deviner.
Mais je ne le titillai pas davantage, pour une raison simple.
Mademoiselle risquait de nous entendre.
Je devais être prudent.
Si la méchante au grand cœur nous entendait nous disputer, le manoir risquait de devenir un océan de larmes pendant un bon moment.
Elle avait déjà une forte fièvre. Si en plus elle se mettait en colère, elle pourrait vraiment exploser.
Mais je ne pouvais pas encaisser sans rien dire.
Je cherchai tranquillement la phrase la plus susceptible de le faire sortir de ses gonds. Je réfléchis calmement à une formule qui lui taperait sur les nerfs, tout en gardant mon sang-froid.
« Oui. Alors, ne serait-ce pas parce que je suis dans la dèche que je repousse ma réinscription ? »
« Ouais ? »
Ruin ricana.
Il sourit, l'air satisfait, pensant « il a enfin compris », mais…
Mes mots suivants lui firent tourner le visage à l'aigre.
« Que le disciple du maître de la Tour des Mages se soit fait prendre la première place de deuxième année par une simple jeune noble, tss, tss… »
J'eus un sourire mauvais.
« Le niveau a vraiment baissé… »
En un éclair.
« Espèce de sale enf**ré. »
Une sphère rouge se forma dans la main de Ruin.
Hanna, à côté de lui, ne comprit pas. C'était trop rapide : ses yeux ne purent suivre.
Voilà sans doute la différence entre première et deuxième année.
Le mur qui semblait encore si loin.
Hanna réagit avec un temps de retard.
« Arrêtez… ! »
BOUM !
À cet instant précis,
la tête de Ruin, sur le point de lancer son sort,
fut écrasée contre le sol.
La table usée vola en éclats.
Et la tête de Ruin, qui hurlait, s'abattit sur le plancher.
Hanna cligna des yeux.
Elle n'avait rien vu.
Non, c'était impossible à voir.
Le temps qu'elle ferme et rouvre les yeux, c'était déjà fini.
Celui qui avait accompli tout cela en un clin d'œil tenait la tête de Ruin, qui se débattait, et murmura doucement :
« Ferme ton clapet. Mademoiselle dort. »
Les yeux rouges du majordome flamboyaient.
